« J’ai brûlé les deux seules années de travail qui devaient sortir ma mère de la misère pour échapper à un marché démoniaque, mais le ticket de caisse indique que mon âme leur appartient déjà. »

Chapitre 1 : Le Naufrage des illusions
Le sang sur le carrelage de la cuisine n’était pas encore sec quand le téléphone de Karim s’est mis à hurler. À cet instant précis, à Yopougon Sidessi, la pluie tropicale frappait la tôle du toit avec la régularité d’un métronome funèbre. Karim était à genoux, les mains trempées de sueur et de larmes, ramassant les débris de l’unique photo de famille qu’il possédait. Son grand-oncle, un homme rendu fou par les dettes et la maladie, venait de quitter la pièce après avoir hurlé une vérité indicible qui avait fait exploser les fondations mêmes de leur existence : son père, agonisant à Bouaké, n’avait pas de cancer. Il mourait lentement du poison de la honte, trahi par son propre sang pour une affaire de dot volée qui menaçait de faire lyncher sa mère au village.
— « Allô ? Karim ? Si tu n’as pas les 125 000 francs demain à la première heure, je balance toutes tes affaires dans la boue de la rue, et ta caution servira à payer les huissiers. Tu m’entends ? Tu n’es rien dans cette ville, juste un parasite de plus à l’université ! »
La voix de Monsieur Kouadio, le propriétaire, cracha à travers le haut-parleur fissuré avant de couper court. Karim resta immobile, le souffle court, ses yeux fixés sur l’écran de son téléphone. Son application Wave affichait un solde dérisoire : 5 000 francs CFA. Rien d’autre. Rien que le vide abyssal d’une existence universitaire qui prenait l’eau de toutes parts. À vingt-quatre ans, inscrit en Master 2 à l’université Félix Houphouët-Boigny, il était censé incarner l’espoir d’une famille entière. Sa mère vendait des arachides grillées au bord des routes poussiéreuses de Bouaké, les genoux brisés par l’arthrose, pour lui envoyer des sacs de riz invisibles. Sa bourse ? Suspendue depuis quatre mois pour une sombre affaire d’erreur administrative que les fonctionnaires du Plateau refusaient de corriger sans un pot-de-vin qu’il ne pouvait pas payer.
« Si tu ne soutiens pas dans deux semaines, Karim, ton année est annulée. Les frais de dossier s’élèvent à 80 000 francs. Tu as travaillé deux ans sur ce mémoire pour crever sur la ligne d’arrivée ? »
Les mots de son directeur de recherche résonnaient dans sa tête comme un ricanement. Pour survivre, il passait ses nuits sur une moto de location, à livrer des plats pour Glovo à travers les quartiers huppés de Marcory et de Cocody. 2 500 francs la course, quand la chance lui souriait. Ce soir-là, la chance l’avait abandonné. Une seule livraison effectuée à Marcory Zone 4. Il était deux heures du matin, et le carburant de sa moto était à sec. Il avait dû la laisser en gage dans un maquis de la place. Il ne lui restait que ses jambes pour traverser Treichville et rejoindre son trou à rats de Yopougon.
Le bitume de Treichville était désert, lavé par les orages intermittents. Les lampadaires jaunes jetaient des ombres étirées sur les façades décrépites des vieux bâtiments coloniaux. L’air était lourd, étouffant, chargé d’une odeur d’ozone et de poisson grillé provenant des maquis lointains. Karim marchait vite, la veste de pluie trempée collée à sa peau, la tête basse. Le calcul mental le détruisait : 45 000 francs de loyer en retard, 80 000 francs pour la soutenance. 125 000 francs pour sauver sa vie. Une somme dérisoire pour les riches de la Zone 4, mais une montagne infranchissable pour lui.
Alors qu’il approchait du pont Félix Houphouët-Boigny, une zone d’ordinaire plongée dans un silence de mort à cette heure de la nuit, une lueur étrange attira son regard. Une clarté diffuse, presque irréelle, filtrait à travers les piliers de béton. Des bruits de voix, des éclats de rire et les basses lourdes d’un morceau de Coupé-Décalé des années de gloire de la Jet Set flottaient dans l’air tiède. Karim ralentit le pas, le cœur soudain serré par une intuition inexplicable. Ce qui l’attendait sous le pont n’appartenait pas au monde des vivants.
Chapitre 2 : Le Mirage des néons
Au fur et à mesure que Karim descendait vers la berge, le spectacle devenait de plus en plus saisissant. Ce n’était pas un simple rassemblement clandestin. C’était un marché complet, immense, s’étendant à perte de vue sous la structure de béton du pont. Des dizaines d’étals en bois vernis, illuminés par des guirlandes de LED multicolores, saturaient l’espace. L’air y était inexplicablement frais, dénué de l’humidité étouffante de la lagune Ébrié. Des effluves d’alloco doré, de poulet braisé et de parfums de luxe se mélangeaient en une atmosphère enivrante.
