Que faisait mon collègue à me voler mes cheveux dans le couloir sombre ?

Le sang sur les phalanges de ma mère était la première chose que j’ai remarquée. J’avais douze ans, et je me tenais, tremblante, dans l’encadrement de la porte du salon. La pluie battait violemment contre les vitres de notre maison à Abidjan, mais le véritable orage était à l’intérieur. Mon père, un homme d’ordinaire si fier, si imposant, était assis sur le canapé avec le regard vide d’un noyé. Il tenait une valise à moitié ouverte sur ses genoux.
— Tu ne franchiras pas cette porte, Marc ! hurlait ma mère, la voix brisée par une hystérie que je ne lui connaissais pas. Tu ne nous quittes pas pour cette traînée ! Regarde ta fille ! Regarde-la !
Mon père tourna lentement la tête vers moi. Ses yeux étaient vitreux, dénués de toute émotion, comme si une épaisse brume blanche avait remplacé son âme. Il ne cligna même pas des yeux.
— Je dois y aller, murmura-t-il d’une voix mécanique, monocorde. Elle m’attend.
Ce n’était pas mon père qui parlait. C’était la chose qui avait pris le contrôle de son esprit. C’est alors que Tante Agnès, la sœur aînée de ma mère, fit irruption dans la pièce. Elle était couverte de boue, tenant à deux mains un bocal en verre scellé par de la cire noire. Elle l’avait déterré sous le manguier au fond de notre jardin.
Ma mère poussa un cri d’horreur en voyant l’objet.
— Regarde ce qu’elle a fait à ton mari ! gronda Tante Agnès en brisant le bocal contre la table basse en verre. Le fracas fut assourdissant.
Parmi les éclats de verre et une boue noirâtre et nauséabonde, se trouvaient des objets intimes. Un mouchoir taché de la sueur de mon père. Des rognures de ses ongles. Mais surtout, une épaisse mèche de ses cheveux, attachée à un morceau de tissu rouge par un fil de coton noir, enroulé avec une précision maladive.
— Elle ne l’a pas séduit, cracha Tante Agnès en pointant un doigt accusateur vers la porte. Elle l’a volé. C’est une toile d’asservissement. Chaque fil représente une chaîne sur sa volonté. Ton mari n’est plus à toi, il est sa marionnette.
Ma mère s’effondra sur le sol, hurlant de désespoir, ses poings ensanglantés frappant le carrelage. J’assistais à la destruction de ma famille, non pas par une dispute ou un manque d’amour, mais par une ingénierie de l’occulte, froide et calculée. Mon père se leva, enjamba les débris sans un regard pour nous, et sortit dans la nuit orageuse. Je ne l’ai jamais revu.
Ce jour-là, j’ai appris la leçon la plus terrifiante de ma vie, une leçon qui allait forger ma paranoïa, mon esprit d’analyse et ma survie : le diable ne vient pas avec des cornes et du feu. Il vient avec un sourire, et il vous vole morceau par morceau pendant que vous ne regardez pas.
Quinze ans plus tard.
L’air conditionné du troisième étage de Nexus Consulting soufflait un froid stérile, typique des gratte-ciels du centre-ville. J’avais trente-et-un ans, j’étais chargée de communication interne, et je m’appelais Nadège Sossou. Ma vie était structurée, logique, encadrée par des tableaux Excel et des stratégies d’entreprise. Jusqu’à l’arrivée de Kofi Amoa.
Kofi avait rejoint l’entreprise dix-huit mois plus tôt en tant que consultant associé en développement organisationnel. À trente-deux ans, il possédait un CV impeccable, un costume toujours parfaitement taillé, et un sourire qui désarmait instantanément.
Dès sa première semaine, il avait accompli l’impossible. Dans une entreprise de quarante-deux employés, où les ego s’affrontaient dans les couloirs et où le stress broyait les nerfs, Kofi avait instauré une atmosphère de paix étrange. Il connaissait le prénom de chacun. Il savait que Lucas, de la comptabilité, prenait son café noir avec une double dose d’expresso. Il savait que la fille de Martine venait de faire ses premiers pas.
Un matin, alors que je tapais furieusement sur mon clavier pour boucler une newsletter, une main élégante posa un gobelet fumant sur mon bureau.
