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Une femme pauvre aide une vieille dame | Quelques jours plus tard, l’indignation est générale

Chapitre 1 : La rencontre au bord de la rivière

 

Le village de Kwalé s’éveillait à peine. Les premiers rayons du soleil n’avaient pas encore percé la brume matinale qui enveloppait les collines environnantes, et déjà, de minces silhouettes se dessinaient sur les sentiers de terre battue menant à la rivière. Parmi elles, une jeune femme marchait d’un pas vif, un seau en plastique à la main. Elle s’appelait Cheta.

Cheta était une jeune fille d’une vingtaine d’années, au visage fin et aux yeux profonds qui portaient la fatigue de ceux qui luttent chaque jour pour survivre loin de chez eux. Originaire de la grande ville de Bamenda, elle avait été affectée dans ce village reculé pour son service civique national. Elle y travaillait comme enseignante au collège communal, un modeste établissement aux murs de parpaings gris, coiffé de tôles rouillées qui grondaient à chaque averse. Le logement qu’on lui avait attribué se résumait à une petite chambre adjacente à l’école, avec des murs décrépis, un ventilateur au plafond qui grinçait sans jamais vraiment rafraîchir l’air, et surtout, pas d’eau courante. Chaque matin, avant que la cloche de l’école ne sonne, elle devait se rendre à la rivière pour puiser l’eau nécessaire à sa toilette, sa cuisine et son ménage.

Au début, cette vie de village lui avait paru insurmontable. Dans la ville où elle avait grandi, elle n’avait jamais imaginé devoir se lever avant l’aube pour transporter un seau d’eau sur la tête. Les premiers jours, elle en avait pleuré, seule dans sa chambre, sous le regard indifférent des lézards qui couraient sur les murs. Mais au bout de quelques semaines, elle s’était résignée. Elle avait appris à poser le seau en équilibre sur un foulard enroulé, à marcher sans renverser une goutte, à économiser chaque centime de sa modeste allocation mensuelle. La vie était rude, mais Cheta n’était pas du genre à se laisser abattre. Elle avait perdu ses parents très jeune, et c’était seule, à force de petits travaux et de bourses scolaires, qu’elle avait réussi à décrocher son diplôme universitaire. Une licence en administration des affaires, obtenue avec la mention « très bien », une performance exceptionnelle dont elle était fière mais qu’elle n’évoquait jamais par pudeur.

Ce matin-là, en approchant de la rivière, Cheta sentit l’air frais chargé de l’odeur de la terre humide et des herbes sauvages. La rivière Kwalé n’était pas large, mais son eau était claire, alimentée par les pluies abondantes qui s’abattaient sur la région pendant la saison humide. Quelques femmes s’y trouvaient déjà, agenouillées sur les pierres plates, leurs pagnes relevés au-dessus des genoux, leurs voix s’élevant en un brouhaha joyeux. Cheta les salua d’un signe de tête discret, posa son seau et s’apprêta à entrer dans l’eau quand son regard fut attiré par une silhouette à l’écart.

Une très vieille femme se tenait près de la berge, le dos courbé par l’âge, vêtue d’un pagne usé aux motifs délavés. Elle tentait, d’une main tremblante, de soulever une large jarre en terre cuite remplie d’eau. La jarre était immense, bien trop lourde pour une personne de son âge. Cheta fronça les sourcils, intriguée. Pourquoi cette femme était-elle seule ? Où étaient ses enfants, ses petits-enfants, ses voisins ? Elle regarda autour d’elle : personne ne semblait prêter attention à la vieille dame. Les autres femmes, absorbées par leurs conversations, ne remarquaient pas la scène.

Cheta hésita un instant. Elle ne voulait pas se mêler des affaires des autres, mais quelque chose dans la détresse silencieuse de cette femme la toucha profondément. Elle s’avança, la main tendue, prête à proposer son aide. Mais avant qu’elle n’ait pu dire un mot, la jarre glissa des mains de la vieille femme et s’écrasa sur le sol avec un bruit sourd. L’eau se répandit en une flaque boueuse, et les morceaux de terre cuite se dispersèrent sur la berge. La vieille femme resta figée, le regard fixé sur les débris, les épaules affaissées.

— Maman ! s’écria Cheta en se précipitant vers elle. Vous êtes blessée ? La jarre ne vous a pas coupée ?

