15 ans après Kadhafi : comment la France et l’OTAN ont détruit la Libye (et ce qu’Alger prépare)

Le 20 octobre 2011, aux abords de Syrte, sur la côte libyenne, un convoi d’une vingtaine de véhicules tentait désespérément de s’extirper d’une ville assiégée. Au-dessus, les drones américains assuraient une surveillance implacable tandis que des chasseurs Rafale français fendaient le ciel. Un missile Hellfire, tiré depuis un drone Predator, pulvérisa instantanément deux véhicules, forçant le reste du convoi à se disperser dans la panique. Parmi les fuyards partis se terrer dans une canalisation en béton sous une route se trouvait un homme âgé, blessé, la barbe grise et le visage tuméfié. Découvert par des miliciens de Misrata, il fut traîné sur le bitume, lynché, mutilé et abattu d’une balle dans la tête sous les objectifs de téléphones portables. Cet homme s’appelait Mouammar Kadhafi. Il avait dirigé la Libye d’une main de fer pendant quarante-deux ans.
À l’époque, la vidéo de son agonie, diffusée en boucle sur les écrans du monde entier, prêtait à sourire sur les plateaux de télévision américains. Hillary Clinton, alors secrétaire d’État des États-Unis, commentait l’événement en direct face caméra avec une légèreté déconcertante : « We came, we saw, he died » (« Nous sommes venus, nous avons vu, il est mort »), ricanait-elle. Quinze ans plus tard, le rire cynique des dirigeants occidentaux a laissé place à un désert géopolitique absolu. La Libye, en tant qu’État unifié, n’existe plus. Le pays est devenu le théâtre d’une décomposition structurelle majeure, un territoire fragmenté où s’affrontent des intérêts globaux sur le dos d’une population prise en otage.
Un pays coupé en deux et livré aux appétits étrangers
Le constat est sans appel. Le territoire libyen est désormais profondément fracturé en deux blocs irréconciliables. À l’Ouest, la Tripolitaine est gouvernée depuis Tripoli par le Gouvernement d’unité nationale (GUN) d’Abdel Hamid Dbeibah, un homme d’affaires originaire de Misrata. À l’Est, la Cyrénaïque et le Fezzan sont sous la coupe réglée du maréchal Khalifa Haftar et de son clan, basés entre Benghazi et Tobrouk.
Cette division ne se limite pas à une simple rivalité politique. C’est une duplication systématique de toutes les institutions républicaines : la Libye d’aujourd’hui compte deux gouvernements parallèles, deux armées rivales, deux banques centrales — qui ne se sont partiellement reconnectées qu’en décembre 2024 sous une intense pression internationale —, deux compagnies pétrolières et deux diplomaties contradictoires. Sur le terrain, la sécurité quotidienne est un lointain souvenir, abandonnée à des milices tribales qui contrôlent les quartiers des grandes agglomérations, faisant vivre une économie de guerre florissante où s’activent plus de 100 000 mercenaires et 40 000 miliciens locaux.
Plus grave encore, la souveraineté libyenne a été totalement balayée. Huit puissances étrangères maintiennent des bases militaires, officielles ou officieuses, sur le sol libyen, y plantant leurs drapeaux respectifs : la Turquie, les Émirats arabes unis, la Russie, l’Égypte, le Qatar, l’Italie, les États-Unis et la France. Le contraste avec la Libye de 2010 est saisissant et douloureux. Avant l’intervention de l’OTAN, le pays affichait l’indice de développement humain (IDH) le plus élevé d’Afrique (0,788), devançant des nations comme la Tunisie, le Liban ou la Turquie. En 2025, cet indicateur s’est effondré à 0,609, illustrant la paupérisation d’un peuple assis sur les plus grandes réserves de pétrole du continent.
La chronologie d’un désastre annoncé
Pour comprendre l’impasse actuelle, un retour sur la chronologie des événements est indispensable. En mars 2011, le Conseil de sécurité de l’ONU votait la résolution 1973, instaurant une zone d’exclusion aérienne destinée, sur le papier, à protéger les populations civiles de Benghazi face à la répression du régime. Menée par la France de Nicolas Sarkozy et le Royaume-Uni de David Cameron, l’opération militaire de l’OTAN a immédiatement outrepassé ce mandat humanitaire pour se muer en une campagne agressive de changement de régime. En six mois, plus de 26 000 sorties aériennes furent déployées, dont 9 000 missions de bombardement intensif. La Chine et la Russie, qui s’étaient abstenues à l’ONU, comprirent trop tard la duplicité de la manœuvre occidentale — un traumatisme diplomatique qui explique directement leurs veto systématiques ultérieurs sur le dossier syrien.
