La tombe de Dick Rivers: Sept ans après leur mort, leurs tombes actuelles sont toujours hantées
Le cimetière de Montmartre, niché dans le célèbre, pittoresque et profondément artistique 18e arrondissement de Paris, est une nécropole romantique mondialement réputée pour abriter les dernières demeures d’un nombre incalculable de génies de la littérature, de la peinture, du cinéma, du théâtre et de la chanson. Lorsque l’on arpente ses allées pavées, sinueuses et ombragées par des arbres centenaires, sous le regard lointain et protecteur de la basilique du Sacré-Cœur, on se retrouve instantanément plongé dans un livre d’histoire culturelle à ciel ouvert. C’est un lieu de silence, de mémoire et de recueillement suspendu dans le temps, où reposent des géants de l’art et des figures populaires qui ont fait vibrer des générations de Français, à l’instar de la diva Dalida, du couple mythique France Gall et Michel Berger, de la magnétique actrice Anouk Aimée, ou encore de l’excentrique et regretté Michou. Pourtant, au détour des divisions plus reculées et parfois moins fréquentées de cette immense nécropole parisienne, une sépulture en particulier attire irrésistiblement le regard des passants, des habitués de la Butte et des nostalgiques du rock ‘n’ roll, déclenchant une immense vague d’émotion, de respect et de profonde tristesse. Il s’agit de la tombe de Dick Rivers, de son vrai nom Hervé Forneri, l’un des pionniers et ambassadeurs de la musique moderne en France, qui a fait danser et vibrer le pays entier pendant plus de six décennies. Cet emplacement funéraire, devenu un point d’ancrage incontournable pour les amoureux de la musique rétro, frappe par sa sobriété architecturale, sa solitude apparente et la charge émotionnelle tragique qui l’entoure.

Pour comprendre la ferveur populaire, la mélancolie et l’attraction magnétique qui entourent ce lieu de mémoire contemporain, il est indispensable de replonger dans ce que fut l’existence hors du commun de cette figure majeure de la chanson française, qui a marqué de son empreinte indélébile l’histoire du spectacle. Né à Nice en 1945 dans l’immédiat après-guerre, le jeune Hervé Forneri se passionne très tôt pour les rythmes venus d’outre-Atlantique. Devenu Dick Rivers, un pseudonyme choisi en hommage au personnage joué par son idole Elvis Presley dans le film Loving You, il explose sur la scène culturelle au tout début des années 1960 en fondant le groupe mythique Les Chats Sauvages. Avec sa voix de basse unique, profonde et immédiatement reconnaissable, sa banane noire impeccable et ses santiags emblématiques, il introduit le rock ‘n’ roll et le twist américains dans les foyers français, devenant l’un des trois piliers de cette révolution musicale aux côtés de Johnny Hallyday et d’Eddy Mitchell. Enchaînant les succès phénoménaux avec des titres devenus cultes comme Baby John, Twist à Saint-Tropez, Nice baie des Anges ou encore Cinderella, Dick Rivers traverse les époques et les modes avec une fidélité absolue à ses racines musicales, refusant les compromissions commerciales et conservant intact son statut de rocker pur et dur. Il incarnait une certaine idée de l’authenticité, de la rébellion salutaire, de l’élégance vintage et de la liberté artistique la plus totale.
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Pourtant, derrière cette image publique immuable de force de la nature, de cuir noir et de guitares électriques, la fin de vie de l’artiste s’est jouée dans une urgence dramatique qui a laissé ses proches et son public dans un état de sidération profonde. Disparu brutalement le 24 avril 2019 à l’âge de 74 ans des suites d’un cancer foudroyant, Dick Rivers s’est éteint le jour exact de son anniversaire, une coïncidence temporelle tragique qui a figé sa légende pour l’éternité et brisé le cœur de ses millions d’admirateurs. Sa disparition a marqué la fin définitive d’une ère d’insouciance, de liberté et d’audace créative, provoquant une immense vague de deuil national. Les hommages s’étaient alors multipliés pour saluer le parcours de ce grand monsieur de la chanson, mais le temps, cet effaceur impitoyable, a rapidement fait son œuvre, déplaçant l’attention des grands médias vers d’autres actualités plus immédiates.

Aujourd’hui, loin du tumulte des studios d’enregistrement, des concerts complets, des applaudissements nourris et de la ferveur des scènes qu’il a foulées tout au long de sa vie, le “King” français repose pour l’éternité dans la division 11 du cimetière de Montmartre. Sa sépulture ne ressemble pas aux mausolées spectaculaires ou grandioses de certaines autres stars de sa génération, et s’apparente au contraire à une dernière demeure d’une grande sobriété. La tombe se présente sous la forme d’une dalle de granit sombre d’une grande pureté géométrique, choisie par sa famille pour respecter la pudeur et la simplicité qui caractérisaient l’homme une fois les projecteurs éteints. Cependant, pour le visiteur attentif qui s’arrête devant ce monument, le constat matériel actuel suscite un profond regret et une pointe de tristesse. L’absence d’un entretien institutionnel régulier de la part des grandes instances de l’audiovisuel ou de la culture est cruellement visible. Les outrages du climat parisien, les hivers pluvieux et les étés caniculaires ont progressivement altéré l’éclat de la pierre, et les gravures indiquant son nom d’artiste s’effacent peu à peu sous l’effet du temps, menaçant de fondre cette sépulture dans la masse anonyme des tombes délaissées.
Ce constat d’abandon relatif et de discrétion excessive soulève une vague d’indignation et de vive émotion chez les rares passionnés d’histoire de la musique et les admirateurs de la première heure qui parviennent encore à localiser l’emplacement exact de la concession dans la division 11. Quelques hommages y sont déposés de manière très sporadique par des fidèles anonymes : un bouquet de fleurs fraîches, de petits objets rappelant l’univers du rock ‘n’ roll ou des messages calligraphiés pour témoigner d’une nostalgie persistante. Ces attentions touchantes contrastent violemment avec le silence des institutions culturelles et l’absence de commémorations officielles à la hauteur du rôle de pionnier que Dick Rivers a joué pour la culture française. Cette situation relance le débat crucial sur la préservation de la mémoire physique de nos artistes contemporains, trop souvent oubliés une fois le rideau tombé et les caméras éteintes.
Cette sépulture extraordinaire au cimetière de Montmartre dépasse donc largement le simple cadre du monument funéraire traditionnel pour devenir un symbole majeur et douloureux de notre rapport à la mémoire collective et au patrimoine culturel. Elle incarne la fragilité de la gloire humaine face au temps qui passe et pose une question fondamentale sur l’ingratitude d’une époque amnésique, incapable de prendre soin des sépultures de ceux qui ont écrit ses plus belles pages musicales. Pour les amoureux du rock et de l’histoire des médias, la tombe de Dick Rivers reste un sanctuaire spirituel puissant, une invitation au souvenir et à la transmission, rappelant à quiconque s’y arrête que si le feu de la scène s’est définitivement éteint, la voix unique, l’esprit rebelle et les mélodies intemporelles du rocker niçois restent gravés à jamais dans le patrimoine émotionnel des Français.