La vieille femme releva lentement la tête. Ses yeux, voilés par l’âge, exprimaient une profonde lassitude.

— Je vais bien, ma fille, murmura-t-elle d’une voix éraillée. Ce n’est rien.

— Asseyez-vous, Maman, insista Cheta en la guidant doucement vers une grosse pierre plate qui affleurait près de la rive. Reposez-vous un peu.

La vieille femme obéit sans résistance, ses jambes flageolant sous elle. Cheta s’accroupit à ses côtés et l’observa avec attention. La peau de son visage était parcheminée, sillonnée de rides profondes comme les crevasses d’une terre asséchée. Ses mains étaient calleuses, ses ongles cassés. Elle portait les marques d’une vie de labeur.

— Maman, vous êtes venue toute seule puiser de l’eau ? demanda Cheta avec une douceur inquiète. Vous n’avez personne chez vous pour vous aider ? Un enfant, un membre de la famille, quelqu’un ?

La vieille femme détourna le regard, fixant un point invisible au-dessus des collines. Elle mit quelques secondes avant de répondre.

— Non, ma fille. Je vis seule.

Ces mots tombèrent dans le silence du matin comme une pierre dans l’eau calme. Cheta sentit son cœur se serrer. « Seule. » Elle connaissait ce mot, elle l’avait porté comme un fardeau pendant tant d’années après la mort de ses parents. Elle savait ce que c’était que de rentrer dans une maison vide, de préparer un repas pour une seule personne, de parler à soi-même pour combler le silence. Alors, sans réfléchir, elle posa une main réconfortante sur l’épaule de la vieille femme.

— Ne vous inquiétez pas, Maman. Je vais vous aider à puiser de l’eau.

La vieille femme secoua la tête.

— Non, ma fille, ne te fatigue pas pour moi. Je vais me débrouiller.

— Comment allez-vous faire ? répliqua Cheta avec une douce fermeté. Vous ne pouvez pas porter un seau d’eau toute seule. S’il vous plaît, laissez-moi vous aider. J’insiste.

La vieille femme la regarda longuement, comme si elle cherchait à sonder son âme. Puis, lentement, elle hocha la tête.

— D’accord. Que Dieu te bénisse, ma fille.

Cheta sourit, rassurée. Elle ramassa son propre seau, entra dans la rivière et le remplit d’eau claire. Ensuite, elle revint vers la vieille femme et lui demanda :

— Montrez-moi votre maison, Maman.

La vieille femme se leva avec difficulté, s’appuyant sur un bâton noueux en bois de baobab. Elle indiqua un sentier qui s’enfonçait dans la brousse, à l’opposé du chemin que Cheta empruntait habituellement.

— Suis-moi, ma fille.

Elles marchèrent en silence pendant près d’une demi-heure. Le sentier serpentait à travers une végétation dense, loin des habitations du village. Plus elles avançaient, plus le paysage devenait sauvage, désert. Cheta remarqua l’absence de champs cultivés, de cases, de fumées de cuisine. Cette partie du village semblait abandonnée.

Enfin, elles débouchèrent sur une clairière où se dressait une petite hutte en banco, au toit de chaume usé. Autour de la hutte, les herbes étaient hautes, comme si personne ne s’était soucié de les couper depuis des mois. Un manguier centenaire étendait ses branches au-dessus du toit, projetant une ombre bienfaisante. Devant la hutte, une large jarre en terre cuite, semblable à celle qui s’était brisée, servait de réservoir d’eau. Elle était presque vide.

Cheta regarda la hutte, puis la jarre, puis le visage fatigué de la vieille femme. Une vague de tristesse la submergea.

— Maman, c’est vous qui remplissez cette grande jarre toute seule ? demanda-t-elle, incrédule.

La vieille femme eut un sourire las.

— Je n’ai pas le choix, ma fille. L’eau ne va pas se puiser toute seule.

Cheta sentit une boule se former dans sa gorge. Elle ne répondit rien. Elle se contenta de verser l’eau de son seau dans la jarre, puis elle reprit le sentier en direction de la rivière. Elle fit le trajet quatre fois. À chaque aller-retour, la sueur perlait sur son front, ses bras s’engourdissaient, mais elle ne s’arrêta pas. Quand la jarre fut enfin pleine, le soleil était déjà haut dans le ciel et la chaleur devenait étouffante.

