Cette nuit-là, Ununice ne dormit presque pas.
Le vent passait à travers les fissures des murs en tôle, apportant avec lui l’odeur sèche de la poussière et de la terre brûlée. Couchée sur son vieux matelas mince, elle regardait le plafond sombre en silence pendant que les voix de ses parents murmuraient dans la pièce voisine.
Elle entendit son père dire :
— Une fois mariée, notre dette disparaît. On pourra enfin respirer.
Puis la voix fatiguée de Ruth :
— Mais elle a peur… c’est encore une enfant.
Samuel répondit sèchement :
— La peur ne nourrit personne.
Ces mots restèrent coincés dans le cœur d’Ununice comme des éclats de verre.
Elle tourna lentement la tête vers la petite fenêtre. Au loin, le village dormait sous la lune pâle. Et pour la première fois de sa vie… elle eut envie de fuir.
Mais aller où ?
Elle n’avait pas d’argent. Pas de famille ailleurs. Pas d’avenir.
Alors elle pleura en silence jusqu’au matin.
Les jours suivants, les rumeurs devinrent pires.
Au marché, les femmes chuchotaient lorsqu’elle passait.
— C’est elle, la fille qui épouse Jacob.
— Pauvre enfant…
— Tu as vu cet homme ? On dit qu’il cache toujours son visage.
— Certains disent même qu’il est maudit.
Chaque phrase enfonçait un peu plus la peur dans son esprit.
Même les enfants riaient quand ils la voyaient.
— La mariée du monstre !
Ununice baissait la tête et continuait de marcher.
Puis vint enfin le jour du mariage.
La chaleur était étouffante. Sa robe lui collait à la peau. Ses mains tremblaient tellement qu’elle avait du mal à tenir le petit bouquet de fleurs fanées.
Et Jacob… restait silencieux.
Pas une seule fois il n’avait essayé de lui parler.
Pas une seule fois il n’avait cherché à se défendre contre les insultes.
Cela la troublait presque plus que les moqueries.
Puis… la voiture de luxe arriva.
Le silence tomba immédiatement sur la cour.
Tous les regards se tournèrent vers le véhicule noir brillant.
La portière arrière s’ouvrit lentement.
Et un homme en costume élégant descendit.
Très élégant.
Trop élégant pour cet endroit.
Il regarda autour de lui avec calme avant de marcher droit vers Jacob.
Les villageois commencèrent à murmurer.
— Qui est-ce ?
— Un ministre ?
— Un homme d’affaires ?
L’inconnu s’arrêta devant Jacob… puis inclina légèrement la tête avec respect.
— Monsieur Kalaba.
Le cœur d’Ununice s’arrêta presque.
Respect ?
Cet homme parlait à Jacob… avec respect.
Jacob répondit calmement :
— Tu es en retard, Daniel.
L’homme eut un léger sourire.
— Nous avons eu du mal à contenir les journalistes.
Toute la foule se figea.
— Les… journalistes ? murmura quelqu’un.
Ununice regarda Jacob, complètement perdue.
Puis Daniel tendit une tablette à Jacob.
— Les actions de Nairobi ont encore monté ce matin. Votre société vaut maintenant plus de deux milliards.
Le bouquet glissa presque des mains d’Ununice.
Autour d’elle, les gens semblaient avoir cessé de respirer.
Samuel Kiplaggot devint livide.
— Deux… milliards ?
Mais Jacob n’avait toujours pas changé d’expression.
Il tourna lentement les yeux vers Ununice.
Et pour la première fois depuis le début de cette histoire… il lui adressa réellement la parole.
Sa voix était basse. Douce.
— Je suis désolé qu’on t’ait forcée à vivre cette humiliation.
Ununice sentit son cœur battre violemment.
Jacob continua :
— Je savais que ton père accepterait l’argent. Je savais que ce village me jugeait déjà avant même de me connaître. Alors j’ai laissé les gens croire ce qu’ils voulaient.
Il marqua une pause.
— Mais toi… tu es la seule personne ici qui n’a jamais ri de moi.
Les yeux d’Ununice commencèrent à trembler.
Autour d’eux, les murmures devenaient incontrôlables.
— Jacob est milliardaire ?!
— Impossible…
— Pourquoi se cacherait-il ?
Alors Daniel sortit un dossier.
— Parce qu’il y a trois ans, après une tentative d’assassinat liée à son entreprise, Monsieur Kalaba a disparu volontairement pour vivre sous une fausse identité.
Le village entier explosa de stupeur.
Même Samuel recula d’un pas.
Mais le plus choquant restait à venir.
Jacob prit lentement la main tremblante d’Ununice.
Puis il dit devant tout le monde :
— Et parce que depuis le premier jour où je l’ai vue… je suis tombé amoureux d’elle.
Un silence absolu envahit la cour.
Les mêmes personnes qui se moquaient d’elle quelques minutes plus tôt la regardaient maintenant comme si elle était devenue quelqu’un d’autre.
Mais Ununice… ne savait plus quoi croire.
Car au même instant… plusieurs motos apparurent au bout de la route poussiéreuse.
Des hommes armés descendaient déjà de leurs véhicules.