Au-dessus de l’allée principale, un immense panneau lumineux en néon blanc affichait une phrase qui semblait hurler à travers la nuit : « TOUT EST GRATUIT, SERVEZ-VOUS ! »
Karim s’arrêta net, les yeux écarquillés. Un rire nerveux lui échappa. Un piège. Une caméra cachée pour une émission de télévision locale, ou une arnaque de brouteurs de haut vol. Il fit un pas en arrière, prêt à rebrousser chemin, quand un vendeur l’aperçut depuis son stand. L’homme, la cinquantaine fringante, portait un costume trois pièces en Tergal beige tout droit sorti des années 1970, un sourire d’une blancheur aveuglante barrant son visage parfait.
— « Eh, le petit ! Entre, n’aie pas peur ! Pourquoi tu restes là sous la pluie alors que le bonheur t’attend ici ? Viens voir ! »
Poussé par un mélange de désespoir et de curiosité morbide, Karim franchit la ligne invisible qui séparait le marché de la nuit abidjanaise. Dès qu’il eut posé le pied dans l’allée centrale, le bruit de la ville disparut complètement, remplacé par le bourdonnement joyeux d’une foule compacte. Le marché était gigantesque, bien plus vaste que ce que les lois de la physique auraient dû permettre sous ce pont. Des pyramides de téléphones portables de dernière génération, des iPhones encore sous blister, des téléviseurs plasma, des vêtements de marque aux étiquettes impeccables s’entassaient sur les tables.
Karim s’approcha de l’étal des technologies, ses mains tremblant dans ses poches. Le vendeur au costume beige prit un Samsung S24 Ultra neuf et le lui tendit sans la moindre hésitation.
— « Tiens, mon jeune frère. C’est pour toi. Cadeau de la maison. »
— « Comment ça, cadeau ? » bégaya Karim, refusant de toucher l’appareil. « Où est l’arnaque ? Qui paie pour tout ça ? »
— « Personne ne paie, petit », répondit le vendeur d’une voix douce, presque paternelle. « Ici, c’est le marché de la solidarité. Nous aidons ceux que la vie a fatigués. Tu es étudiant, tu galères, nous le savons. Prends ce téléphone, il est à toi. »
Karim prit l’objet. Le poids était réel. La sensation du verre et du métal sous ses doigts était indiscutable. Il glissa le téléphone dans sa poche, le cœur battant à tout rompre. Plus loin, une vieille femme vêtue d’un pagne Baoulé d’une richesse infinie lui offrit des baskets neuves et un blouson de cuir. Il acceptait tout, l’esprit embrumé par une euphorie soudaine. La culpabilité et la peur s’effaçaient devant la fin immédiate de sa misère.
C’est alors qu’il tomba sur le stand qui allait sceller son destin. Au centre du marché, une table en acajou supportait des briques de billets de 10 000 francs CFA, alignées comme des briques de ciment sur un chantier. Un jeune homme d’une trentaine d’années, arborant des lunettes de soleil malgré la nuit, était assis derrière, manipulant une compteuse de billets qui tournait à plein régime.
— « Tu as besoin de combien pour régler tes petits problèmes de Yopougon, mon frère ? » demanda le banquier de l’ombre en souriant.
— « Il me faut… 125 000 francs », murmura Karim, la gorge sèche.
— « Prends 200 000, la maison ne fait pas de petits calculs », répondit le jeune homme en lui tendant une liasse épaisse, nouée par un élastique rouge.
Karim attrapa l’argent. L’odeur de l’encre neuve pénétra ses poumons. C’était réel. Il avait de quoi payer Kouadio, de quoi valider son Master, de quoi envoyer de l’argent à sa mère à Bouaké. Le cauchemar était fini. Du moins, c’est ce qu’il croyait.
Chapitre 3 : Le Labyrinthe des âmes perdues
En se retournant, la liasse de billets bien cachée dans sa veste, Karim croisa le regard d’une jeune fille de son âge. Elle portait un sac à dos d’étudiante, ses bras chargés de boîtes de bijoux en or et de vêtements de luxe. Ses yeux brillaient de la même lueur de démence joyeuse que ceux de Karim.
— « C’est complètement dingue, non ? » dit-elle en s’approchant de lui, le souffle court. « Je croyais que je devenais folle. J’ai de quoi payer mes études de droit pour les trois prochaines années ! »
— « Je m’appelle Karim », répondit-il, cherchant une ancre rationnelle dans ce délire. « Tu savais que cet endroit existait ? »
— « Non, je m’appelle Adjua. Je rentrais de ma garde au CHU de Treichville, j’ai vu la lumière. Je croyais à un marché de nuit ordinaire… Mais ça… c’est un miracle. »
Karim consulta son vieux téléphone, celui qui affichait la vraie heure du monde extérieur. Il était 4h30 du matin. La fatigue commençait à engourdir ses membres, et l’excitation laissait place à un pressentiment désagréable. Les visages des acheteurs autour d’eux commençaient à changer ; la joie du début s’était transformée en une frénésie silencieuse, presque animale.
— « Adjua, il faut qu’on y aille », dit Karim en lui prenant doucement le bras. « Le soleil va bientôt se lever. Je dois être à Yopougon avant le réveil de mon propriétaire. »
— « Tu as raison. Sortons d’ici. »
Ils se tournèrent vers l’allée par laquelle ils pensaient être entrés. Ils marchèrent d’un pas rapide pendant dix minutes, dépassant des étals de nourriture et de tissus qui semblaient se répéter à l’infini. Pourtant, au bout du chemin, ils ne virent pas les piliers de béton du pont ou la route sombre de Treichville. Ils se retrouvèrent exactement devant le stand de téléphones portables du début. Le vendeur au costume beige des années 1970 était toujours là, nettoyant un écran avec un chiffon blanc, son sourire figé.
