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« J’ai tout fait de travers » : la déchéance cachée, la ruine et la fin de vie tragique de Gina Lollobrigida

« J’ai tout fait de travers » : la déchéance cachée, la ruine et la fin de vie tragique de Gina Lollobrigida

L’histoire de l’âge d’or du cinéma mondial est jalonnée de destins flamboyants, mais peu de trajectoires se révèlent aussi tragiques, cruelles et paradoxales que celle de Gina Lollobrigida. Celle que le public et les médias avaient surnommée la “Lollo” a régné sans partage sur les écrans des années 1950 et 1960, s’imposant comme un symbole planétaire de beauté incandescente, de raffinement et de pouvoir indépendant. Elle avait partagé l’affiche avec Humphrey Bogart, résisté aux avances obsessionnelles du milliardaire Howard Hughes et éclipsé Marilyn Monroe à son apogée. Pourtant, derrière le strass, les parures de bijoux et les tapis rouges, les dernières années de sa vie dissimulaient une réalité d’une noirceur absolue, faite d’isolement total, de manipulations psychologiques et d’une spoliation financière à huis clos qui s’est terminée par une confession ultime et déchirante : « J’ai tout fait de travers ».

Née en 1927 à Subiaco dans une famille modeste, Gina Lollobrigida n’avait jamais rêvé des plateaux de tournage. Artiste dans l’âme, elle étudiait la sculpture et le chant d’opéra à Rome avant que le destin et les nécessités financières d’après-guerre ne la poussent vers les concours de beauté et le mannequinat. Sa troisième place à Miss Italie en 1947 lui ouvre les portes du septième art. Propulsée au rang de star internationale grâce à des chefs-d’œuvre comme Plus fort que le diable de John Huston ou Notre-Dame de Paris, elle forge sa légende sur un refus catégorique de se laisser modeler par les studios. Sa rivalité légendaire avec sa compatriote Sophia Loren, savamment entretenue par la presse italienne, symbolisait le duel pour incarner l’essence même de la féminité transalpine : face au tempérament plus terrien et maternel de Loren, la Lollo opposait un glamour aristocratique, cosmopolite et une indépendance farouche qui devint sa marque de fabrique.

Lorsque le déclin structurel du cinéma des années 1970 écarte les actrices de plus de 40 ans, Gina Lollobrigida ne sombre pas dans l’oubli. Elle opère une reconversion magistrale dans la photographie d’art et la sculpture, réussissant même l’exploit journalistique d’interviewer et de photographier Fidel Castro pendant deux semaines. Mais cette solitude choisie et cette autonomie, qui faisaient sa fierté, vont se transformer en un piège redoutable avec l’âge. Ne disposant pas d’un réseau familial ou professionnel protecteur, elle devient la cible idéale de prédateurs opportunistes dès lors que sa santé et son discernement commencent à vaciller à la fin des années 2000, victime d’une déficience visuelle sévère et d’un affaiblissement de sa perception de la réalité.

Gina Lollobrigida, 95, to run for Senate in Italy's elections | CNN

Le premier grand scandale éclate lorsqu’elle découvre avec stupeur qu’elle a été mariée à son insu en Espagne à l’homme d’affaires Javier Rigau, de 34 ans son cadet. L’actrice dénonce une masquerade sordide destinée à capter son héritage via une procuration falsifiée. Bien qu’elle obtienne l’annulation de cette union par la Rote romaine avec le consentement du pape François, ce feuilleton judiciaire ne sera que le prélude d’une trahison bien plus profonde et intime. En 2009, un jeune assistant de 40 ans son cadet, Andrea Piazzola, s’introduit dans son quotidien. Sans aucune compétence financière, il s’impose rapidement comme l’unique point de passage entre la diva et le reste du monde.

Sous l’emprise psychologique de Piazzola, la vie de Gina Lollobrigida bascule dans un scénario d’épouvante domestique. L’assistant orchestre l’isolement délibéré de la star : le personnel de maison de longue date est cinématographiquement licencié et l’accès à la villa de la Via Appia Antica est totalement interdit à son fils unique, Andrea Milko Skofic, qui ne pourra plus revoir sa mère en personne pendant les cinq années précédant son décès. Entre 2013 et 2018, profitant de la vulnérabilité cognitive de l’actrice, Piazzola s’octroie de larges procurations et dilapide des millions d’euros. Des voitures de luxe, dont une Ferrari à 300 000 euros, sont achetées au nom de la diva puis revendues au profit de la famille de l’assistant. Lors de l’intervention des enquêteurs, la somptueuse villa rose, autrefois symbole de splendeur, est retrouvée dans un état de délabrement avancé, envahie par la moisissure et la saleté, dépouillée de ses tableaux, de ses sculptures et de ses bijoux historiques, tandis que l’icône est réduite à dormir sur un canapé au rez-de-chaussée.

Andrea Piazzolla: “I milioni di Gina Lollobrigida? Spesi come voleva lei,  era la persona più autonoma del mondo” - la Repubblica

Aveuglée par son besoin viscéral d’admiration et de validation affective, Gina Lollobrigida défendra son bourreau jusqu’au bout, le désignant comme son héritier au détriment de son propre fils dans un testament rédigé en 2017. L’actrice s’éteint finalement le 16 janvier 2023 dans une clinique de Rome, à l’âge de 95 ans, dans un état de sédation et de confusion profonde. Ce n’est qu’à l’article de la mort que son fils est autorisé à lui serrer la main, recueillant ses derniers mots empreints de regrets. En novembre 2023, Andrea Piazzola a été condamné à trois ans de prison ferme pour abus de faiblesse, un verdict qui laisse un goût amer à une famille hantée par les années perdues. Si son fils ambitionne aujourd’hui de créer une fondation pour honorer la mémoire artistique de sa mère, l’éclat de la légende de Gina Lollobrigida reste à jamais terni par le souvenir d’une fin de vie passée dans la solitude, la manipulation et le silence complice d’une société qui a regardé mourir son idole sans intervenir.

Cette fin tragique met en lumière l’immense vulnérabilité des icônes vieillissantes face à l’isolement social et affectif. La trajectoire de la “Lollo”, passée des sommets de la gloire hollywoodienne à la décrépitude d’une villa spoliée, résonne comme un avertissement brutal sur les dérives de l’entourage des grandes célébrités. Alors que le public ne percevait que l’éclat persistant d’une légende vivante, la réalité quotidienne de l’actrice était devenue le théâtre d’une exploitation méthodique et silencieuse. Le contraste saisissant entre la splendeur passée et la misère de ses derniers jours rappelle que même les personnalités les plus fortes et les plus indépendantes peuvent plier sous le poids de la vieillesse et de la perte de discernement. L’héritage de Gina Lollobrigida, désormais disputé et entaché par les procédures judiciaires, laisse un goût d’inachevé et de profonde tristesse pour tous les amoureux du cinéma classique.