— Lait d’avoine, un demi-sucre, exactement soixante-cinq degrés, dit Kofi avec ce sourire chaleureux qui atteignait parfaitement ses yeux. Tu avais l’air d’en avoir besoin, Nadège.
Je le regardai. La plupart des femmes auraient fondu. Moi, tous les muscles de ma mâchoire se sont contractés. C’était trop. Trop précis. Trop parfait.
— Merci, Kofi, répondis-je sèchement.
Il inclina la tête et retourna vers l’open space. Je regardai le gobelet comme s’il contenait du poison.
À midi, je retrouvai Faïza, ma meilleure amie et cheffe de projet, au restaurant japonais en bas de la rue. Faïza était mon opposé : solaire, confiante, persuadée de la bonté humaine.
— Tu es complètement paranoïaque, Nadège, dit-elle en trempant son sushi dans la sauce soja. Le mec est aux Ressources Humaines. Son travail, c’est littéralement de mémoriser les gens et de créer du lien. Tu es juste jalouse parce qu’il a plus de charisme que l’ensemble du comité de direction réuni.
— Ce n’est pas du charisme, Faïza. C’est de la collecte de données, murmurai-je en scannant la rue du regard. Et ce n’est pas seulement ce qu’il dit. C’est ce qu’il prend.
Je lui racontai ce que j’avais observé. Kofi ne se contentait pas d’être gentil. Il collectait. Je l’avais vu ramasser un stylo mordu par le directeur commercial, Bertrand, et au lieu de le remettre dans le pot, il l’avait glissé dans la poche intérieure de sa veste. Je l’avais vu proposer de laver les tasses sales dans la cuisine commune, mais il inspectait les bords pour voir à qui elles appartenaient avant de les passer sous l’eau.
Faïza leva les yeux au ciel. — C’est un type maniaque de la propreté qui ramasse des stylos. Arrête tes films américains, Nadège. On n’est pas dans un thriller psychologique.
Mais je savais. Mon sang se souvenait du bocal brisé de Tante Agnès.
Le point de non-retour fut franchi une semaine plus tard. Il était dix-neuf heures. L’open space se vidait. Je me dirigeai vers les toilettes des femmes au troisième étage. Le couloir était plongé dans une pénombre inquiétante. Soudain, j’entendis un bruissement.
Je ralentis le pas, retenant mon souffle. À l’angle du couloir, près de la grande poubelle commune des lavabos, une silhouette était accroupie. Kofi.
Il portait des gants en latex transparents. Il tenait une pince à épiler et prélevait délicatement quelque chose dans le fond de la poubelle. Des cheveux. Les longs cheveux tressés que la nouvelle stagiaire, Aminata, avait l’habitude de brosser devant le miroir. Il les glissa dans un petit sachet en plastique refermable avec une minutie chirurgicale.
Mon cœur rata un battement. Ma respiration se bloqua. J’esquissai un pas en arrière, mais le cuir de ma chaussure grinça contre le lino.
Kofi se figea. Il se redressa d’un bond, la main plongeant dans sa poche. Lorsqu’il se retourna, le masque de perfection absolue était de retour sur son visage. Le sourire éclatant, les yeux doux.
— Ah, Nadège ! dit-il en levant les mains, ses gants en latex ayant mystérieusement disparu. Je cherchais mon badge. Il a dû glisser de mon pantalon quand je me suis lavé les mains.
Il ouvrit la paume de sa main gauche. Le badge y reposait.
— Tu devrais faire attention, répondis-je, la voix la plus neutre possible, bien que mes entrailles se tordaient de terreur. On perd facilement des choses importantes ici.
Je le contournai et entrai dans les toilettes, m’enfermant à double tour dans une cabine. Je m’assis sur la cuvette fermée, les mains tremblantes, respirant par à-coups. Il savait que je l’avais vu. Et je savais ce qu’il faisait.
Le soir même, j’ouvris un dossier crypté sur mon ordinateur personnel. Pendant trois semaines, je devins un fantôme. J’arrivais la première, je partais la dernière. Je cartographiai les déplacements de Kofi. Je fis des listes croisées. J’étudiai le comportement de l’ensemble de l’entreprise.