— « Déjà sur le départ, les jeunes ? » lança-t-il sans lever les yeux.
— « On s’est trompés d’allée », répondit Karim, une pointe d’irritation dans la voix. « Où est la sortie principale ? »
— « La sortie ? C’est tout droit, puis à gauche », indiqua l’homme d’un geste vague.
Karim et Adjua pressèrent le pas. Ils prirent la direction indiquée, doublant la cadence. Cinq minutes de marche rapide. Leurs baskets neuves crissaient sur le sol d’asphalte inexplicablement propre. Au bout de l’allée : le même stand de téléphones. Le même vendeur. Le même sourire.
La panique, froide et tranchante, s’installa dans la poitrine de Karim. Il regarda autour de lui. Une quinzaine d’autres clients erraient désormais dans les allées, les bras chargés de richesses gratuites, leurs visages déformés par la confusion et la peur. Un homme d’affaires en costume de luxe criait sur une vendeuse de pagnes, exigeant qu’on lui montre la direction du Plateau. Une femme serrait ses deux enfants contre elle, les petits pleurant au milieu de jouets électroniques qui clignotaient sans fin.
Karim s’avança vers le vendeur au costume beige et l’agrippa par le col de sa veste, brisant le protocole de courtoisie du marché.
— « C’est quoi ce bordel ? » hurla l’étudiant. « Comment on sort d’ici ? Où est la route ? »
Le vendeur ne se débattit pas. Son corps semblait étrangement léger, presque creux sous le tissu de sa veste. Il fixa Karim de ses yeux vides, des yeux sans reflets, profonds comme des tombes ouvertes.
— « Calme-toi, mon jeune frère », murmura le vieil homme d’une voix monocorde, dénuée de toute émotion humaine. « Tout est gratuit ici, tu l’as vu. L’entrée est gratuite. Les téléphones sont gratuits. Les millions sont gratuits. Mais la sortie… ah, la sortie, elle a un prix. »
Chapitre 4 : Le Registre de la nappe de sang
Le silence qui suivit cette phrase fut plus terrifiant que n’importe quel cri. Adjua laissa échapper une boîte de bijoux qui s’ouvrit sur le sol, révélant des colliers d’or qui brillèrent sous les néons.
— « Quel prix ? » demanda Karim, sa voix n’étant plus qu’un souffle. « Vous avez dit que c’était un cadeau ! »
— « Les cadeaux des vivants ont des limites, ceux des ombres ont des conditions », répondit le vendeur en pointant du doigt le fond du marché. « Allez voir le Patron. Dans la grande tente blanche. C’est lui qui tient le registre des dettes. »
Karim et Adjua coururent à travers les allées, bousculant les étals et les clients qui commençaient à réaliser l’horreur de leur situation. Les vendeurs qu’ils croisaient ne souriaient plus de manière chaleureuse ; leurs visages étaient des masques de cire, leurs mouvements mécaniques, répétant les mêmes gestes à l’infini comme des automates en fin de batterie. Ils arrivèrent devant une immense tente en toile de lin blanc, surmontée d’un panneau en bois noir indiquant : DIRECTION.
À l’intérieur, l’ambiance était celle d’un bureau de ministre colonial. Une odeur d’encens et de cigare de luxe flottait dans l’air. Derrière un immense bureau en acajou massif, un homme d’une cinquantaine d’années était assis. Il portait un costume trois pièces en alpaga beige d’une coupe impeccable, des boutons de manchette en diamant et des lunettes de soleil noires qui dissimulaient ses yeux malgré l’absence de lumière naturelle. Il fumait un cigare, une liasse de documents officiels posée devant lui.
— « Entrez, les enfants, entrez », dit-il d’une voix douce, sirupeuse, qui rappelait le miel empoisonné des sorciers de brousse. « Je vous attendais. Karim et Adjua, nos deux brillants étudiants. »
Karim fit un pas en avant, serrant les poings pour masquer le tremblement de ses mains.
— « On veut rendre tout ce qu’on a pris. Reprenez vos billets, votre téléphone, vos baskets. On veut juste partir. Ouvrez les portes. »
Le Patron laissa échapper un rire court, un son sec, dénué de toute joie. Il ouvrit un immense registre dont les pages semblaient faites de parchemin de peau humaine, les écritures y étant tracées avec une encre d’un rouge trop sombre.
— « On ne rend pas ce qui a déjà été accepté, Karim », dit le Patron en faisant glisser son doigt le long d’une ligne du registre. « Dès que tu as glissé ce Samsung dans ta poche et ces billets dans ta veste, le contrat a été scellé par ton intention. La gratuité est un appât pour les cupides et les désespérés. Tu as voulu régler tes problèmes de loyer rapidement ? Très bien. Voyons ton tarif pour la sortie. »
Il ajusta ses lunettes et lut à haute voix :
— « Karim, 24 ans. Tu as pris un téléphone S24, un blouson, des baskets et 200 000 francs CFA. Le prix de ta sortie est fixé à dix ans de ta vie biologique. Tu franchis la ligne blanche, et tu vieillis instantanément de dix ans. Tu auras 34 ans en arrivant sur le trottoir de Treichville. »
Karim recula, le visage déformé par l’incrédulité.