La vieille femme, assise sur un tabouret en bois devant sa hutte, la regardait avec des yeux brillants d’émotion.

— Merci, ma fille, dit-elle d’une voix chevrotante. Que Dieu te bénisse pour ce que tu viens de faire.

— Ce n’est rien, Maman, répondit Cheta en s’essuyant le front d’un revers de manche. N’importe qui en ferait autant.

La vieille femme secoua doucement la tête.

— Non, ma fille. Peu de gens agissent ainsi de nos jours. Pardonne-moi, je ne t’ai même pas dit mon nom. Je m’appelle Adaku. Mama Adaku, comme on m’appelle ici.

— Et moi, Cheta, répondit la jeune femme en souriant.

— Cheta… répéta Mama Adaku, comme si elle voulait graver ce nom dans sa mémoire.

Cheta jeta un coup d’œil à sa montre et sursauta. Elle avait complètement oublié l’heure. L’école allait commencer dans moins de trente minutes.

— Ah, Maman, je dois partir ! Je suis en retard pour l’école. Mais je reviendrai ce soir, c’est promis.

Mama Adaku leva les yeux vers elle, et pour la première fois depuis leur rencontre, une lueur d’espoir traversa son regard las.

— Tu reviendras ? demanda-t-elle, comme si elle n’osait y croire.

— Oui, Maman. Je reviendrai.

Sur ces mots, Cheta attrapa son seau vide et s’élança sur le sentier, courant presque. Mama Adaku resta debout devant sa hutte, la regardant disparaître derrière les buissons. Elle pensait à cette jeune fille inconnue qui venait de lui offrir son aide sans rien attendre en retour. Une aide précieuse. Une aide rare.

Chapitre 2 : Les racines de la solitude

Ce jour-là, au collège communal de Kwalé, Cheta eut du mal à se concentrer sur ses cours. Ses élèves, une trentaine d’adolescents en uniforme bleu, la regardaient avec curiosité. D’habitude si dynamique, Mademoiselle Cheta semblait ailleurs. Elle écrivait machinalement des équations au tableau, mais son esprit était resté là-bas, près de la petite hutte isolée, auprès de cette vieille femme abandonnée.

Pendant la pause déjeuner, elle s’assit à l’ombre du préau et grignota sans appétit une galette de maïs. Ses pensées tournaient en boucle. Comment Mama Adaku survivait-elle, seule, dans cet endroit reculé ? Qui prenait soin d’elle quand elle était malade ? Et pourquoi ses voisins, les autres villageois, ne l’aidaient-ils pas ?

Elle interrogea discrètement un vieil enseignant, monsieur Diop, qui travaillait au collège depuis plus de trente ans.

— Monsieur Diop, connaissez-vous une vieille femme nommée Mama Adaku, qui vit seule au bout du village, près de la rivière ?

Monsieur Diop, un homme à la moustache grisonnante, ajusta ses lunettes et prit un air songeur.

— Mama Adaku ? Oui, je vois de qui tu parles. Elle vit en dehors du village, c’est vrai. Une femme fière, très fière. Elle refuse l’aide de quiconque. Les gens ont essayé, au début, mais elle les repoussait. Alors, à force, on l’a laissée tranquille.

— Mais elle est âgée, fragile ! Elle ne peut pas tout faire toute seule ! s’insurgea Cheta.

— Je sais, ma fille. Mais c’est sa volonté. Elle dit qu’elle ne veut déranger personne.

Cheta hocha la tête, pensive. Elle comprenait cette fierté, mais elle ne pouvait pas l’accepter. Il y avait une différence entre la dignité et l’isolement forcé. Elle se promit de revenir, comme elle l’avait promis.

Après les cours, elle rentra rapidement dans sa petite chambre. Elle se lava sommairement avec un peu d’eau qu’elle avait réservée, mangea un reste de riz de la veille, puis elle se mit en route vers la hutte de Mama Adaku. Le soleil déclinait, teintant le ciel de nuances orangées. Les criquets commençaient leur concert vespéral.

Quand elle arriva, Mama Adaku était assise dehors, sur son banc de bois. Elle regardait l’horizon, immobile, comme une statue. Le bruit des pas de Cheta la tira de sa rêverie.