La réalité mathématique était accablante. Quarante-deux employés. Quarante-deux objets personnels ou fragments d’ADN subtilisés. Il n’y avait aucun « cas zéro ». Tout le monde avait été touché.
Mais ce qui était encore plus glaçant, c’était le comportement de l’entreprise elle-même. Nexus Consulting était devenue une secte docile. Lucas avait refusé une offre d’emploi payée quarante pour cent de plus chez un concurrent, déclarant avec un regard vide qu’il « se sentait trop bien ici pour partir ». Martine, après avoir demandé une augmentation légitime, était sortie du bureau du PDG, Emmanuel Bedy, avec un sourire résigné, affirmant que « les temps étaient durs pour la boîte et qu’il fallait être solidaire ». Même Faïza, ambitieuse à en mourir, avait soudainement décliné une mission à l’étranger dont elle rêvait depuis deux ans.
Ils étaient enchaînés. Endormis. Sous contrôle.
Il me fallait des preuves matérielles. Je savais où Kofi passait ses soirées quand Emmanuel Bedy était en déplacement : la réserve du quatrième étage, le sanctuaire de la direction.
Un vendredi soir, à vingt-deux heures, la pluie s’abattit sur la ville, réveillant en moi l’écho douloureux de la nuit où mon père était parti. Kofi était à un séminaire client. Le PDG était à l’étranger. J’avais volé le badge d’accès universel de la responsable de la sécurité lors d’une fausse crise de panique où je lui avais demandé un verre d’eau.
Je montai au quatrième étage. Le couloir était noyé dans les ombres, éclairé seulement par les veilleuses rouges des issues de secours. Mon souffle était court. Si j’étais prise, c’était le licenciement immédiat, peut-être la prison pour intrusion.
Je passai le badge sur le lecteur de la porte de la réserve. Bip vert. Le cliquetis mécanique résonna comme un coup de fusil dans le silence.
Je poussai la porte. L’odeur du vieux papier et de la poussière m’envahit. J’allumai la lampe torche de mon téléphone. La réserve était un labyrinthe de cartons empilés et de vieilles imprimantes bâchées. Je m’avançai vers le fond de la pièce, là où l’air devenait étrangement lourd, chargé d’une odeur métallique, presque cuivrée.
Je déplaçai un lourd carton d’archives de l’année 2018.
Derrière, dissimulée dans un angle mort, se trouvait l’horreur à l’état pur.
À même le sol, sur une surface de deux mètres carrés, une planche de bois sombre était couverte de clous tapissiers. Entre ces clous, des dizaines de fils de coton noir, rouge et blanc étaient tendus, formant une toile d’araignée géométrique d’une complexité diabolique.
Attachés à ces fils, tels des insectes pris au piège, pendaient les fragments de nos vies. Un morceau du lacet de Lucas. Le post-it manuscrit du directeur commercial. Les cheveux tressés d’Aminata. Et là, au centre supérieur, un faux ongle en résine bordeaux que j’avais perdu trois mois plus tôt.
Au centre absolu de la toile, une feuille de papier parcheminé comportait une liste écrite à l’encre rouge foncée. Quarante-deux noms. Mon nom y figurait.
C’était une « Toile de Soumission ». Une ingénierie mystique conçue non pas pour tuer, mais pour anéantir la volonté, détruire le libre arbitre et lier les âmes au propriétaire de la toile.
Je sortis mon téléphone et pris une dizaine de photos, mes mains tremblant tellement que les premières furent floues. Il fallait que je montre ça à Faïza. Il fallait que j’aille voir la police, bien qu’aucun policier au monde ne croirait à un crime occulte dans une tour de verre.
Je me retournai pour partir. Et c’est là que mon monde s’effondra.
Lundi matin. Le bureau. J’avais passé le week-end cloîtrée, consultant Tante Agnès par appels cryptés. Elle m’avait prévenue : « Ne coupe pas les fils, Nadège. Si tu détruis la toile sans retirer les objets, les esprits liés s’agiteront et cela peut provoquer la folie de ceux qui sont attachés. Tu dois défaire les nœuds, objet par objet. »
Je devais y retourner. J’avais besoin que Faïza soit mon filet de sécurité.