— « Vous êtes fou ! C’est impossible ! Vous ne pouvez pas me voler ma jeunesse ! »
Le Patron ignora ses cris et tourna la page du registre pour fixer Adjua, qui tremblait de tout son corps à côté de lui.
— « Adjua, 23 ans. Tu as pris des bijoux en or, des robes de marque et 500 000 francs pour tes études de droit. Le prix pour toi est différent : nous prenons l’intégralité de tes souvenirs d’enfance. Tu sortiras d’ici, mais tu ne te souviendras de rien avant tes 18 ans. Ton père, ta mère, ton village, tes premiers pas… tout sera effacé. Tu seras une feuille blanche. »
— « Non ! » hurla Adjua en s’effondrant en larmes. « Pas mes parents ! Reprenez vos bijoux maudits ! Je vous en supplie ! »
— « Il existe une troisième option », ajouta le Patron en esquissant un sourire cruel, pointant du doigt la sortie de la tente vers les allées du marché. « Vous pouvez refuser de payer. Vous restez ici. Vous devenez des vendeurs. Vous ne vieillirez pas, vous ne souffrirez pas, vous n’aurez plus faim. Vous vendrez simplement de la gratuité aux prochains imbéciles qui traverseront le pont à minuit. Certains de vos collègues dehors sont ici depuis 1970. Ils s’adaptent très bien. »
Karim regarda sa montre. Il était 5h15 du matin.
— « Qu’est-ce qui se passe à six heures ? » demanda l’étudiant, la gorge nouée.
— « À six heures pile, le soleil se lève sur Abidjan », répondit le Patron en fermant le registre d’un coup sec qui résonna comme un coup de tonnerre. « Le marché ferme ses dimensions. Ceux qui n’ont pas signé leur contrat de sortie deviennent automatiquement et définitivement des vendeurs zombies. Vous avez exactement quarante-cinq minutes pour vous décider. Au-delà, le choix ne vous appartiendra plus. »
Chapitre 5 : Le Code du vieux bracelet
Karim et Adjua sortirent de la tente de la Direction, pris d’une panique incontrôlable. Autour d’eux, le marché était devenu un enfer de panique silencieuse. L’homme d’affaires en costume jetait des poignées de billets de banque au visage d’un vendeur impassible, hurlant qu’il était millionnaire au Plateau et qu’il pouvait racheter le marché entier. La femme aux deux enfants tentait de traîner ses petits vers une allée, mais une force invisible les repoussait systématiquement vers le centre, comme une membrane élastique indestructible.
Karim tenta de frapper la vitrine d’un stand avec une barre de fer ramassée au sol. L’acier passa à travers le verre comme s’il s’agissait d’une projection holographique, mais lorsqu’il voulut y passer son bras, une décharge de douleur similaire à une brûlure électrique le projeta en arrière sur l’asphalte.
— « On est dans une dimension parallèle, Karim », murmura Adjua, les yeux fixés sur ses mains qui tremblaient. « C’est de l’occultisme pur. Tout mon argent, mes ambitions… Tout ça à cause de ma cupidité. J’aurais dû savoir que rien n’est gratuit dans cette ville. »
Karim se releva, refusant de s’avouer vaincu. Son esprit d’étudiant, habitué à chercher des failles dans les structures logiques, tournait à plein régime. Il se souvint des paroles de sa mère à Bouaké : « Le diable ne crée rien, Karim. Il se contente de copier le monde des vivants et d’y introduire un mensonge. Pour briser un pacte maléfique, il faut trouver l’objet qui n’appartient pas au décor. »
Il courut vers l’étal d’une jeune vendeuse qu’il avait remarquée plus tôt. Elle portait des vêtements typiques des années 1990 : un jean taille haute délavé, un crop top coloré et une coiffure rétro. Ses mouvements étaient fluides mais vides de toute âme.
— « Madame ! » l’interpella Karim. « S’il vous plaît. Depuis combien de temps êtes-vous ici ? »
La vendeuse s’arrêta net. Ses yeux gris se posèrent sur l’étudiant. Pendant une seconde, le masque de cire se brisa, laissant apparaître une détresse humaine d’une profondeur infinie.
— « Je suis entrée ici en octobre 1992 », répondit-elle d’une voix qui ressemblait au grincement d’une vieille cassette audio. « J’avais vingt ans. J’étais étudiante en lettres. J’ai pris un radio-cassette et des robes pour une fête à Cocody. Je n’ai pas pu me résoudre à payer le prix de la sortie. Maintenant, je vends. Je ne dors pas, je ne mange pas. Je souris et je vends. C’est tout ce qui reste de moi. »
— « Il y a forcément un moyen de sortir sans donner ses années ou ses souvenirs ! » insista Karim, les minutes défilant sur son écran. 5h35.