— Bonsoir, Maman, salua la jeune femme.

— Bonsoir, ma fille, répondit Mama Adaku, un sourire éclairant son visage ridé. Tu es revenue.

— Je vous l’avais promis.

Cheta s’assit à côté d’elle sur le banc. Il y eut un moment de silence paisible, bercé par le bruissement des feuilles du manguier. Puis Cheta parla.

— Maman, j’espère que vous ne voyez pas d’inconvénient à ce que je vienne chaque soir, après mon travail. Je vous aiderai à puiser l’eau, à nettoyer la maison, à cuisiner si vous voulez. Tout ce dont vous avez besoin.

Mama Adaku tourna la tête vers elle, les yeux écarquillés.

— Chaque soir ? Ma fille, c’est trop de travail pour toi ! Tu es enseignante, tu as déjà tes propres occupations. Je ne veux pas t’imposer ce fardeau.

— Ce n’est pas un fardeau, Maman, répliqua Cheta avec ferveur. S’il vous plaît, ne refusez pas. Je veux vous aider, de tout mon cœur, aussi longtemps que je serai dans ce village pour mon service civique.

Mama Adaku resta silencieuse un long moment. Ses doigts noueux jouaient machinalement avec un pan de son pagne. Enfin, elle murmura :

— Pourquoi fais-tu cela pour moi, ma fille ? Tu ne me connais pas. Je ne suis rien pour toi.

Cheta baissa les yeux. Sa voix se fit plus douce, chargée d’une émotion ancienne.

— J’ai perdu mes parents quand j’étais très jeune, Maman. J’ai grandi seule, ballottée de foyer en foyer, obligée de travailler pour payer mes études. Je sais ce que c’est que de se sentir abandonnée, de n’avoir personne sur qui compter. Quand vous m’avez dit que vous viviez seule, je… je n’ai pas pu m’en aller. J’ai reconnu cette solitude. Et j’ai pensé que, peut-être, je pouvais vous apporter un peu de compagnie.

Les mots résonnèrent dans l’air du soir. Mama Adaku posa une main tremblante sur celle de Cheta.

— Ma pauvre enfant. La vie a été dure avec toi aussi. Et pourtant, regarde-toi : tu es devenue une jeune femme si bonne, si attentionnée. Tes parents seraient fiers de toi.

Cheta sourit, les yeux un peu humides.

— Merci, Maman.

Ce soir-là, elles restèrent longtemps à parler. Mama Adaku raconta des bribes de sa vie : son mariage, la naissance de son fils unique, la mort de son mari emporté par une fièvre foudroyante. Elle évoqua les années heureuses, les fêtes du village, les récoltes abondantes. Mais quand il s’agissait de parler de son fils, elle devenait évasive. « Il vit en ville, il travaille beaucoup », disait-elle simplement. Cheta ne voulut pas forcer ses confidences.

À la nuit tombée, Cheta se leva pour partir.

— Bonne nuit, Maman. Dormez bien.

— Bonne nuit, ma fille. Que les anges veillent sur toi.

En rentrant chez elle, Cheta se sentait étrangement apaisée. Elle avait trouvé dans ce village un petit bout de famille, une grand-mère de cœur. Elle ignorait que ce lien naissant allait bientôt bouleverser sa vie tout entière.

Chapitre 3 : Les jours paisibles

Ainsi commença une routine qui, pendant plusieurs mois, rythma la vie de Cheta. Chaque soir, après les cours, elle se rendait chez Mama Adaku. Parfois, elle puisait de l’eau à la rivière, remplissant la grande jarre jusqu’au bord. D’autres fois, elle balayait la cour, sarclait les herbes folles, lavait les ustensiles de cuisine. Elle apprit à cuisiner les plats traditionnels de la région : le foufou de banane plantain, la sauce graine, le ragoût de poisson séché. Mama Adaku lui enseignait ses recettes, transmettant un savoir ancestral que personne n’avait pris le temps d’écouter depuis bien longtemps.

Ces moments de cuisine étaient des instants de complicité. Mama Adaku, assise sur un petit tabouret, épluchait les légumes pendant que Cheta s’activait devant le foyer à bois. La fumée s’élevait en volutes odorantes, attirant parfois un lézard curieux sur le mur de la hutte. Elles parlaient de tout et de rien, de la pluie et du beau temps, des potins du village, des souvenirs de jeunesse de Mama Adaku.