— Je monte au quatrième, lui écrivis-je par SMS. Si je ne t’envoie pas de message dans dix minutes, déclenche l’alarme incendie.
Faïza m’avait regardée depuis son bureau de l’autre côté de l’open space, les yeux ronds de terreur après avoir vu les photos ce week-end. Elle hocha lentement la tête.
Je remontai au quatrième étage. La porte de la réserve était déjà entrouverte. Étrange.
J’entrai, me faufilant jusqu’au fond. Je m’accroupis devant la toile diabolique. Mais au centre, par-dessus la liste de nos noms, un morceau de papier d’imprimante blanc, parfaitement propre, avait été déposé. Il y avait une phrase imprimée en police Arial, taille 14.
« Je savais que tu cherchais. Ça fait partie du plan. »
La panique m’irradia comme une décharge électrique. Ils savaient. Depuis le début, on m’avait laissée chercher.
CLAC.
La porte lourde de la réserve se referma derrière moi. Le bruit du verrouillage électronique résonna. Je bondis sur mes pieds et courus vers la porte. J’empoignai la poignée. Verrouillée de l’extérieur. Je regardai mon téléphone. Aucun réseau. Ils avaient activé un brouilleur. J’étais piégée.
J’enfonçai mes ongles dans mes paumes pour ne pas hurler. Je restai dans le noir total pendant ce qui me sembla être une éternité. Dix minutes passèrent. Faïza allait-elle déclencher l’alarme ?
Soudain, le verrou cliqueta. La porte s’ouvrit lentement. La lumière aveuglante du couloir me frappa le visage.
Ce n’était pas Kofi qui se tenait là.
C’était Emmanuel Bedy, le PDG de Nexus Consulting. L’homme que je croyais à cinq mille kilomètres d’ici.
Il portait un costume croisé bleu nuit, les mains dans les poches. Son visage était la définition même du contrôle absolu. Aucun sarcasme, aucune cruauté exagérée. Juste une autorité écrasante.
— Bonjour, Nadège, dit-il d’une voix suave et grave. Sors de là. Mon bureau sera plus confortable pour discuter.
Je n’avais pas le choix. Je le suivis dans le couloir désert jusqu’à son bureau d’angle, un espace immense bordé de baies vitrées offrant une vue imprenable sur la ville illuminée en contrebas. Il s’installa derrière son bureau en acajou massif et me désigna le fauteuil en cuir face à lui.
Je restai debout, les poings serrés.
— Vous êtes un monstre, crachai-je, la peur laissant place à une rage brûlante. Vous avez engagé Kofi pour nous marabouter. Vous avez asservi vos propres employés.
Bedy eut un léger rictus amusé. Il croisa les mains sous son menton.
— « Asservi » est un bien grand mot, Nadège. Je préfère le terme « fidélisé ». Assieds-toi.
Je ne bougeai pas.
— Tu as une intelligence remarquable, Nadège, reprit-il. C’est pour cela que je t’ai laissée chercher. C’est pour cela que Kofi t’a laissée le voir près de la poubelle. Nous voulions tester tes capacités de déduction.
— Pourquoi ?
— Parce que Nexus Consulting est une entreprise en pleine expansion, dit-il en se levant pour marcher lentement le long de la baie vitrée. Il y a cinq ans, j’ai failli faire faillite. Mes meilleurs éléments partaient chez la concurrence avec mes clients. Le turnover me coûtait des millions. Les augmentations de salaire n’étaient qu’un puits sans fond. L’humain est par nature ingrat, cupide et instable.
Il se tourna vers moi, ses yeux brillant d’une froide logique corporatiste.
— Kofi n’est pas un monstre. C’est un architecte du capital humain. Ce que tu as vu dans cette réserve, ce n’est pas de la magie noire, c’est de l’ingénierie comportementale poussée à son paroxysme. Regarde cette entreprise ! Le stress a diminué, les gens sont heureux, dociles, ils acceptent leurs conditions et produisent un travail exceptionnel. Je ne leur fais pas de mal. Je leur enlève juste l’angoisse du choix.