— « Le Patron ment », chuchota la jeune femme en jetant un regard terrifié vers la tente blanche. « Il existe une clause cachée. Les ombres ne veulent pas de vos années ou de vos mémoires pour leur propre usage ; elles veulent une compensation de valeur égale à votre attachement terrestre. Vous devez rendre tout ce que vous avez pris ici, jusqu’au dernier franc… et vous devez sacrifier la seule chose matérielle qui lie votre âme à votre avenir de vivant. Quelque chose qui vient de vous, pas du marché. »
Avant qu’elle ne puisse en dire plus, un vendeur plus âgé, le visage dur, s’approcha et posa une main de glace sur l’épaule de la fille.
— « Retourne à ton étal, Amina. Les clients attendent. »
Karim recula. Il avait remarqué le vendeur âgé. Au poignet gauche, l’homme portait un vieux bracelet en cuir usé, craquelé par le temps, un objet personnel qui n’avait rien à voir avec les marchandises rutilantes du marché. C’était son ancre. La chose qui le rattachait encore à son identité passée, même s’il était prisonnier.
Karim retourna en courant vers Adjua, qui s’était effondrée près de la fontaine centrale. Il la prit par les épaules, ses yeux brillant d’une résolution féroce.
— « Adjua, écoute-moi ! On peut sortir. On doit rendre toutes les marchandises du marché, immédiatement. Et on doit sacrifier la chose la plus précieuse que nous portons sur nous. Pas de l’argent. Quelque chose qui représente notre avenir ou notre passé de vivant. »
Chapitre 6 : Le Feu des sacrifices
— « Sacrifier quoi ? » demanda Adjua, ses larmes traçant des lignes propres sur son visage couvert de poussière. « Je n’ai rien d’autre que mes sacs de vêtements gratuits ! »
— « Réfléchis ! » hurla Karim, la tension atteignant son paroxysme. « Qu’est-ce qui a le plus de valeur pour toi dans ton sac à dos ? Quelque chose qui vient de ta vraie vie ! »
Adjua porta la main à son cou. Ses doigts rencontrèrent une fine chaîne en argent au bout de laquelle pendait une petite médaille en ébène sculptée.
— « Le collier de ma grand-mère… Elle me l’a donné sur son lit de mort avant que je ne vienne à Abidjan pour mes études. Je le porte depuis dix ans. C’est mon seul lien avec ma famille. »
— « C’est ça », dit Karim, la voix tremblante. « C’est ça qu’ils veulent. »
— « Et toi, Karim ? Qu’est-ce que tu vas donner ? »
Karim ouvrit son vieux sac à dos en toile élimée. Au fond, protégé dans une pochette en plastique transparent, se trouvait un manuscrit de trois cents pages, écrit à la main et dactylographié au prix de nuits blanches interminables : son mémoire de Master 2. Deux ans de sa vie. Ses recherches sur l’économie des marchés informels d’Afrique de l’Ouest. Son unique billet de sortie de la galère, son avenir de professeur, le rêve de sa mère à Bouaké. S’il brûlait ce document, il détruisait deux ans de sacrifices. Il n’aurait pas son diplôme dans deux semaines. Il devrait tout recommencer.
« C’est mon avenir, Adjua », murmura-t-il, les larmes aux yeux. « Sans ça, je ne suis plus rien à l’université. Mais si je reste ici, ce mémoire ne servira qu’à décorer un étal fantôme. Autant tenter le tout pour le tout. »
Ils coururent à travers les allées, jetant les iPhones, les liasses de billets de 10 000 francs, les vêtements de marque et les bijoux sur les stands respectifs. Les vendeurs prenaient les objets sans un mot, leurs yeux vides fixés sur les adolescents.
Il était 5h50 du matin. L’air du marché commençait à se réchauffer dangereusement, devenant lourd, suffocant, comme l’intérieur d’un four à pain. Les néons multicolores se mirent à clignoter avec une violence frénétique. Au fond du marché, près du stand de nourriture, un brasero de charbon de bois servait à griller la viande des clients damnés.
Karim s’approcha du foyer ardent. Il sortit le manuscrit de son Master 2. Les pages blanches, couvertes d’encre noire et de corrections de son directeur de recherche, s’agitèrent sous le vent mystique. Il ferma les yeux, pensa à sa mère à Bouaké, et jeta le bloc de feuilles au centre des braises.
Le papier prit feu instantanément. Une flamme bleue, haute et rugissante, s’éleva du brasero, dégageant une odeur de parchemin brûlé et d’ozone. Ses analyses, ses statistiques, ses espoirs de jeunesse… tout partait en fumée sous ses yeux. À ses côtés, Adjua détacha la chaîne en argent de sa grand-mère. Elle la baisa une dernière fois avant de la lancer au cœur du brasier. L’argent et l’ébène fondirent dans un grésillement sinistre.
Au moment précis où les deux objets furent consumés par les flammes, un hurlement de rage surhumain s’éleva de la grande tente blanche de la Direction. Le Patron en costume trois pièces beige sortit en courant, ses lunettes de soleil brisées, révélant des orbites vides d’où coulait une fumée noire.
