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J’ai 86 ans et ma fille voulait me mettre en maison de retraite… jusqu’à ce que je découvre ceci.

J’ai 86 ans et ma fille voulait me mettre en maison de retraite… jusqu’à ce que je découvre ceci.

C’était un mardi matin. Il était diart, je le sais, parce que mon café était déjà servi et la radio allumé comme chaque jour depuis je ne sais combien d’années. Le téléphone a sonné et c’était clair. Ma fille, celle qui vit à Toulouse avec son mari et les enfants. Les enfants, je les appelle comme ça, même si l’îné a déjà 27 ans et travaille dans je ne sais quelle entreprise d’informatique.

 Pour moi, ils seront toujours les petits. Claire a parlé longtemps avec cette voix douce qu’elle prend quand elle veut me convaincre de quelque chose sans que je le remarque. Elle m’a dit qu’elle s’inquiétait qu’habiter seule à mon âge au sans ascenseur, c’était pas très raisonnable. Elle m’a parlé de trois choses.

 Venir vivre chez eux un moment, prendre une aide à domicile ou une maison de retraite. Elle a prononcé cette dernière partie plus lentement, comme si les mots pesaient quelque chose. Je suis resté silencieux un instant. Je lui ai dit que j’y réfléchirai. Elle m’a dit qu’elle m’aimait.

 Je lui ai dit que moi aussi et j’ai raccroché. Je me suis assis devant la fenêtre. D’ici on voit le toit de l’immeuble d’en face, les antennes, un bout de ciel gris de novembre. Ça faisait 4 ans et 3 mois que je vivais seul dans cet appartement. 4 ans et 3 mois depuis que Madeleine était partie. Elle est morte ici dans cet appartement, dans cette rue de la Croix Rousse qui nous avait vu arriver jeune marié avec rien d’autre que deux valises et une envie immense de commencer.

ans à vivre dans ces pièces, ça ne s’abandonne pas comme ça. Mais je suis allé à Toulouse parce que je suis père avant d’être têtu, bien que la marge ne soit pas très grande, au début ça s’est bien passé. Claire avait préparé la chambre du fond, celle qui donne sur le jardin. Il m’apportait le café le matin.

 On sortait se promener. Son mari Bertrand, un homme silencieux et bon, essayait toujours de m’inclure dans les conversations du dîner. Mais peu à peu, j’ai commencé à remarquer quelque chose. Ils avaient un rythme qui n’était pas le mien. Il se levaient tard le weekend. Il mangeait à des heures qui me semblaient absurdes, toujours avec le téléphone à la main, avec des bruits de notification, avec une énergie constante qui était parfois joyeuse et parfois simplement épuisante.

 Moi, je prenais le petit- déjeuner seul à 7h30 parce que j’arrivais pas à dormir plus tard. Je m’asseyais dans la cuisine en silence et je regardais par la fenêtre un jardin que je ne connaissais pas, une rue que je ne reconnaissais pas, une ville qui n’était pas la mienne. Un un après-midi clair m’a demandé si je voulais les accompagner au centre commercial.

Je lui ai dit non que je préférais rester. Elle a hoché la tête avec ce sourire légèrement tendu qu’on les enfants quand ils ne savent pas s’ils font bien ou mal. Je me suis rendu compte à ce moment-là que j’étais dans cette maison un invité permanent, pas un habitant, pas quelqu’un qui appartenait à cet espace, quelqu’un qu’on prenait en charge.

 Et il y a une différence énorme entre ces deux choses, énorme. Je sais pas si tout le monde la voit, mais moi je la voyais chaque matin en prenant ce café seul dans cette cuisine qui n’était pas la mienne. Je suis rentré à Lyon en février. J’ai pris le train depuis Toulouse à 8h du matin. Et quand le train est entré en garde de Lyon par Dieu, et que j’ai vu ces rues grises et ce ciel d’hiver que je connais par cœur, j’ai senti quelque chose dans la poitrine que je ne sais pas bien expliquer.

 Du soulagement, oui, mais plus que ça, comme redevenir moi-même. J’ai monté les quatre étages à pied comme toujours. Bien que j’ai dû m’arrêter un moment au troisième pour reprendre mon souffle. J’ai ouvert la porte. L’appartement sentait la poussière et le renfermé, mais il sentait aussi quelque chose qui était à moi, quelque chose qui n’a pas de nom mais que j’ai reconnu tout de suite. Je me suis assis sur le canapé.

Je n’ai pas allumé la télévision. Je suis resté comme ça un bon moment, simplement assis, mais la vie ne vous laisse pas tranquille longtemps. J’ai commencé à oublier de petites choses où je posais mes lunettes si j’avais pris mes médicaments. Un matin, je suis allé à la boulangerie de la rue de Bfort, la même où je vais depuis 40 ans.

