« J’ai tué trois personnes en dormant » : Le médecin aux mains propres et à l’âme souillée

Il y a des monstres qu’on reconnaît. Ils ont un visage, une intention, une conscience de ce qu’ils font. Ils choisissent, ils planifient, ils assument, du moins dans le secret de leur propre tête. Contre ces monstres-là, on peut se défendre, on peut fuir, on peut les dénoncer. Mais que fait-on d’un monstre qui ne sait pas qu’il est un monstre, qui se réveille chaque matin avec les mains propres et la conscience en paix ? qui passe ses journées à sauver des vies avec un dévouement sincère,
une compétence réelle, une compassion qui n’est pas jouée et qui la nuit pendant que son cerveau dort et que son corps marche fait l’inverse de tout ce qu’il est le jour, qui est-il vraiment ? L’homme du jour ou l’homme de la nuit ? Et surtout, que fait la femme qui a découvert les deux ? Je suis Fiona et vous suivez mes incroyables histoires africaines.
Le commissariat sentait le café refroidi et la fatigue accumulée. Une femme était assise en face d’un inspecteur. Elle avait les mains croisées sur la table. Son visage était calme, d’un calme qui n’était pas naturel, qui était le résultat d’un effort considérable. L’inspecteur avait une feuille devant lui.
Il la regarda puis regarda la femme. Madame Nokozi, vous dites que votre mari est responsable des décès survenus dans le service de neurologie de l’hôpital Saint-Luc. Oui. Vous dites qu’il ne s’en souvient pas. Oui. Et vous avez attendu combien de temps avant de venir nous voir ? La femme baissa les yeux un instant.
Quand elle les releva, quelque chose dedans ressemblait à de la honte, mais aussi à autre chose, à de l’épuisement, au visage de quelqu’un qui apportait quelque chose d’impossible pendant trop longtemps. 3 semaines, l’inspecteur posa son stylo. 3 semaines. Oui, un silence. Racontez-moi depuis le début. Et Dianne Nkozi commença à parler.
Franck Unosy avait 44 ans, neurologue, chef de service à l’hôpital Saint-Luc depuis 7 ans. Avant ça, 10 ans dans le même hôpital comme praticien, 5 ans d’internat dans trois établissements différents. Une carrière construite pierre par pierre avec la précision et la patience d’un homme qui avait décidé très tôt ce qu’il voulait faire de sa vie et qui s’y était tenu.
Ses collègues le respectaient, ses patients l’adoraient. Il avait ce don rare, pas universel chez les médecins, de traiter les gens comme des personnes et non comme des dossiers. Il connaissait les prénoms des familles. Il rappelait le soir quand il avait dit qu’il rappellerait. Il expliquait les diagnostics dans un langage que les gens comprenaient sans les infantiliser.
Dianne l’avait rencontré 15 ans plus tôt lors d’une soirée chez des amis communs. Elle était architecte. Ils avaient parlé pendant 3 heures dans un coin du salon debout avec des verrs qu’ils oublient de boire. Elle l’avait rappelé le lendemain. Il s’étaient mariés deux ans après. Ils avaient une fille, Nora, onze ans, un appartement spacieux dans un quartier calme.
Une vie rangée, aimée, construite avec soin. Franck n’avait aucun antécédent psychiatrique, pas d’addiction, pas d’épisode de violence, pas de comportements ératiques. Il dormait bien. Trop bien parfois”, disait-il en plaisant parce que les gardes de nuit à l’hôpital avaient entraîné son corps à tomber dans un sommeil profond dès que l’occasion se présentait.
Le somnambulisme avait commencé il y a 2 ans. Du moins, c’est quand Diane l’avait remarqué pour la première fois. La première fois, elle avait cru rêver. 2h du matin, elle s’était réveillée sans raison précise l’un de ses réveils spontanés qu’on ne comprend pas. Elle avait regardé à côté d’elle. Le lit d’Edouard était vide.
Elle était allée à la salle de bain, rien. Dans le couloir, rien. Dans la cuisine, elle l’avait trouvé. Debout devant l’évier, les yeux ouverts, en train de boire un verre d’eau. Elle lui avait touché l’épaule. Il avait fait demi-tour, était retourné au lit, s’était recouché sans un mot. Le lendemain matin, il n’en avait aucun souvenir.