— Vous leur avez volé leur libre arbitre ! m’exclamai-je, la voix tremblante d’indignation. Faïza devait partir à l’étranger ! Martine méritait de gagner plus pour sa fille ! Vous les retenez prisonniers !
— Je suis un PDG, Nadège. Mon rôle est de protéger la structure. Et je te propose aujourd’hui de monter au sommet de cette structure.
Je le dévisageai, stupéfaite.
— Tu as découvert la faille, continua Bedy en s’approchant de moi. Kofi est un excellent exécutant pour l’occulte, mais il lui manque la subtilité psychologique pour repérer les esprits réfractaires à temps. Toi, tu observes tout. Tu as une acuité redoutable. Je te propose le poste de Directrice des Ressources Humaines. Un salaire triplé. Des parts dans l’entreprise. En échange, tu m’aides à identifier qui doit être « renforcé » sur la toile. Tu deviens mon associée dans l’ombre.
Il tendit la main vers moi. C’était le pacte du diable en direct. Une offre machiavélique, calibrée pour séduire l’ambition d’une jeune cadre.
Je regardai sa main. Je regardai la ville en bas. Si je refusais, il trouverait un moyen de me détruire. Il utiliserait la toile pour me rendre folle ou m’obliger à démissionner sans rien dire. Il me fallait un plan. Il me fallait gagner du temps et jouer son propre jeu.
Je forçai mes muscles à se détendre. Je modifiai l’expression de mon visage pour y insuffler un mélange d’hésitation et d’avidité.
— Vous me garantissez l’immunité sur la toile ? demandai-je d’une voix faussement intéressée. Mon objet est retiré ?
Bedy sourit, convaincu de sa victoire. Le cynisme des hommes de pouvoir est leur plus grande faiblesse ; ils pensent que tout le monde a un prix.
— Ton ongle en résine sera brûlé ce soir. Tu seras libre. Bienvenue dans la cour des grands, Nadège.
Je lui serrai la main. Elle était froide, sèche, comme la peau d’un reptile.
Dès le lendemain, ma promotion fut annoncée. L’open space applaudit, docile, zombifié. Faïza me regarda avec incompréhension, voire de la trahison, mais je ne pouvais rien lui dire. Les murs avaient des yeux, et le bureau de Kofi n’était pas loin.
Pendant trois semaines, je jouai le rôle du cadre impitoyable le jour, et de la voleuse d’âmes la nuit.
Bedy m’avait donné le code d’accès de la réserve pour que je puisse “étudier” la toile avec Kofi. Ce qu’ils ignoraient, c’est que j’avais enregistré chaque détail, chaque position, grâce aux conseils de Tante Agnès. L’objectif n’était pas de détruire violemment l’œuvre, mais de la démanteler méthodiquement.
Le plan était suicidaire mais brillant. Chaque jour, sous couvert d’audits internes, je convoquais des employés dans mon nouveau bureau insonorisé. Pendant qu’ils me parlaient, je m’arrangeais pour leur restituer leur objet sans qu’ils le sachent.
Je glissai le bout de lacet de Lucas dans la poche de son manteau pendu au vestiaire. Je collai le post-it du directeur commercial sous son clavier d’ordinateur. Quant aux cheveux et aux ongles, je les réduisis en cendres dans les toilettes et je glissais discrètement la poussière dans leurs tasses de café pour que la boucle occulte soit bouclée et annulée.
Chaque soir, dans la réserve, je défaisais les nœuds des objets que j’avais restitués le jour même. Je remplaçais les vrais objets par des leurres visuellement identiques que j’avais fabriqués chez moi. Des fils de perruques, de faux ongles, des bouts de plastique. La toile semblait intacte, mais son pouvoir se vidait comme un ballon percé.
La tension était insoutenable. Kofi me surveillait du coin de l’œil, sentant peut-être une altération dans l’aura de l’entreprise, mais mon masque de collègue toxique et loyale à Bedy était parfait.
Le tournant eut lieu le vingt-et-unième jour. Le jour de la libération.
J’avais retiré le dernier objet : la boucle de cheveu de Faïza. Je l’avais placée dans sa poche de veste le matin même.