 Et en arrivant, je ne me souvenais plus si j’étais venu chercher du pain ou si j’étais sorti pour autre chose. Je me suis arrêtée sur le pas de la porte un moment et la fille au comptoir, une jeune femme qui me connaît de me voir tous les jours, m’a demander comme d’habitude un pain au levin et une ficelle et j’ai acquié, j’ai payé et je suis rentré chez moi avec le pain sous le bras comme chaque jour.

Mais pendant le chemin du retour, j’ai pensé à ce moment devant la porte et j’ai eu un peu peur. Ensuite, il y a eu la chute. Un mercredi soir dans la salle de bain, après m’être lavé les dents, ce n’était rien de grave. Je me suis rattrapé au lavabau et je me suis retrouvé assis par terre, plus effrayé que blessé.

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 Je suis resté là assis quelques minutes avant de me relever. Le carrelage était froid. J’ai pensé à Madeleine. J’ai pensé que si elle avait été là, elle serait entrée en courant, elle en aurait fait tout un drame et puis on aurait ri Mais il y avait personne. Juste le silence de l’appartement et le bruit de la rue en bas.

 J’ai appelé Claire le lendemain. Pas de mon plein gré, mais parce que c’était ce qu’il fallait faire. L’aide à domicile est arrivée quelques semaines plus tard. Une femme agréable. Elle s’appelait Fatima, la quarantaine, efficace, discrète. Elle venait trois fois par semaine, m’aider pour le ménage, faisait les courses quand je lui demandais, préparais parfois quelque chose à manger.

 Elle était correcte en tout. Mais chaque fois que j’ouvrais la porte et que je la voyais entrer, je sentais que mon appartement n’était plus tout à fait à moi. Il y a quelque chose dans le fait d’avoir quelqu’un chez soi que je n’arrive pas à bien expliquer. C’était pas de la méfiance, c’était autre chose. Comme si avoir besoin d’aide rendait tout officiel.

 Comme si admettre qu’on a besoin de quelqu’un pour nettoyer la salle de bain était le premier pas vers quelque chose qu’on ne veut pas regarder en face. Il y avait aussi l’argent. Ma retraite n’est pas petite. J’ai travaillé 40 ans dans l’imprimerie industrielle. J’ai cotisé tout ce qu’il fallait cotiser.

 Mais de là à ce qu’il en reste beaucoup. Non. Avec les charges, le loyer, la mutuelle, les médicaments, l’aide à domicile représentait une dépense que je sentais. J’ai demandé une prise en charge partielle à la sécurité sociale. On m’a envoyé des formulaires. J’ai appeler un numéro où on m’a fait attendre 20 minutes avant de parler à quelqu’un qui ne savait pas répondre à mes questions.

 J’ai fini par obtenir quelque chose mais ça avait été une petite bataille épuisante qui m’avait rappelé qu’à partir d’un certain âge, le monde administratif devient particulièrement hostile. Et puis Fatima a arrêté de venir. Des problèmes avec l’agence m’a dit. Il m’a envoyé quelqu’un d’autre, une jeune femme qui connaissait pas mes habitudes, qui rangeait les choses à des endroits différents, qui parlait beaucoup.

C’était pas une mauvaise personne, mais c’était pas Fatima. Et j’ai compris que ça allait toujours être comme ça, que la continuité n’était pas garantie, qu’on dépendait d’une rotation de personnes qui avaient leur propre vie et leur propre problème. Claire a insisté pour qu’on aille visiter une maison de retraite.

 J’y suis allé parce que je m’étais promis d’être honnête avec tout ça. C’était un endroit moderne en dehors de Lyon avec un grand jardin bien entretenu, des activités, une petite salle de cinéma, de la kinésithérapie. La directrice était jeune et parlait avec cette amabilité professionnelle que je reconnais tout de suite parce qu’elle n’a rien de personnel.

 Elle m’a montré les chambres, la salle à manger, le jardin, tout propre, tout organisé, tout avec ses horaires. Petit- déjeuner à 8h, déjeuner à midi, dîner à 10 à 9h. Moi, je prends le petit déjeuner à 7h et demi. Je mange à midi moins le quart, je d tard, parfois à 20h. sont des bêtises, je le sais, mais les horaires sont les derniers vestiges de souveraineté qui restent à quelqu’un.

 Ce qui m’est resté gravé, c’était pas la chambre ni le jardin. C’était une salle qu’on a traversé en allant vers la cour. Il y avait plusieurs résidents assis, certains en fauteuil roulant, certains simplement là, une femme aux cheveux blancs très bien coiffée, avait les mains posées sur les genoux et regardait vers la fenêtre avec une expression qui n’était ni triste ni joyeuse.