Elle en avait ri. Tu as marché dans ton sommeil hier soir. Il avait froncé les sourcils. Vraiment ? Il ne se rappelait de rien. Ils en avaient parler quelques minutes. Le somnambulisme adulte, les causes possibles, le stress, la fatigue des gardes. Puis était passé à autre chose.
Ça se reproduisit régulièrement. Pas toutes les nuits par épisode, deux trois nuits consécutives, puis rien pendant une semaine. Puis ça revenait. Dianne l’observait. Elle voyait que pendant ces épisodes, Franck se déplaçait avec une aisance particulière, pas en tâonnant comme quelqu’un d’endormi.
Avec précision, les yeux ouverts, le regard fixe et vide, il naviguait dans l’appartement sans se cogner à rien. Il ouvrait des tiroirs, prenait des objets, les reposait. Une nuit, elle le trouva dans le bureau. Assis devant l’ordinateur, l’écran allumé. Elle s’approcha doucement pour ne pas le brusquer.
Elle avait lu qu’on ne devait pas réveiller brutalement un somnambule. Elle regarda l’écran. Il avait ouvert le dossier d’un patient, un dossier de l’hôpital accessible depuis son ordinateur personnel avec ses codes de connexion. Elle le raccompagna au lit doucement. Il se laissa guider sans résistance.
Le lendemain, elle lui parla sans mentionner le dossier. Elle n’avait pas bien vu le nom, juste le somnambulisme. Elle lui suggéra de consulter un spécialiste du sommeil. C’est du stress, dit-il. La période est chargée au service. Ça va passer. Ça ne passera pas. Le premier décès eût lieu en septembre.
Un patient de Franck, 62 ans, hospitalisé pour un suivi post AVC. État stable, pronostic favorable. Il était mort dans la nuit d’un arrêt cardiaque inexpliqué. L’autopsie avait conclu à une insuffisance cardiaque aigue. Rien d’extraordinaire pour un patient de cet âge avec ses antécédents. Douloureux mais pas suspect.
Franck avait été affecté. Il parlait du patient au dîner. Un homme qui avait une famille, des petits enfants, un homme qu’il espérait voir sortir de l’hôpital dans deux semaines. Dianne l’avait consolé. C’était le métier. Parfois les patients mouraient malgré tout. Le deuxième décès eût eu lieu 6 semaines plus tard.
Une femme de 54 ans hospitalisée pour épilepsie sévère, état maîtrisé sous traitement, morte dans la nuit, arrêt respiratoire, l’autopsie, surdosage de phénobarbitol dans le sang. Deux fois la dose thérapeutique. Cette fois, l’hôpital ouvrit une enquête interne. Erreur de dosage, problème de gestion des médicaments, confusion entre deux patients.
Les infirmières de nuit furent interrogées, les registres de médicaments épluchés. Rien d’anormal ne fut trouvé. Le dossier de la patiente montrait la bonne prescription. La pharmacie avait délivré la bonne dose. Comment deux fois la dose s’était-elle retrouvée dans son sang restait inexpliqué. Franck participait à l’enquête interne.
Il était blem, silencieux. Dianne l’avait vu rentrer ce soir-là et s’asseoir dans le salon sans allumer la lumière. Qu’est-ce qui s’est passé ? Je ne sais pas. Tu penses que c’était une erreur du service ? Je ne sais pas. Je ne comprends pas. Ce soir-là, après qu’il fut endormi, Dianne resta éveillée dans le noir.
Elle pensait aux nuit où elle le trouvait debout, au dossier ouvert sur l’ordinateur, à la précision de ses mouvements pendant ses épisodes. Elle chassa la pensée, mais la pensée revint. Dianne était architecte. Elle avait un cerveau analytique. Elle résolvait des problèmes.
Elle ne se permettait pas de laisser des intuitions non vérifiées tourner en rond dans sa tête indéfiniment. Elle acheta une petite caméra de surveillance. le genre qu’on utilise pour surveiller les bébés. Discrète, elle la plaça dans le couloir de l’appartement, l’endroit par lequel Franck devait forcément passer pour sortir de la chambre.