— « ARRÊTEZ-LES ! » hurla le monstre. « ILS ONT BRISÉ LE CONTRAT ! ILS NE PEUVENT PAS PARTIR ! »
Mais il était trop tard. Au bout de l’allée principale, là où se trouvait le panneau lumineux du début, la membrane invisible du marché venait de se déchirer. Une lumière blanche, pure, éblouissante – la vraie lumière de l’aube d’Abidjan – filtrait à travers la brèche.
— « Cours, Adjua ! Cours ! » hurla Karim.
Ils se jetèrent à corps perdu dans l’allée, poursuivis par les vendeurs zombies qui tentaient de les agripper de leurs mains décharnées. L’asphalte sous leurs pieds semblait se liquéfier, devenant une boue noire qui tentait de les retenir. Karim regarda l’écran de son vieux téléphone : 5h59.
Dans un dernier élan de survie, ils sautèrent ensemble à travers la fracture lumineuse.
Chapitre 7 : La Rançon du réveil
Karim ouvrit les yeux dans un grand cri, sa bouche pleine de poussière et de graviers. L’air frais du matin pénétra ses poumons avec la violence d’une noyade. Il était allongé sur le flanc, sur le trottoir de terre battue qui longeait la lagune, juste en dessous du pont Félix Houphouët-Boigny.
Le soleil se levait sur la capitale économique, peignant le ciel de nuances d’orange et de pourpre. Le bruit familier des moteurs de taxis compteurs et les klaxons des gbakas qui s’élançaient vers le Plateau résonnaient à ses oreilles. La vraie vie. Abidjan se réveillait dans son chaos habituel.
Karim se redressa péniblement, ses membres brisés par la fatigue. Il regarda ses vêtements : sa vieille veste de livraison Glovo était déchirée, couverte de boue. Il fouilla ses poches. Pas de Samsung S24 Ultra. Pas de liasses de billets de 10 000 francs. Rien que ses vieux écouteurs emmêlés et ses 5 000 francs initiaux sur son compte Wave.
À côté de lui, Adjua se relevait également, prise de nausées violentes. Elle porta immédiatement la main à son cou. Sa chaîne n’était plus là. Sa peau était marquée d’une fine ligne rouge, vestige du collier brûlé.
— « Karim… » murmura-t-elle, la voix brisée par les larmes. « Dis-moi que nous avons fait un cauchemar collectif… Dis-moi que nous avons inhalé un gaz toxique sous ce pont… »
Karim ouvrit son sac à dos d’étudiant. La pochette en plastique transparent était vide. Le mémoire de Master 2 avait bel et bien disparu. Deux ans de sa vie s’étaient volatilisés dans un incendie dimensionnel.
— « Ce n’était pas un rêve, Adjua », répondit-il, sa voix d’une gravité de vieil homme. « Nous sommes sortis vivants. C’est tout ce qui compte. »
Ils restèrent assis sur le trottoir pendant de longues minutes, regardant les voitures passer sur le pont au-dessus d’eux. La structure de béton semblait tout à fait normale, grise et indifférente sous la lumière du jour. Le marché mystique avait disparu, rentré dans les entrailles de la nuit abidjanaise.
Karim raccompagna Adjua jusqu’au carrefour de Treichville où elle prit un woro-woro pour son quartier. Avant de se quitter, ils s’échangèrent leurs vrais numéros de téléphone, liés par un pacte de sang insensé que personne d’autre dans cette ville ne pourrait jamais croire.
En rentrant dans sa chambre à Yopougon Sidessi, Karim dut affronter la fureur de Monsieur Kouadio. Sans son mémoire, sans l’argent pour sa soutenance, il dut supplier son propriétaire à genoux, lui abandonnant son vieux téléphone en gage pour obtenir un sursis d’une semaine. Son directeur de recherche, furieux d’apprendre la « perte » du manuscrit, refusa de repousser la date de la soutenance. L’année universitaire de Karim était morte. Il devait redoubler son Master 2, retrouver un sujet de recherche, et reprendre la livraison Glovo pour ne pas crever de faim.
Adjua, de son côté, sombra dans une mélancolie profonde. La perte du collier de sa grand-mère l’obsédait ; elle faisait des nuits blanches, hantée par le souvenir de la vieille femme qui lui demandait pourquoi elle avait jeté son héritage dans le feu des ombres.
Mais le pire ne résidait pas dans les pertes matérielles ou universitaires. Le pire attendait Karim au fond de son sac à dos.
Trois jours après leur évasion, alors qu’il vidait ses affaires pour nettoyer la boue de la nuit du marché, ses doigts rencontrèrent un petit morceau de papier rigide au fond d’une poche zippée. Un papier d’une blancheur impeccable, dénué de toute trace de boue. Karim le sortit.
C’était un ticket de caisse. Au sommet trônait un logo en forme de crâne stylisé entouré de néons, avec une inscription imprimée en lettres gothiques : MERCI DE VOTRE VISITE AU MARCHÉ DE LA NUIT.
Karim sentit son sang se glacer en lisant les lignes du bas :
« Articles retournés : Téléphone, vêtements, espèces. Débit compensatoire : Insuffisant. Solde restant : Vos âmes. RETOUR OBLIGATOIRE DANS 365 JOURS. MINUIT PILE. Au-delà de cette date, la collecte sera automatisée. Une fois entrés, vous nous appartenez pour toujours. »
Chapitre 8 : L’Année du sursis
Les mois qui suivirent furent une lente agonie psychologique pour les deux étudiants. Karim tentait de se reconstruire une vie rationnelle. Il passait ses journées à la bibliothèque de l’université, essayant de réécrire les trois cents pages de son mémoire de Master, mais son cerveau refusait de se concentrer. Chaque fois qu’il fermait les yeux, les néons blancs du marché et la musique Coupé-Décalé distordue résonnaient dans son crâne.