L’effet fut quasi immédiat. C’était comme si une épaisse brume s’était dissipée au-dessus de Nexus Consulting. À quatorze heures, Lucas fit irruption dans le bureau de Bedy, le visage rouge de colère, et posa sa lettre de démission sur le bureau.
— J’ai reçu une contre-offre chez la concurrence il y a des mois, et je réalise que j’ai été un idiot de rester pour des miettes ! hurla-t-il, la voix traversant les vitres.
Une heure plus tard, Martine, la comptable, envoya un email général syndical exigeant une renégociation immédiate de tous les salaires bloqués.
L’open space s’éveilla. Le bourdonnement docile se transforma en un brouhaha de rébellion, de conversations animées, de réveils brutaux. Les chaînes invisibles étaient tombées.
Je me tenais près de la machine à café, regardant le chaos s’installer avec un sourire satisfait. Faïza s’approcha de moi, les yeux écarquillés, regardant Lucas emballer ses affaires.
— Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ? On dirait que tout le monde s’est réveillé d’un coma, murmura-t-elle.
Je la regardai, plongeant mon regard dans le sien.
— Faïza, tu te souviens de ton projet d’agence de communication ? Celui que tu as abandonné l’année dernière ?
Elle cligna des yeux, comme si un brouillard se levait dans son esprit.
— Mon Dieu… oui. Pourquoi je n’y ai plus pensé ? C’était mon rêve. Qu’est-ce qui m’a pris de vouloir moisir ici ?
— Prépare tes cartons, ma belle. On s’en va. Toi et moi. On lance l’agence demain.
La porte du bureau de Bedy s’ouvrit à la volée. Le PDG sortit, le visage décomposé par la rage, les veines de son cou palpitantes. Il chercha du regard dans l’open space. Il ne me regardait pas. Il cherchait Kofi.
Mais le bureau de Kofi était vide. L’ordinateur était éteint. Son mug parfaitement propre était posé au centre du bureau. Il avait disparu. En tant qu’opérateur occulte, Kofi savait avant tout le monde que la toile avait été désactivée. Et comme tous les mercenaires des ombres, il fuyait avant l’effondrement.
Bedy croisa mon regard. J’étais debout, mon carton d’affaires personnelles déjà prêt dans mes bras. Je lui adressai le sourire le plus froid, le plus calculateur, le plus « américain » que je pus trouver. Un sourire qui disait : Je t’ai eu à ton propre jeu.
Je sortis du bâtiment sans me retourner, l’air chaud de la rue s’engouffrant dans mes poumons comme le premier souffle d’un nouveau-né. J’étais libre. Et j’avais emmené ma famille avec moi.
TROIS ANS PLUS TARD
La pluie tombait doucement sur les immenses baies vitrées de notre nouveau siège social. Lumina & Co., l’agence que Faïza et moi avions fondée, occupait le dernier étage d’un immeuble ultra-moderne dans le quartier d’affaires de la Défense, à Paris.
En trois ans, notre ascension avait été fulgurante. Faïza gérait les opérations avec son optimisme légendaire, tandis que j’utilisais mon acuité psychologique pour anticiper les crises de nos clients. Nous avions débauché dix de nos anciens collègues de Nexus Consulting. Bedy, croulant sous les démissions, les plaintes pour harcèlement moral (que j’avais subtilement encouragées) et la perte de ses gros contrats, avait fait faillite l’année suivante.
Mais le traumatisme ne disparaît jamais vraiment. Il change juste de forme.
J’étais devenue paranoïaque. La réussite ne m’avait pas guérie, elle m’avait rendue plus prudente. Mon bureau était verrouillé biométriquement. Je ramassais méticuleusement chaque cheveu qui tombait sur ma chaise. Je brûlais mes vieux vêtements au lieu de les jeter. Je ne laissais jamais une tasse de café à moitié pleine sans surveillance. Les employés pensaient que j’étais une patronne excentrique, obnubilée par la propreté. S’ils savaient.
Il était dix-neuf heures ce soir-là. Faïza entra dans mon bureau, un grand sourire aux lèvres, tenant un iPad.
— Nadège, le groupe suisse Holstorp vient de signer. C’est le plus gros contrat de notre histoire. Ils envoient leur Directeur de la Restructuration Stratégique pour auditer nos équipes demain matin afin de coordonner la fusion.