Elle dit à Franck qu’elle l’avait installé pour surveiller Nora la nuit parce que leur fille avait eu un épisode de fièvre la semaine précédente. Il n’y prêta pas attention. La première semaine, rien. Franck dormit sans épisode de somnambulisme. La deuxième semaine, une nuit, la caméra enregistra. Dian regarda la vidéo seule le lendemain matin pendant que Franck était à l’hôpital et Nora à l’école.
Franck sortait de la chambre à 2h43 du matin. Il était en pyjama. Ses yeux étaient ouverts, le regard fixe, vide. Il alla dans le bureau. La caméra ne couvrait pas le bureau, mais Dian entendit l’ordinateur s’allumer. Il resta dans le bureau 19 minutes. Puis il ressortit et retourna se coucher.
Diane prit le reste de la matinée pour décider quoi faire. Elle savait ce qu’elle allait trouver dans l’historique de l’ordinateur. Elle savait et elle ne voulait pas savoir. Mais elle regarda quand même. L’ordinateur avait été utilisé à 2h44. Connexion au système de l’hôpital avec les codes de Franck.
Ouverture du dossier d’une patiente hospitalisée en neurologie. Consultation du traitement en cours. Puis et là les mains de Dianne se mirent à trembler. une modification dans le dossier, un changement de dosage dans la prescription nocturne. Elle referma l’ordinateur, resta assise sans bouger pendant un long moment.
Puis elle prit son téléphone et appela l’hôpital Saint-Luc. Elle demanda à parler à l’infirmière en chef du service de neurologie, prétexta être une proche d’une patiente et demanda si les prescriptions nocturnes avaient été modifiées cette semaine. L’infirmière fut prudente, professionnelle. Elle ne pouvait pas donner d’informations détaillées, mais elle dit qu’il n’y avait eu aucun problème signalé cette semaine dans le service.
Dianne raccrocha. La patiente dont Franck avait ouvert le dossier était encore vivante. Cette nuit-là, rien ne s’était passé. Peut-être parce que la modification dans le dossier n’avait pas été prise en compte. Peut-être parce que l’infirmière de nuit avait vérifié. Mais ça voulait dire autre chose.
Ça voulait dire que dans les nuits précédentes, celles où il n’y avait pas de caméra, celles où Dianne dormait, Franck avait peut-être fait la même chose et que quelquefois ça avait été suivi des faits. Elle pensa aux deux décès. Ce que Dianne fit pendant les trois semaines suivantes, elle ne pouvait pas totalement l’expliquer, pas même à elle-même. Elle ne dormit plus.
Ou plutôt, elle dormait d’un œil. Elle surveillait Franck. Les nuits où il avait des épisodes, elle le suivait. Elle apprit à se déplacer sans bruit. Elle regardait ce qu’il faisait sur l’ordinateur. Chaque matin, elle vérifiait l’historique et chaque jour, elle vivait avec Franck.
Elle lui préparait le café. Elle dînit avec lui et Nora. Elle écoutait ses journées à l’hôpital, ses patients, ses collègues, les cas compliqués, les petites victoires. Elle le regardait être cet homme qu’elle avait choisi, attentif, doux, compétent, convaincu de faire du bien.
Et elle portait sa connaissance comme une pierre dans la poitrine. Elle avait essayé d’analyser la situation. Franck ne savait pas ce qu’il faisait. Ça, elle en était certaine. Elle avait observé ses épisodes de trop près. Il dormait. Vraiment, son cerveau était dans un état de sommeil profond pendant que son corps exécutait des gestes, des gestes ancrés dans sa mémoire procédurale, les automatismes d’un médecin qui avait passé 20 ans à consulter des dossiers, à modifier des prescriptions.
Il n’était pas un meurtrier au sens où elle l’entendait, mais des patients mouraient. Elle avait cherché, relu les articles sur le somnambulisme, les cas documentés, rares mais existants de somnambules ayant accomplis des actes complexes sans en avoir conscience. des gens qui avaient conduit des voitures, qui avaient cuisiné, qui avaient envoyé des mails, qui dans quelques cas tragiques et très rares avait blessé des proches.