— À mon époque, disait la vieille femme en riant, les filles ne sortaient pas seules comme aujourd’hui. Pour aller danser, il fallait être accompagnée de sa tante ou de sa grande sœur ! Et gare à celle qui rentrait après le coucher du soleil !

Cheta éclatait de rire en imaginant ces scènes d’un autre temps. Elle adorait ces histoires. Elle se rendait compte qu’elle n’avait jamais eu cela : une aïeule pour lui raconter le passé, pour lui transmettre des valeurs. Mama Adaku comblait ce vide avec une générosité insoupçonnée.

Mais Cheta ne se contentait pas d’écouter. Elle observait. Elle remarquait les petites choses qui témoignaient de la pauvreté de la vieille femme : les casseroles cabossées, le pagne maintes fois rapiécé, la couverture trouée, le manque de médicaments. Son allocation de service civique était modique, mais elle parvenait à économiser quelques centaines de francs CFA chaque mois. Avec cet argent, elle achetait discrètement des provisions qu’elle apportait chez Mama Adaku : un sac de riz, du sucre, du savon, de l’huile de palme. La première fois qu’elle déposa ces cadeaux sur la table de la hutte, Mama Adaku éclata en sanglots silencieux, submergée par l’émotion.

— Ma fille, tu n’aurais pas dû. Tu as toi-même si peu…

— Ce que j’ai, je le partage, Maman. C’est ainsi que j’ai été élevée, répondit Cheta en la serrant dans ses bras.

Pourtant, tout n’était pas facile. Cheta rentrait souvent épuisée chez elle, après une journée de cours et une soirée de corvées. Parfois, elle se demandait jusqu’où irait son engagement. Elle avait sa propre vie à construire, un avenir incertain. Son service civique touchait à sa fin, et après, qu’adviendrait-il ? Elle n’avait pas de travail assuré, pas de logement en ville, pas de famille pour l’accueillir. L’angoisse du lendemain la tenaillait la nuit, quand elle fixait le plafond de sa chambre délabrée. Mais chaque fois que le doute l’envahissait, elle pensait au visage ridé de Mama Adaku et à son sourire reconnaissant. Cela suffisait à lui redonner du courage.

Un soir, alors qu’elles étaient assises sous le manguier à contempler la lune, Mama Adaku évoqua enfin son fils.

— Mon fils s’appelle Chuba, dit-elle d’une voix teintée de mélancolie. Il est parti du village il y a plus de quinze ans. Il vit à Assaba, la grande ville. Il a une entreprise, il a réussi. Il me téléphone de temps en temps.

— Pourquoi ne vient-il pas vous voir plus souvent, Maman ? demanda Cheta avec précaution.

Mama Adaku poussa un soupir.

— Il travaille énormément. Il dirige une société de construction et de travaux publics. Il a beaucoup de responsabilités. Et puis, la vie en ville est chère, tu le sais. Ce n’est pas facile de tout quitter pour venir dans ce village perdu.

Cheta hocha la tête, mais au fond d’elle, une petite voix protestait. Un fils qui réussit ne devrait-il pas veiller sur sa mère âgée ? Elle pensait à ces vieillards abandonnés dans les villages pendant que leurs enfants menaient grand train en ville. Elle avait vu cela trop souvent. Pourtant, elle ne jugea pas. Elle ne connaissait pas Chuba. Peut-être avait-il de bonnes raisons. Peut-être Mama Adaku elle-même refusait-elle son aide, par fierté.

— Il possède une maison ici, au village, reprit Mama Adaku. Une grande maison, moderne. Mais je préfère rester dans ma petite hutte. Elle me rappelle mon défunt mari. Ici, je sens encore sa présence.

Cheta comprit. Le lien à la terre, aux souvenirs, était plus fort que le confort matériel. Elle respecta ce choix.

Chapitre 4 : La maison du fils

Un jour, un événement inhabituel se produisit. Ce matin-là, Cheta s’était levée plus tôt encore que de coutume, car une grande inspection académique était prévue au collège. En arrivant à la rivière, elle trouva Mama Adaku déjà sur place, assise sur sa pierre habituelle, le regard perdu dans le courant. Elle semblait soucieuse.