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Après l’exécution de Kadhafi en octobre 2011, le Conseil national de transition s’avéra incapable de désarmer les brigades révolutionnaires. Chaque ville — Tripoli, Benghazi, Misrata, Zintan, Koufra — s’est transformée en un petit émirat armé autonome. En mai 2014, le chaos franchit un nouveau palier avec le retour d’exil de Khalifa Haftar. Cet ancien général du régime, qui avait fait défection à la fin des années 1980 et passé vingt ans aux États-Unis, lança l’opération Karama (Dignité). Sous couvert de lutte anti-terroriste contre les milices islamistes, Haftar bâtit l’Armée nationale libyenne (ANL) avec le soutien actif de l’Égypte, des Émirats arabes unis et, plus discrètement, de la France.
L’accord de Skhirat, signé fin 2015 au Maroc sous l’égide de l’ONU, tenta de colmater les brèches en créant un Gouvernement d’union nationale (GNA) à Tripoli, appuyé par la Turquie et le Qatar. Mais en avril 2019, Haftar tenta le tout pour le tout en lançant ses troupes à l’assaut de la capitale. L’offensive de quatorze mois fut finalement brisée en janvier 2020 par une intervention militaire massive d’Ankara, qui dépêcha 2 000 soldats, 8 000 mercenaires syriens et des flottes de drones Bayraktar TB2. Depuis le cessez-le-feu d’octobre 2020, la ligne de front demeure figée sur l’axe stratégique Syrte-Joufra, et les élections présidentielles prévues pour décembre 2021 ont été reportées sine die, maintenant le gouvernement Dbeibah dans une légitimité chroniquement contestée.
Les huit parrains du chaos libyen
Le conflit libyen perdure car il est alimenté par les agendas contradictoires de huit acteurs extérieurs majeurs :
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Les Émirats arabes unis : Principal bailleur de fonds du maréchal Haftar depuis 2014, Abu Dhabi agit par obsession idéologique contre les Frères musulmans, qu’il voit derrière le pouvoir de Tripoli. Sur le plan économique, les Émirats ont sécurisé des contrats pétroliers majeurs via Mubadala Petroleum et TAQA sur les champs de Sarir et Mesla, évalués à 12 milliards de dollars sur quinze ans. Ils opèrent également une base aérienne non officielle à Al-Khadim, abritant drones et chasseurs F-16.
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La Turquie : Parrain absolu de la Tripolitaine, Ankara a monnayé son sauvetage militaire de Tripoli contre un accord de délimitation maritime hautement stratégique. Cet accord octroie à la Turquie des zones économiques exclusives riches en gaz naturel en Méditerranée orientale, au grand dam de la Grèce, de l’Égypte et de Chypre.
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La Russie : Via l’entité Africa Corps (ex-Wagner), Moscou maintient environ 1 500 mercenaires en Libye orientale sur les bases d’Al-Joufra et Al-Khadim. En échange de matériel militaire lourd (Mig-29, systèmes Pantsir), la Russie s’est vu accorder des facilités portuaires à Tobrouk, s’offrant un accès maritime crucial en Méditerranée après ses revers partiels en Syrie.
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L’Égypte : Pour Le Caire, la Libye est une question de sécurité nationale directe. Le président Al-Sissi cherche à étouffer l’influence des Frères musulmans et à sécuriser sa frontière ouest longue de plus de 1 000 kilomètres. Le parlement égyptien a d’ailleurs autorisé le déploiement de 12 000 soldats prêts à intervenir si la ligne Syrte-Joufra venait à être franchie.
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Le Qatar : Soutien financier discret mais puissant de l’Ouest libyen, Doha appuie les réseaux pro-Tripoli et utilise la force de frappe médiatique d’Al Jazeera pour contrer l’influence émiratie.
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L’Italie : Rome adopte une posture pragmatique et purement migratoire. Tout en soutenant officiellement Tripoli, elle traite avec Haftar pour endiguer les flux de migrants clandestins. L’Italie a versé 350 millions d’euros aux garde-côtes et milices des deux camps pour retenir les migrants dans des centres de détention qualifiés d’inhumains par les ONG.
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Les États-Unis : Leur politique fluctue au gré des administrations. Après un soutien tacite à Haftar sous Trump, puis un alignement formel sur Tripoli sous Biden, le retour des républicains à Washington réintroduit une ambiguïté stratégique, matérialisée par une petite base de 300 soldats à Misrata dédiée à la surveillance antiterroriste.