Elle avait trouvé un terme médical parasomnie complexe à comportement automatique. Elle avait trouvé des études. Elle avait compris que c’était réel, documenté et que les personnes concernées n’avaient aucune responsabilité pénale consciente. Mais elle avait aussi lu autre chose que ces épisodes pouvaient être traités. qu’avec un suivi médical adapté, somnnologie, psychiatrie du sommeil, il pouvait être stoppé.
Franck pouvait être soigné, mais pour être soigné, il fallait que quelqu’un lui dise ce qu’il faisait. Et si elle lui disait, que se passerait-il ? Il irait se dénoncer lui-même. C’était l’homme qu’il était. Elle le connaissait depuis 15 ans. Il ne pourrait pas vivre avec cette connaissance sans aller aux autorités.
sa carrière, sa liberté, sa vie et Nora. Elle tourna en rond pendant 3 semaines. Le troisième décès la força à agir. Elle l’apprit par Franck lui-même qui rentra du travail avec un visage qu’elle ne lui avait jamais vu. Pas triste, pas bouleversé, défait, comme quelqu’un à qui quelque chose a été arraché.
Un homme de 38 ans, patient depuis 10 jours pour une tumeur bénigne au traitement complexe mais gérable, pronostic favorable. Il avait deux enfants morts dans la nuit d’une interaction médicamenteuse fatale. Deux substances dont l’association était contre-indiquée. Les deux étaient dans son dossier comme prescription séparée.
Comment elle s’était retrouvée administrée en même temps restait inexpliqué. L’hôpital ouvrit une deuxième enquête interne, cette fois plus sérieuse. Trois décès inexpliqués dans le même service en 3 mois. Les autorités sanitaires seraient notifiées. Franck s’assit dans le salon. Il ne parla pas pendant une heure. Puis il dit, “Je pense à démissionner.” Dianne le regarda.
Pourquoi ? Parce que trois patients sont morts dans mon service en 3 mois et que je ne comprends pas pourquoi. Quelque chose ne va pas. Quelque chose que je ne vois pas. Et si je ne vois pas ce que c’est, peut-être que je ne suis plus en état d’être chef de service. Il se tue. Peut-être que je ne suis plus en état d’être médecin.
Dianne sentit la phrase comme une lame. Elle regarda son mari. Cet homme honnête, épuisé, qui souffrait sincèrement de mort dont il était la cause sans le savoir, qui envisageait de sacrifier sa carrière par intégrité sans même connaître la vérité. Elle prit sa décision cette nuit-là. Elle attendit le lendemain matin.
Nora était à l’école. Franck avait un jour de repos. Il était dans la cuisine, les yeux dans son café. Dianne s’assit en face de lui. Elle posa l’ordinateur portable sur la table entre eux. Elle avait préparé la vidéo de la caméra. Elle avait imprimé les historiques de connexion. Elle avait mis côte à côte les dates des épisodes de somnambulisme qu’elle avait noté et les dates des modifications de dossiers.
Elle dit “Fran, je dois te montrer quelque chose.” Il leva les yeux. “C’est difficile. C’est très difficile et je t’aime. Je veux que tu le saches avant que tu vois ce que je vais te montrer.” Il fronça les sourcils. “Tu me fais peur. Regarde.” Elle lui montra la vidéo d’abord. lui dans le couloir, les yeux ouverts et vides.
Lui entrant dans le bureau les 19 minutes, il regarda la vidéo en silence. Sa respiration changea. Puis elle lui montra les historiques, les dates, les dossiers, les modifications. Elle ne dit rien. Elle le laissa lire. Elle le laissa mettre en ordre ce qu’il voyait. Il mit longtemps.
Il revint en arrière, relut, regarda la vidéo une deuxième fois. Puis il posa les mains à plat sur la table. Les trois patients, ce n’était pas une question. Je crois que oui. Un silence très long. Je ne me souviens de rien. Je sais, je dormais vraiment. Oui, Franck. Il se leva, alla fenêtre, resta dos à elle pendant plusieurs minutes.
