« Papa m’a dit de ne pas bouger… mais ça fait tellement longtemps que j’ai l’impression qu’il m’a oubliée. »
Quand Claire Dubois entendit ces mots sortir de la bouche d’une petite fille assise seule sur un trottoir de Lyon, son cœur se serra d’un coup.
Il était presque vingt heures, et la terrasse du bistrot La Passerelle se vidait enfin après le service du soir. Claire venait d’enchaîner neuf heures debout, entre les cafés renversés, les clients pressés et les sourires forcés. À vingt-six ans, elle travaillait là depuis presque trois ans, tout en suivant des cours du soir pour devenir institutrice. Son rêve tenait encore debout, mais certains jours, il vacillait autant que ses jambes fatiguées.
De l’autre côté de la rue, la petite fille ne pleurait plus. C’était peut-être ça, le plus inquiétant. Elle restait immobile, les genoux serrés contre elle, dans un joli manteau beige qui coûtait sûrement plus cher que le loyer de Claire. Ses baskets étaient blanches, impeccables, et sous son manteau, on devinait l’uniforme d’une école privée.
Claire regarda autour d’elle. Des cadres sortaient du tram, des couples entraient dans les restaurants, une mère poussait une poussette en parlant au téléphone. Personne ne semblait voir cette enfant.
Alors Claire prit le sandwich jambon-fromage que le cuisinier lui avait laissé pour son dîner, traversa la rue et s’accroupit devant elle.
— Salut, ma puce. Tu t’appelles comment ?
La petite leva vers elle des yeux rougis.
— Emma. Emma Moreau.
— Moi, c’est Claire. Tu attends quelqu’un ?
— Mon papa. Il a dit qu’il devait répondre à un appel très important. Il m’a dit de rester ici, juste cinq minutes.
Claire sentit une colère froide monter en elle.
— Et ça fait combien de temps ?
Emma haussa les épaules.
— Le ciel était encore orange.
Claire jeta un coup d’œil vers les quais. Le soleil avait disparu depuis plus d’une heure.
— Tu as faim ?
Emma baissa les yeux vers le sandwich.
— Un peu…
— Tiens. Il est pour toi.
— Mais c’est ton dîner.
— J’ai mangé tout à l’heure, mentit Claire avec douceur.
Emma prit le sandwich à deux mains, comme si on venait de lui confier quelque chose de fragile. Elle mordit dedans avec une telle urgence que Claire comprit qu’elle n’avait pas seulement “un peu” faim.
Elles s’installèrent sur un banc devant le bistrot, assez près pour que Claire garde un œil sur la rue. Emma parlait peu, mais chaque phrase faisait mal.
— Papa travaille tout le temps. Il dit qu’il fait ça pour moi. Mais parfois, j’aimerais qu’il fasse moins de choses pour moi et plus de choses avec moi.
Claire ne sut pas quoi répondre.
Soudain, une voix d’homme déchira la rue.
— Emma ! Emma !
Un homme grand, brun, en costume noir, arriva presque en courant. Son visage était pâle de panique. Dès qu’il vit la petite, il la prit dans ses bras avec une violence de soulagement.
— Mon Dieu, Emma… je t’ai cherchée partout !
— Mais papa, tu m’avais dit d’attendre au coin de la rue.
— Je parlais de la fontaine, juste derrière ! Je pensais que tu avais compris !
Claire se leva lentement.
L’homme la remarqua enfin.
— Qui êtes-vous ?
— Celle qui a donné à manger à votre fille pendant que vous étiez trop occupé pour vous rappeler qu’elle avait six ans.
Il se figea.
Et au moment où il ouvrait la bouche pour répondre, une femme élégante surgit derrière lui, furieuse, et lança à Emma :
— Voilà ce qui arrive quand une enfant désobéit. Tu vas encore gâcher la réputation de ton père.
Claire sentit son sang se glacer.
Parce que cette fois, Emma ne tremblait pas de peur d’être perdue.