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La France : C’est sans doute la position la plus ambivalente. Si le Quai d’Orsay soutient officiellement le processus de l’ONU, la DGSE entretient des liaisons directes avec le maréchal Haftar pour la collecte de renseignements et pour préserver les intérêts pétroliers du géant TotalEnergies. Une duplicité révélée au grand jour par les enquêtes journalistiques documentant la présence de conseillers militaires français à Benghazi.
La doctrine algérienne : l’alternative silencieuse
Face à ce jeu de dupes mondial, l’Algérie, qui partage 982 kilomètres de frontière avec la Libye, déploie une stratégie radicalement différente, fondée sur la patience, la discrétion et le strict respect du droit international. Depuis le déclenchement de la crise en 2011, la diplomatie algérienne s’appuie sur trois piliers immuables : le rejet absolu de toute ingérence ou intervention militaire étrangère, le refus catégorique de la partition ou de la fédéralisation du pays, et la primauté d’une solution politique issue d’un dialogue direct entre Libyens, sans tuteurs extérieurs.
Cette approche commence à porter ses fruits à travers des initiatives concrètes. Entre 2022 et 2025, Alger a accueilli à six reprises des rencontres ultra-secrètes entre les émissaires de Haftar et de Dbeibah. Selon des sources diplomatiques, l’Algérie est l’unique capitale où les deux factions acceptent de s’asseoir à la même table sans préalables politiques. En février 2026, la diplomatie algérienne a formellement proposé une conférence de paix inter-libyenne sous égide exclusivement africaine, parrainée par le quatuor Alger-Le Caire-Tunis-Rabat. Bien que freinée en coulisses par Paris et Abu Dhabi qui profitent du statu quo, l’offre reste une option viable.
Sur le plan sécuritaire, l’Algérie a sanctuarisé sa frontière est en y déployant 18 000 hommes, appuyés par un réseau dense de radars et de drones de surveillance, empêchant toute infiltration djihadiste majeure. Sur le plan humanitaire, Alger a signé en 2024 un accord transfrontalier inédit pour approvisionner en électricité et en hydrocarbures les villes du Sud libyen comme Sebha et Ghadamès, contournant les blocages de Tripoli et Benghazi pour soulager directement les populations civiles. Enfin, en mars 2026, le chef d’état-major algérien Saïd Chengriha a réuni simultanément des responsables militaires de l’Est et de l’Ouest libyen pour coordonner la lutte antiterroriste, posant les premiers jalons d’une réunification sécuritaire indispensable.
Quatre scénarios pour l’avenir de la région
L’immobilisme actuel fait peser de lourds risques sur la stabilité du Maghreb et de la Méditerranée. Le premier danger réside dans une reprise des hostilités entre la Turquie et les Émirats arabes unis par proxys interposés, ce qui pourrait embraser l’espace maritime central. Le second scénario redouté est l’après-Haftar : le maréchal vieillissant prépare sa succession au profit de son fils Saddam, mais un manque de légitimité de ce dernier pourrait fragmenter l’ANL et recréer un vide sécuritaire propice au retour de groupes terroristes comme Daech, à l’instar de l’épisode noir de Syrte en 2015. De plus, une faillite économique totale de la Libye provoquerait un exode migratoire sans précédent de citoyens libyens vers la Tunisie et l’Algérie. Enfin, le Fezzan risque de devenir un hub d’instabilité totale, connectant le chaos sahélien et la guerre civile au Soudan dans un continuum d’insécurité allant de la Méditerranée à l’Atlantique.
Face à ces menaces, plusieurs options s’offrent aux décideurs algériens :
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Mantener la ligne actuelle de médiation discrète en attendant l’épuisement des parrains internationaux, au risque de voir la partition de facto s’enraciner.
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Forcer la tenue de la conférence de paix africaine en dépit des résistances occidentales et moyen-orientales.
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Se limiter à des accords bilatéraux de sécurité frontalière avec chaque entité prise séparément, actant le pragmatisme au détriment de l’idéal unitaire.
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Proposer le déploiement d’une force d’interposition algéro-africaine le long de la ligne de front pour remplacer progressivement les mercenaires russes et turcs, une option coûteuse (estimée entre 5 et 7 milliards de dollars) et risquée sur le plan humain, mais hautement stratégique.
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Reconnaître définitivement la partition structurelle de la Libye comme une réalité irréversible et gérer les deux entités comme des États distincts.
Le statu quo ne pourra pas tenir éternellement. La résolution de la crise libyenne n’est pas une simple affaire de politique étrangère pour les nations du Maghreb ; c’est une question de survie sécuritaire nationale immédiate. Alors que le peuple libyen continue de payer le prix fort des ambitions géopolitiques mondiales, la diplomatie algérienne reste l’une des rares boussoles capables d’indiquer le chemin d’une paix souveraine et durable.