Le Drame Obscur de Felicità : Al Bano et Romina Power, du Sommet de la Gloire à l’Enfer de la Disparition
L’histoire de la musique populaire est souvent trompeuse. Elle nous offre des mélodies solaires qui, au fil du temps, deviennent les pansements de blessures invisibles. Parmi ces œuvres, l’hymne intemporel Felicità, porté par le duo mythique Al Bano et Romina Power, occupe une place à part dans la mémoire collective. Récemment, la journaliste Giulia Foïs a replongé dans les archives de ce succès planétaire pour en révéler la substance tragique. Le contraste entre l’insouciance de ce tube et le destin foudroyé de ses interprètes suscite aujourd’hui un bouleversement profond. Derrière les refrains joyeux et les sourires de façade, se cache une descente aux enfers qui a fini par pulvériser l’un des couples les plus glamour et les plus aimés du vingtième siècle.

L’illusion d’un conte de fées hollywoodien
Au commencement, l’épopée d’Al Bano et Romina Power rassemble tous les ingrédients d’un scénario de film. Lui, Albano Carrisi, est l’incarnation de la force tranquille du sud de l’Italie ; un fils de paysans modestes des Pouilles, monté à Milan pour conquérir le monde par la seule puissance de sa voix. Elle, Romina Power, est une véritable héritière de la noblesse hollywoodienne. Fille de la légende du cinéma Tyrone Power et de la sublime Linda Christian, elle apporte avec elle le vent de liberté de la Californie.
Tout semble les opposer : l’extraction sociale, l’éducation, les racines. Pourtant, leur rencontre sur un plateau de tournage à la fin des années 1960 déclenche une passion foudroyante que rien ne pourra arrêter, pas même les réticences de leurs familles respectives. Leur mariage en 1970 scelle une union que le public adopte immédiatement comme un idéal de pureté et de réussite. Ils ne sont pas seulement deux chanteurs ; ils sont la preuve vivante que l’amour peut transcender les classes sociales. Ensemble, ils conquièrent l’Europe. En 1982, lorsqu’ils interprètent Felicità au prestigieux festival de Sanremo, le monde entier succombe. La chanson devient un phénomène mondial, une ode à la joie de vivre et à l’amour simple. Ils sont alors l’image de la famille idéale, entourés de leurs enfants, vivant dans un domaine magnifique dans les Pouilles. Mais le destin s’apprête à leur présenter une facture d’une cruauté inouïe.

1994 : Le cri dans le silence
L’édifice idyllique s’effondre brutalement durant les premiers jours de l’année 1994. Leur fille aînée, Ylenia Carrisi, alors âgée de 23 ans, disparaît mystérieusement lors d’un séjour à La Nouvelle-Orléans, aux États-Unis. Étudiante brillante, polyglotte et habitée par un besoin viscéral de liberté, Ylenia parcourait le monde pour écrire un livre sur les sans-abri et les musiciens de rue. Les dernières traces de son existence mènent aux rives du fleuve Mississippi. Un témoin, gardien de parc, affirme avoir vu une jeune femme blonde correspondant à son signalement se jeter dans les eaux tourbillonnantes après avoir prononcé ces mots énigmatiques : “J’appartiens aux eaux”.
Son corps ne sera jamais retrouvé. Pour Al Bano et Romina, c’est le début d’un calvaire médiatique et personnel sans fin. L’incertitude, bien plus dévastatrice que le deuil lui-même, s’installe dans leur quotidien. Comment monter sur scène et chanter le “bonheur” quand votre propre enfant s’est évaporée dans la nature ? Les projecteurs, qui célébraient jadis leur complicité rayonnante, se muent en loupes impitoyables scrutant chaque ride de douleur sur leurs visages. Le monde entier assiste, en direct, à l’agonie d’un mythe.

L’amour brisé par le deuil impossible
Le drame d’Ylenia, au lieu de souder le couple dans l’épreuve, agit comme un acide qui ronge les fondements de leur union. Face à la disparition, Al Bano et Romina adoptent deux postures psychologiques radicalement opposées et irréconciliables. Romina Power, habitée par une intuition maternelle déchirante, refuse catégoriquement d’accepter la mort de sa fille. Elle se raccroche aux théories les plus folles, aux témoignages de voyants, persuadée qu’Ylenia est retenue contre son gré ou qu’elle a choisi de refaire sa vie dans l’anonymat total pour échapper à la pression de la célébrité familiale.
À l’inverse, Al Bano, le paysan pragmatique et ancré dans le réel, finit par se ranger à la version la plus probable de la police américaine. Pour lui, Ylenia s’est noyée. Il entame un processus de deuil pour tenter de protéger le reste de sa famille et ne pas sombrer dans la folie. Cette fracture intime devient un gouffre infranchissable. La mère reste figée dans l’attente et le déni, tandis que le père avance dans la douleur de la réalité. Leurs regards ne se croisent plus ; la magie s’est éteinte. En 1999, la séparation devient officielle. Le duo légendaire n’est plus, foudroyé par un chagrin que même l’amour le plus fort du monde n’a pu surmonter.
Le requiem d’un bonheur perdu
Aujourd’hui, entendre résonner les notes joyeuses de Felicità provoque un frisson d’ironie tragique. Comme le souligne si justement Giulia Foïs, l’œuvre a survécu à la désintégration de ses créateurs. Elle fige pour l’éternité une image de bonheur qui n’est plus qu’un souvenir douloureux. Al Bano et Romina Power ont fini par se retrouver sur scène des années plus tard pour des concerts nostalgiques, mais la blessure est toujours là, béante.
L’histoire de ce duo mythique nous rappelle avec une force brutale que derrière la lumière aveuglante de la gloire, les icônes restent des êtres humains d’une vulnérabilité totale. Felicità n’est plus seulement une chanson de fête ; c’est le témoignage bouleversant d’une époque révolue, le cri d’une famille à jamais amputée et le rappel que même les plus beaux contes de fées peuvent s’achever dans les eaux sombres d’un fleuve lointain.