Lutte contre la corruption : L’homme que l’Algérie a condamné, mais que l’Angleterre a protégé

Le Blackout Médiatique et la Réalité d’un Scandale Étouffé
C’est une affaire qui résonne comme un séisme dans les couloirs du pouvoir à Alger, et pourtant, le silence des médias nationaux est assourdissant. L’affaire Ultra Electronics, du nom de ce géant technologique britannique spécialisé dans l’aérospatial et la défense, dévoile les mécanismes complexes de la corruption et de la répression en Algérie. Alors que la presse internationale, de The Guardian au Financial Times, a largement couvert le dossier, une chape de plomb a été imposée en Algérie. Pourquoi un tel silence ? Parce que cette affaire ne concerne pas seulement une transaction commerciale avortée, mais une tentative de raquette orchestrée au plus haut niveau de l’État.
Au centre de ce tourbillon se trouve un homme : Adel Khalef. Consultant international en télécommunications basé à Londres, il a été le pont entre le savoir-faire britannique et les infrastructures algériennes. Aujourd’hui, son nom est devenu le symbole d’une justice à deux vitesses : réhabilité et innocenté par le Serious Fraud Office (SFO) au Royaume-Uni, il a été condamné à cinq ans de prison ferme par la justice de son propre pays.
Un Marché Stratégique à l’Aéroport d’Alger
Tout commence en 2016. L’Algérie se lance dans la modernisation de l’aéroport international d’Alger. Pour gérer cette nouvelle infrastructure stratégique, le pays a besoin des logiciels les plus performants au monde. Ultra Electronics, leader mondial du secteur, soumet une offre technique et financière imbattable pour un contrat de plus de 7 millions d’euros. Le logiciel proposé devait orchestrer l’intégralité des opérations : enregistrement des passagers, contrôle des douanes, gestion des pistes et sécurité des bagages.
Adel Khalef, en tant que consultant, accompagne ce processus avec succès. Le marché est remporté par la firme britannique. Mais alors que le projet devrait débuter, l’ombre de la corruption surgit. Des représentants de l’aéroport d’Alger exigent un pot-de-vin colossal de 500 000 livres sterling (environ 600 000 euros) pour valider définitivement le contrat.
Le Refus de la Corruption : Le Début du Calvaire
Face à cette tentative de raquette, Adel Khalef prend une décision courageuse : il convainc Ultra Electronics de ne pas céder au chantage. La réponse des autorités algériennes ne se fait pas attendre : le contrat est purement et simplement annulé. Pris au piège entre l’éthique et la perte d’un marché majeur, Khalef tente de saisir les instances officielles, du Premier ministère aux ambassades, mais se heurte à un mur.
C’est alors qu’il choisit la voie de la transparence en collaborant avec le média d’investigation Algérie Part. À partir de 2018, une série d’articles commence à lever le voile sur les pratiques douteuses de la Société de Gestion des Services et Infrastructures Aéroportuaires (SGSIA) d’Alger, dirigée à l’époque par Tahar Allache.
Deux Justices, Deux Verdicts

L’aspect le plus frappant de cette affaire réside dans le contraste flagrant entre les procédures judiciaires britannique et algérienne.
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À Londres : Le SFO lance une enquête approfondie sur les pratiques d’Ultra Electronics. Adel Khalef collabore pleinement. En 2022, la justice britannique rend ses conclusions : Khalef est totalement innocenté. La société Ultra Electronics, quant à elle, accepte de payer une amende de 15 millions de livres, non pas pour avoir versé des pots-de-vin, mais pour ne pas avoir mis en place des mécanismes anti-corruption suffisamment robustes pour prévenir de telles tentatives de chantage.
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À Alger : Le scénario est radicalement opposé. Au lieu de protéger le lanceur d’alerte qui a révélé une tentative de détournement de fonds publics, la justice algérienne s’acharne sur lui. Dans un procès marqué par une “cabale judiciaire”, Khalef est condamné en novembre 2023 à cinq ans de prison ferme. Il est accusé de divulgation de secrets de l’économie nationale et de collusion avec des puissances étrangères.
Une Campagne de Diabolisation
Pour justifier cette condamnation, l’appareil sécuritaire algérien, sous l’égide de la DGSN, a orchestré une véritable campagne de dénigrement. Adel Khalef a été présenté dans des clips de propagande comme un agent de déstabilisation, un traître à la nation. Pourtant, les documents qu’il a fournis ne visaient qu’à dénoncer les corrupteurs.
Le paradoxe est total : Tahar Allache, l’ancien patron de l’aéroport, a fini par être condamné pour “abus de fonction” et “dilapidation de deniers publics” grâce aux révélations initiales d’Adel Khalef et d’Algérie Part. Mais au lieu de remercier ceux qui ont permis d’assainir la gestion de l’État, le système a préféré broyer le messager pour décourager tout futur lanceur d’alerte.
L’ONU Saisie : Un Combat pour la Dignité
Adel Khalef ne compte pas en rester là. Par l’intermédiaire de ses avocats à Londres, il a saisi le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme à Genève. Une procédure contre l’État algérien est en cours pour dénoncer une condamnation arbitraire et une violation flagrante des droits fondamentaux.
Cette affaire est un signal d’alarme pour l’avenir de la presse indépendante et de la citoyenneté en Algérie. Sans protection pour ceux qui dénoncent les dérives, la lutte contre la corruption reste un slogan vide. Le cas d’Ultra Electronics prouve qu’en Algérie, être honnête peut parfois coûter plus cher que d’être corrompu.