Il voyait Adjua deux fois par semaine dans un petit café de l’allocodrome de Cocody. La jeune fille avait changé ; elle avait perdu du poids, ses yeux noirs cernés par l’insomnie chronique. Elle passait ses examens de droit de manière mécanique, mais sa vie n’avait plus de saveur. Le ticket de caisse maudit restait enfermé dans le portefeuille de Karim, une bombe à retardement mystique dont les chiffres se rapprochaient inexorablement du zéro.
— « Qu’est-ce qu’on va faire, Karim ? » demandait-elle en s’agrippant à sa main, les doigts glacés malgré la chaleur d’Abidjan. « On ne peut pas y retourner. Si on franchit à nouveau cette ligne, on ne sortira plus jamais. »
— « On va résister, Adjua », répondit-il, la voix blanche. « Le jour J, nous quitterons la ville. Nous irons à Bouaké, ou à Yamoussoukro. Le marché est lié au pont Félix Houphouët-Boigny. Si nous ne sommes pas à Abidjan, ils ne pourront pas nous attraper. »
Mais la géométrie des ombres se moque des distances géographiques.
À six mois de la date fatidique, les hallucinations commencèrent. Karim ne pouvait plus rouler à moto la nuit pour Glovo. Chaque fois qu’il traversait un carrefour désert après minuit, les lampadaires jaunes se mettaient à clignoter, prenant des teintes violettes et vertes. Des silhouettes familières – le vendeur au costume des années 1970, la vieille femme au pagne Baoulé – apparaissaient sur les trottoirs, lui faisant des signes d’invitation amicaux avant de se dissoudre dans l’obscurité.
Adjua, elle, entendait la voix de sa grand-mère décédée à travers les haut-parleurs de son ordinateur de la faculté : « Tu as brûlé mon alliance d’ébène pour sauver ta chair, Adjua… Mais la chair appartient déjà au Patron. Rends-toi. Le marché n’attend pas. »
Le 364e jour arriva. Karim et Adjua prirent un car pour Bouaké, espérant trouver refuge dans la maison familiale de l’étudiant, loin de la lagune empoisonnée d’Abidjan. Ils s’enfermèrent dans une petite chambre en briques de la cour commune, entourés de bibles, de sourates écrites sur des tablettes et d’amulettes traditionnelles fournies par un vieux marabou du quartier.
La nuit tomba sur Bouaké. Une nuit d’un noir d’encre, sans lune, lourde d’un silence de mort. Karim et Adjua restaient assis sur le lit de camp, les yeux fixés sur la montre de l’étudiant.
23h50. Rien. Le calme de la brousse environnante était rassurant.
23h55. Le vent se leva brusquement. Un vent froid, anormal, qui transportait avec lui une odeur inexplicable d’alloco frit, de poulet braisé et de parfums de luxe.
23h58. Les basses lourdes d’un morceau de Coupé-Décalé commencèrent à vibrer à travers les murs en banco de la chambre de Bouaké.
Karim se leva, pris d’une terreur panique. Les néons de la pièce, éteints depuis des heures, s’allumèrent d’un coup sec, projetant une lumière multicolore, violette et verte. La porte en bois de la chambre s’ouvrit lentement sur le vide. Dehors, il n’y avait plus la cour familiale de Bouaké ou les arbres de la savane.
Dehors, les allées illuminées du marché de la nuit s’étendaient à perte de vue. Le labyrinthe était venu les chercher à trois cents kilomètres de leur point de départ.
Chapitre 9 : L’Aspiration de la chair
Leurs jambes bougèrent d’elles-mêmes. Une force magnétique, invisible et d’une puissance absolue, s’était emparée de leurs muscles. Karim hurlait, tentant de s’agripper au montant métallique du lit de camp, mais ses doigts glissaient sur l’acier comme sur du beurre. Adjua pleurait, ses ongles s’enfonçant dans le cadre de la porte en banco, laissant des traces de sang sur l’argile séchée, avant d’être aspirée vers l’avant.
Ils franchirent la ligne blanche du marché à minuit pile, le 365e jour de leur sursis.
Dès qu’ils eurent passé le seuil, la porte de la chambre de Bouaké disparut, remplacée par l’immense panneau lumineux qui affichait la même phrase ironique : « TOUT EST GRATUIT, SERVEZ-VOUS ! »
L’atmosphère du marché était différente de celle de l’année précédente. Elle était plus sombre, plus oppressante. La musique Coupé-Décalé tournait en boucle, mais le son était déformé, ralenti, comme une bande magnétique usée par des décennies de lecture. Les clients erraient dans les allées, mais ils n’avaient plus rien d’humain ; l’homme d’affaires du Plateau portait désormais un tablier de vendeur, ses yeux vides fixés sur des piles de cravates gratuites qu’il rangeait sans fin. La femme aux deux enfants était assise derrière un stand de jouets, ses petits transformés en poupées de cire immobiles sur les étagères.