— Excellente nouvelle, répondis-je en rangeant un stylo avec précaution dans mon tiroir fermé à clé. Qui envoient-ils ?
— Un type apparemment brillant. On m’a dit qu’il a redressé trois multinationales en créant une « cohésion d’équipe miraculeuse ». Son vol atterrit ce soir.
Mon estomac se noua instinctivement. Le terme « miraculeux » avait le don de déclencher mes alarmes internes.
— Comment s’appelle-t-il ? demandai-je, la gorge soudain sèche.
Faïza regarda son écran.
— Kofi Amoa.
Le sang déserta mon visage. La pièce sembla tanguer. Le bruit de la pluie contre la vitre s’amplifia jusqu’à devenir assourdissant.
— Tu as dit quoi ? soufflai-je.
— Kofi Amoa. Tu te souviens ? L’ancien gars des RH chez Nexus ! Celui qui était parti sans prévenir. C’est fou comme le monde est petit ! Il a fait un sacré bout de chemin pour atterrir chez Holstorp. Ça va être sympa de le revoir, non ?
Faïza me regardait avec l’innocence de ceux qui ont oublié l’horreur, protégés par mon silence de l’époque.
Il n’avait pas disparu. Il n’avait pas échoué. Il avait monté en grade. Bedy n’était qu’un petit joueur, un test à l’échelle d’une PME de quarante personnes. Kofi était maintenant à l’échelle internationale. Il ne manipulait plus de simples chargés de clientèle. Il s’attaquait à des conglomérats entiers. Combien de PDG, de politiciens, d’hommes de pouvoir étaient accrochés à des fils rouges dans des réserves souterraines à travers l’Europe ?
La sonnerie du téléphone fixe de mon bureau retentit. C’était l’accueil, en bas de l’immeuble.
Je tremblais en décrochant.
— Allô ?
— Bonsoir, Madame Sossou. C’est la sécurité. Un certain Monsieur Amoa est en bas. Il sait que la réunion est demain, mais il dit qu’il voulait déposer un petit cadeau de bienvenue pour vous et Madame Faïza avant de se rendre à son hôtel. Dois-je le laisser monter ?
Je me levai, foudroyée. Je regardai la porte de mon bureau, puis l’iPad dans les mains de Faïza. Le passé n’était pas mort. Il avait juste pris un vol en première classe.
— Ne le laissez pas monter, dis-je d’une voix glaciale, autoritaire, la voix d’une femme qui se préparait à entrer en guerre. Dites-lui que le bâtiment est fermé. Et jetez le cadeau qu’il a laissé. N’y touchez pas avec vos mains nues. Brûlez-le.
Je raccrochai avant que le gardien ne puisse répondre. Je me tournai vers les grandes vitres plongeant sur le parvis de La Défense. À soixante étages plus bas, parmi la foule de cadres se pressant sous la pluie avec leurs parapluies, un homme s’arrêta.
Il ne portait pas de parapluie. Il portait un costume sombre, impeccablement coupé.
Même à cette distance vertigineuse, je le vis lever lentement la tête vers le sommet de notre tour. Et bien que je ne puisse pas distinguer son visage dans l’obscurité pluvieuse de la capitale, je pouvais presque sentir, au fond de mon âme, l’éclat de son sourire. Un sourire parfait, poli. Le sourire d’un homme qui venait réclamer sa dette.
J’ouvris le tiroir de mon bureau. Sous les dossiers de Lumina & Co., reposait le briquet tempête en métal que j’avais gardé toutes ces années. Je le pris en main, sentant le froid du métal contre ma paume.
Bedy avait été un amateur. Kofi était le maître. Et le maître venait de frapper à ma porte.
Je regardai Faïza, qui me fixait avec incompréhension, attendant une explication.
— Annule tous nos rendez-vous de demain, Faïza. Ferme les serveurs. Verrouille les portes.
— Nadège, tu me fais peur… Qu’est-ce qui se passe ?
Je refermai le tiroir avec un claquement sec.
— Le diable est en ville, Faïza. Et il a besoin de nouveaux fils pour sa toile. Mais cette fois-ci, c’est nous qui avons les ciseaux.