Elle l’entendait respirer, une respiration forcée, contrôlée d’un homme qui essaie de ne pas se noyer. Quand il se retourna, son visage était celui de quelqu’un qui vient de comprendre quelque chose d’irréparable. J’ai tué trois personnes. Pas toi, pas consciemment.
Ça ne change rien pour eux. Elle ne répondit pas parce que c’était vrai. Ils parlèrent pendant des heures sans crier, sans s’accuser. Avec la douleur froide et lucide de deux personnes qui font face à quelque chose de trop grand pour les émotions ordinaires. Franck voulait aller à la police immédiatement.
Je dois le faire. Tu ne savais pas, Diane ? Trois personnes sont mortes. Trois personnes sont mortes à cause d’un trouble du sommeil. Pas d’une décision, pas d’une intention, pas d’un choix. Ça ne change pas le résultat. Elle prit ses mains. Écoute-moi. Si tu vas à la police maintenant, voilà ce qui se passe. Ton nom est détruit.
Pas seulement ta carrière, ton nom. Le nom de Nora. Elle a 11 ans. Il retira ses mains, se leva, fils pas. Dianne continua. Il y a une autre façon. Tu te fais soigner. Tu vas voir un spécialiste du sommeil. Tu arrêtes de travailler le temps du traitement et on trouve le moyen de s’assurer que les enquêtes internes aboutissent à la vérité, pas à toi mais à la cause médicale.
Comment on arrive à ça sans que mon nom soit dessus ? Elle avait réfléchi à ça aussi. Tu peux contacter anonymement un expert en somnologie, décrire le cas, hypothétiquement, demander si des cas similaires ont déjà été documentés. C’est de la fuite. Ce n’est pas de la fuite. C’est une autre façon de faire la bonne chose.
Franck s’arrêta, la regarda. Tu as attendu 3 semaines. Ce n’était pas une accusation, juste un constat. Diane baissa les yeux. Oui. Pourquoi ? Elle mit un moment avant de répondre. Parce que j’avais peur. Parce que je t’aime. Parce que j’ai une fille qui a besoin de son père. Elle releva les yeux.
Et parce que j’essayais de trouver un chemin où tu n’aurais pas à tout perdre pour quelque chose que tu n’as pas choisi. Silence. Pendant ces trois semaines, dit-il lentement, est-ce qu’il y a eu d’autres modifications ? Oui. Deux. Et les patients ? Toujours en vie. Les modifications n’ont pas été suivies des faits.
Il ferma les yeux. Comment tu sais ? J’appelais l’hôpital le lendemain pour vérifier. Il rouvrit les yeux, la regarda d’une façon qu’elle n’avait encore jamais vu sur son visage. Tu veillais sur mes patients ? Elle ne répondit pas pendant que je dormais. Tu faisais le contraire de ce que je faisais.
Franck appela l’hôpital ce jour-là pour annoncer un arrêt de travail pour raison de santé. Il ne donna pas de détails. Le directeur médical fut surpris mais ne discuta pas. Franck avait assez de crédit d’ancienneté pour ne pas avoir à se justifier. Puis il appela le docteur Armand Seka, un neurologue spécialiste du sommeil qu’il connaissait de congrès.
Pas un ami proche, assez de distance pour que la conversation soit professionnelle, assez de proximité pour qu’elle soit directe. Il lui décrivit le cas sans donner son nom. Un médecin, somnambulisme sévère avec comportement automatique complexe, incluant l’utilisation de systèmes informatiques professionnel.
Le docteur CK fut silencieux un moment, puis il dit “Ce cas est documenté dans la littérature, deux cas similaires aux États-Unis, un en France. Le profil type est un praticien de santé avec des années d’automatismes procéduraux très ancrés. Le stress chronique et la fatigue des gardes crèent les conditions.
Le pronostic de traitement excellence si prise en charge tôt. Benzodiaz épine à faible dose pour sécuriser le sommeil profond couplé à un suivi psychiatrique. Modification de l’environnement. Supprimer l’accès physique aux outils professionnels pendant la nuit. Dans les cas documentés, les épisodes ont cessé en 4 à 6 semaines.