Le Patron en costume trois pièces beige les attendait à l’entrée de sa tente de la Direction, son cigare allumé, ses lunettes de soleil noires reflétant les néons multicolores.
— « Ah, mes deux chers étudiants », dit-il d’une voix douce, exhalant une fumée noire qui empesta l’air. « Je vous avais dit que le contrat était éternel. On ne triche pas avec le marché de la nuit. Vous avez cru que brûler vos petits fétiches de vivants suffirait à vous libérer ? Vous avez juste acheté un sursis de 365 jours. »
— « Laissez-nous partir ! » hurla Karim, tentant de lever le poing vers le monstre. « Nous n’avons rien pris cette fois ! Nos mains sont vides ! »
— « Vos mains sont vides, mais vos noms sont écrits dans mon registre depuis l’année dernière », répondit le Patron en claquant des doigts. « La gratuité a un coût final, et ce coût, c’est votre existence même. Vous avez refusé de donner vos années et vos mémoires ? Très bien. Vous allez donner le reste. »
Deux vendeurs géants, les corps creux et les visages figés dans un sourire de cire, s’approchèrent par-derrière. Ils saisirent Karim et Adjua par les bras. Leur contact était celui de la glace fondante, une sensation de froid mortel qui engourdit instantanément leurs muscles et leur volonté.
Ils furent traînés de force à travers les allées du marché, vers deux étals jumeaux situés au fond du labyrinthe, là où la lumière des néons devenait d’un violet funèbre. On leur retira leurs vêtements d’étudiants pour leur enfiler des tabliers de vendeurs en tissu synthétique gris, frappés du logo du marché.
Karim tenta de crier, de hurler le nom de sa mère, mais sa gorge se serra. Le son qui sortit de sa bouche ne fut qu’un rire mécanique, joyeux, préenregistré. Il regarda ses mains : elles ne lui obéissaient plus. Elles s’étaient mises à trier des téléphones portables S24 sur l’étal, les alignant avec une précision millimétrique. Ses pensées se ralentissaient, ses souvenirs de Bouaké, de ses cours de Master, de ses galères à Yopougon s’effaçaient les uns après les autres, remplacés par une unique consigne obsessionnelle : VENDRE. SOURIRE. VENDRE.
À côté de lui, Adjua subissait la même métamorphose. Ses grands yeux noirs s’étaient vidés de toute lueur humaine, devenant gris et opaques comme du verre dépoli. Son visage s’était figé en un sourire d’une perfection terrifiante, un sourire de poupée de vitrine. Elle prit une boîte de bijoux en or et la tendit vers l’allée vide, sa voix s’élevant dans la nuit, claire, artificielle et mélodieuse :
— « Bienvenue au marché de la nuit, chers clients ! Tout est gratuit ici ! Servez-vous, la maison offre tout ! »
Chapitre 10 : Les Sentinelles de l’éternité
Mercredi 17 Juin 2026.
Le soleil se lève à nouveau sur Abidjan. Les gbakas traversent le pont Félix Houphouët-Boigny dans un vacarme de moteurs et de cris d’apprentis. Les étudiants de Master 2 se pressent vers les amphithéâtres de l’université, leurs mémoires sous le bras, stressés par les examens et les fins de mois difficiles. La vie continue sa course folle, indifférente aux disparitions de ceux qui tombent dans les fissures de la cité.
Mais sous le pont, là où la lagune Ébrié lèche les piliers de béton gris, l’espace change de nature dès que minuit sonne au clocher de la cathédrale du Plateau.
Si un jour, en rentrant tard d’une livraison ou d’une garde d’hôpital, vous vous égarez près de la berge déserte… Si vous voyez des guirlandes de LED multicolores illuminer le dessous du pont… Si vous entendez les basses lourdes d’un vieux morceau de Coupé-Décalé flotter dans l’air frais… FUYEZ. Ne vous arrêtez pas pour regarder les vitrines. N’écoutez pas les voix douces qui vous appellent depuis les allées.
Car derrière l’étal des téléphones portables de dernière génération, un jeune homme de vingt-quatre ans, au sourire trop blanc et aux yeux vides de fantôme, vous attendra, un iPhone neuf à la main. Et à ses côtés, une jeune fille d’une beauté de cire vous proposera des colliers d’or gratuits.
Ils vous diront que tout est cadeau. Ils vous diront que votre misère s’arrête ici. Ils vous souriront avec la bienveillance des bourreaux de l’invisible. Mais n’oubliez jamais l’histoire de Karim et d’Adjua. Dans ce monde moderne où le succès s’affiche sur les écrans et où la pauvreté écrase les faibles, la gratuité n’est jamais qu’un contrat de sang déguisé. L’entrée est facile, le paradis est immédiat… mais la sortie vous coûtera votre liberté, votre vie et votre âme pour l’éternité.
Les deux étudiants sont toujours là-bas, sentinelles de la cupidité humaine, condamnés à sourire et à vendre sous le pont d’Abidjan, attendant que vos galères et vos désespoirs ne vous poussent à franchir la ligne blanche pour venir prendre leur place dans la prison des ombres.