 C’était quelque chose de plus difficile à nommer, une absence peu être. Je ne sais pas si elle était malade ou simplement fatiguée d’être là, mais je me suis attardé à la regarder une seconde de trop et la directrice m’a dit quelque chose et j’ai acquié sans bien entendre. Ce soir-là, sur mon canapé, j’ai pleuré pas beaucoup, quelques minutes.

 Pas parce que la maison de retraite était horrible, elle l’était pas, mais parce que je m’y étais vu dedans. Je m’étais vu dans ce fauteuil, les mains sur les genoux, regardant par une fenêtre vers un jardin que je n’avais pas choisi. Et j’ai pensé à Madeleine, à tout ce qu’on avait construit dans cet appartement au dimanche matin au marché de la Croix-Rousse, les tomates qu’elle choisissaient une par une, [raclement de gorge] l’odeur du fromage au stand de Laurent, le café de la terrasse d’en face où on commandait toujours la même chose.

J’ai pensé que si je partais d’ici, je partais vraiment, pas seulement de l’appartement. Je partais de tout ça. L’histoire avec la voisine n’était pas prévue. Elle s’appelle Inè, elle a 32 ans. Elle vit au 2e avec son fils de 4 ans. Elle travaille dans je ne sais quelle entreprise de communication, toujours pressée, toujours avec l’air de manquer d’heure dans sa journée.

 Un vendredi après-midi, je l’ai croisé sur le palier avec le petit accroché à son bras et un grand sac dans l’autre main en train d’essayer d’ouvrir la porte. Je lui ai tenu le sac. Le petit m’a regardé avec ce sérieux qu’on les enfants en bas âge avant de décider si quelqu’un leur plaît ou non.

 Puis il m’a demandé comment je m’appelais. Jean-Pierre, je lui ai dit, il m’a dit qu’il s’appelait Noé et qu’il avait quatre ans comme si c’était une information urgente. Iness m’a remercié, a ouvert la porte et avant d’entrer, elle m’a dit que depuis qu’elle s’était séparée, elle était seule avec lui et que parfois les après-midis étaient compliqués.

 Elle le disait sans se plaindre comme une description. Je lui ai dit que si jamais elle avait besoin que quelqu’un jette un œil au petit pendant qu’elle descendait un moment, qu’elle frappe à ma porte. Elle m’a regardé une seconde comme pour évaluer si c’était une proposition sincère ou juste de la politesse.

 Elle a dû voir quelque chose sur mon visage parce qu’elle a hoché la tête et m’a dit qu’elle s’en souviendrait. Deux jours plus tard, elle a frappé. Juste une demi-heure, elle devait aller à la pharmacie et le petit dormait et elle ne voulait pas le réveiller. Je me suis assis dans son canapé avec le moniteur allumé et Noé a dormi toute la demi-heure sans se réveiller.

 Et quand Iness est revenu et m’a remercié, je me suis rendu compte que ça avait été la première demi-heure depuis longtemps où je n’avais pas penser à moi, à ma chute, à ma retraite, à mes médicaments, à mon avenir. J’avais simplement été là à faire quelque chose de concret et d’utile pour quelqu’un.

 C’était il y a 3 mois. Maintenant, je garde Noé deux après-midis par semaine pendant qu’in travaille tard. On descend au marché le mercredi, il porte son petit sac à dos rouge et choisit les pommes à la taille, toujours les plus grosses. Le monsieur du centre de légumes, Ahed lui en met une de côté quand il nous voit arriver.

L’autre jour, Ines m’a présenté une amie à elle de l’immeuble qui a aussi un petit enfant qui m’a demandé si parfois je pourrais. Je ne sais pas ce que ça deviendra. Je ne sais pas combien de temps je pourrais encore monter quatre étages sans ascenseur. Je sais pas ce qui viendra après, quelle décision il faudra prendre, quelle conversation avec Claire arrivera plus tôt que je ne le voudrai.

La vieillesse ne prévient pas avec élégance. Elle laisse de petits signes et on décide combien de temps on fait semblant de ne pas les voir. Mais ce matin à 7h30, j’ai pris mon café en regardant par la fenêtre, le même toit d’en face, les mêmes antennes, le même bout de ciel qui cette fois était bleu.

 Et je me suis senti Jean-Pierre, celui du 4e, celui qui est là depuis plus de 60 ans, celui qui connaît le boulanger par son prénom et qui sait quel jour il y a le marché et quelle banierre prend le soleil à quinzeur. Vieillir, ce n’est pas disparaître, c’est changer. Et tant que je peux encore être utile à quelqu’un, même seulement pour aider à choisir des pommes un mercredi matin, je veux rester moi ici au 4è. M.