Et les actes commis pendant les épisodes sur le plan médico légal ? Un silence. Dans les deux cas américains, les praticiens n’ont pas été poursuivis. L’état de sommeil a été établi par EEG et témoignage. La jurisprudence reconnaît l’absence de Mans Réa d’intention coupable. Franck raccrocha.
Il revint dans le salon où Dianne attendait. Il dit “Je vais me faire soigner, d’accord ? et je vais aller à la police. Dianne ferma les yeux, pas pour me livrer comme un criminel, pour informer, pour que les familles sachent, pour que les enquêtes internes soient orientées vers la bonne cause. Il s’assit en face d’elle.
Diane, ses familles ont le droit de savoir pourquoi leurs proches sont morts. Même si c’était involontaire, même si ça me coûte, elle le regarda longuement. Et Nora, il prit une grande inspiration. Nora a un père qui lui apprend que quand on a fait du mal, même sans le vouloir, on ne se cache pas. Le silence entre eux fut le plus long qu’ils aient jamais eu.
Puis Dianne hocha la tête. Je viens avec toi. C’est ainsi que Dian Hkozi se retrouva assise en face de l’inspecteur Martial Brou dans cette salle qui sentait le café refroidi. Elle avait tout raconté. Les premières nuits, la caméra, les historiques, les trois semaines de silence, la conversation du matin.
L’inspecteur l’avait écouté sans l’interrompre. Il prenait des notes. Quand elle eut finie, il dit “Où est votre mari maintenant ?” “Dans la salle d’attente, il a voulu que j’entre la première. Il pensait que ce serait plus facile pour moi de raconter sans lui. L’inspecteur la regarda un moment, puis il se leva, sortit dans le couloir.
5 minutes plus tard, il revint avec Franck. Franck entra, il vit Dianne. Il s’assit à côté d’elle, prit sa main sur la table. L’inspecteur les regarda tous les deux. Monsieur Nossi, vous confirmez les faits tels que votre femme les a décrits ? Oui. Vous comprenez que cette déclaration va déclencher une enquête judiciaire ? Oui.
Et vous venez de vous-même ? Oui. L’inspecteur nota. Puis il releva les yeux. J’ai été policier pendant 22 ans. Des aveux volontaires pour des actes commis sans conscience en état de somnambulisme documenté. C’est la première fois. Il dit ça sans ironie. Avec quelque chose qui ressemblait à du respect.
L’enquête dura 7 mois. Franck fut suspendu de ses fonctions dès le premier jour. Mesure conservatoire. Une expertise psychiatrique et somnologique complète fut ordonnée. Quatre spécialistes indépendants, des enregistrements EEG sur plusieurs nuits, des tests cognitifs. Le rapport fut unanime, parasomnie complexe sévère, comportement automatique professionnel pendant le sommeil profond.
Aucun signe de conscience ou d’intention pendant les épisodes. Aucun profit, aucun motif, aucun pattern de ciblage. Les patients concernés n’avaient aucun point commun entre eux, ni avec l’histoire personnelle de Franck. Le parquet convoqua les familles des trois victimes.
Ces rencontres furent les plus difficiles. Franck les demanda lui-même. Il voulait les rencontrer en face, les regarder, leur expliquer. Dianne l’accompagna à chaque fois. La première famille, la femme du patient de soix ans était composée d’une veuve et de deux fils adultes. Ils avaient écouté Franck en silence.
À la fin, la veuve avait dit une seule chose : “Est-ce que vous souffrez ?” Frankck avait répondu : “Oui.” Elle avait hoché la tête et était repartie sans ajouter un mot. La deuxième famille, les enfants de la femme de 54 ans avaient été plus durs. Des cris, des larmes. Une fille qui avait dit “Ça ne me suffit pas votre maladie.
” Elle avait raison. Ça ne suffisait pas. Ça ne ramenait pas sa mère. La troisième famille, la femme et les deux enfants de l’homme de 38 ans, avait été la plus jeune et la plus dévastatrice. La veuve avait à peine 35 ans. Elle avait regardé Franck avec un visage fermé et lui avait demandé une seule chose.
Pouvez-vous me garantir que ça n’arrivera plus jamais ? Franck avait dit : “Je ne pratiquerai plus jamais la médecine. Ce n’était pas ce qu’elle avait demandé, mais c’était la seule chose qu’il pouvait donner.” Le procureur décida de ne pas poursuivre au pénal. Le rapport d’expertise était sans ambiguïé sur l’absence d’intention.
Il y eut une procédure civile initiée par deux des trois famille. L’assurance professionnelle de Franck prit en charge les dommages et intérêts. L’ordre des médecins prononça une radiation définitive. Franck avait dit à Diane le soir où la radiation fut prononcée c’est juste. Elle n’avait pas su quoi répondre.
Elle pensait que oui, c’était juste et qu’en même temps quelque chose d’irréparable avait eu lieu pour un homme qui n’avait pas choisi de nuire. La justice avait fait ce qu’elle pouvait faire. Elle avait nommé les choses, réparé ce qui pouvait l’être, fermer ce qui devait être fermé. Mais personne n’avait de réponse à la question que Franck se posait chaque matin en se réveillant.
Comment vivait-on avec ça ? Un an après les faits, Franck avait suivi le traitement du docteur CK. Les épisodes de somnambulisme avaient cessé en cinq semaines. Il avait continué le suivi psychiatrique. Pas pour les épisodes, cela était terminé, mais pour ce qui venait après, pour apprendre à habiter sa propre histoire.
Il ne pratiquait plus la médecine. Il avait cherché autre chose. Il avait trouvé un poste dans une association de formation médicale continu. Il concevait des modules de formation pour des soignants dans les régions rurales. Pas de patient, pas de prescription, pas de dossier, juste de la transmission. Il disait que c’était la seule façon qu’il avait trouvé de continuer à servir sans risquer de nuire.
Dianne avait repris ses projets d’architecture. Elle avait mis plusieurs mois avant de dormir normalement. Elle avait développé une hypersensibilité au bruit nocturne se réveillant au moindre mouvement de Franck. Ça passait doucement. La confiance se reconstruisait. Pas facilement, mais réellement.
Nora avait 11 ans quand ça s’était passé. Ses parents lui avaient dit une version de la vérité. Adapté, allégé, mais vrai dans l’essentiel. Son père avait été malade d’une façon très rare. Des personnes avaient été blessées à cause de sa maladie sans qu’il le sache. Il avait dit la vérité parce que c’était la chose juste à faire.
Nora avait mis du temps à comprendre. Puis un soir, à 12 ans, elle avait dit à Dianne : “Maman, papa a fait une chose courageuse.” Non. Diane avait réfléchi. Oui, dire la vérité quand ça fait mal. Oui, c’est exactement ça. Nora avait hoché la tête. Je veux être comme ça.
Il n’existe pas de réponse simple à ce que vous venez d’entendre. Pas de case dans laquelle ranger Franken Kozi. Pas de verdict moral propre et net qu’on peut prononcer et ranger dans un tiroir. Un homme a causé la mort de trois personnes sans le savoir, sans le vouloir. Dans un état où aucune intention, aucune conscience, aucune décision n’était présente.
La médecine l’a établi. La justice l’a reconnu et pourtant ces trois personnes sont mortes. Ces deux vérités coexistent. Elles ne s’annulent pas l’une l’autre. La première ne console pas la deuxième. Ce que cette histoire pose, ce n’est pas la question de la culpabilité de Franck.
C’est une question plus large et plus difficile. Comment vivons-nous avec les conséquences de ce que nous faisons sans le savoir ? Comment une société juge-t-elle ce qui n’a pas été choisi mais qui a quand même causé du mal ? Et qu’est-ce que le courage vraiment ? quand ce n’est pas d’agir avec panache, mais juste de dire la vérité même quand elle détruit tout ce qu’on a construit. Dianne a attendu 3 semaines.
On peut la juger. On peut aussi comprendre ce que c’est que d’aimer quelqu’un et de tenir dans ses mains une vérité qui va le briser. Elle a choisi de lui donner la vérité. Il a choisi d’aller la dire aux autorités. Pas parce que c’était facile, parce que c’était juste. C’est peut-être ça au fond la seule boussole qu’on est quand tout le reste est confus.
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