— Bonjour, Maman. Tout va bien ?

— Bonjour, ma fille. Oui, tout va bien. Mais… mon fils a appelé hier soir. Il viendra bientôt au village. Je voudrais aller nettoyer sa maison avant son arrivée.

Cheta fronça les sourcils.

— Vous voulez nettoyer une maison entière toute seule, Maman ? Mais c’est trop fatigant pour vous !

— J’ai l’habitude, ma fille. Je l’ai déjà fait plusieurs fois. Mon fils n’aime pas que je le fasse, il préfère payer des jeunes du village pour ça. Mais cette fois, je veux le faire moi-même. C’est ma manière de lui montrer que je tiens à lui.

Cheta réfléchit un instant. Elle avait un peu de temps le lendemain, car c’était un jour férié.

— Maman, je viendrai avec vous. Je vous aiderai.

— Non, ma fille, tu te donnes déjà assez de peine pour moi.

— J’insiste, Maman. S’il vous plaît, ne refusez pas.

Mama Adaku finit par céder, comme toujours, avec un sourire reconnaissant.

Le lendemain, Cheta se présenta à l’aube devant la hutte de Mama Adaku. La vieille femme l’attendait, vêtue de son plus beau pagne. Elles prirent un sentier que Cheta n’avait jamais emprunté, un chemin plus large, bordé de clôtures peintes et de maisons aux toits de tuiles. Cheta regardait autour d’elle avec étonnement.

— Ce quartier est très différent du reste du village, Maman. On dirait une petite ville !

— Oui, c’est ici que vivent les gens aisés. Les commerçants, les fonctionnaires retraités, ceux qui ont réussi en ville et qui construisent des résidences secondaires.

Elles continuèrent à marcher jusqu’à s’arrêter devant un grand portail métallique, flanqué de deux piliers en pierre de taille. Mama Adaku sortit une clé de son sac et ouvrit le portail. Cheta retint son souffle.

Derrière le portail s’étendait une vaste cour pavée, agrémentée de massifs de fleurs exotiques : des bougainvilliers pourpres, des hibiscus écarlates, des lauriers taillés en boule. Une allée bordée de palmiers nains conduisait à une imposante bâtisse de style moderne, avec de larges baies vitrées, des murs crépis de blanc et un toit de tuiles vernissées. Une véranda spacieuse courait sur toute la façade, meublée de fauteuils en rotin. C’était une véritable villa, digne des magazines de décoration.

Cheta demeura bouche bée. Elle n’avait jamais vu une telle maison, sauf peut-être à la télévision. Comment Mama Adaku, qui vivait dans une hutte en banco, pouvait-elle avoir un fils propriétaire d’une telle demeure ? Et pourquoi ce fils laissait-il sa mère dans un tel dénuement ?

— Entrons, ma fille, dit Mama Adaku en se dirigeant vers la porte d’entrée.

L’intérieur était à l’avenant. Le salon, vaste et lumineux, était meublé de canapés en cuir noir, de tables en verre, de lampes design. Les murs étaient ornés de tableaux abstraits. Une télévision à écran plat occupait tout un panneau. La cuisine, équipée d’appareils électroménagers rutilants, aurait fait pâlir d’envie bien des ménagères.

Cheta promenait un regard incrédule autour d’elle. Les questions se bousculaient dans sa tête, mais elle les garda pour elle. Elle aida Mama Adaku à dépoussiérer les meubles, à balayer les sols, à nettoyer les vitres. Elles travaillèrent en silence pendant plusieurs heures. Quand tout fut impeccable, elles s’assirent dans le salon pour se reposer.

Alors, n’y tenant plus, Cheta posa la question qui la taraudait.

— Maman, pardonnez mon indiscrétion, mais… si votre fils possède une si belle maison, pourquoi vivez-vous encore dans votre hutte ? Et pourquoi devez-vous aller puiser de l’eau à la rivière, alors qu’il y a l’eau courante ici ?

Mama Adaku baissa les yeux. Elle prit une longue inspiration avant de répondre.

— Ma fille, je comprends ton étonnement. Beaucoup de gens m’ont posé cette question. Mon fils a tout essayé pour que je m’installe ici. Il a supplié, il s’est fâché, il a même envoyé des ouvriers pour agrandir ma hutte, mais j’ai refusé.

— Mais pourquoi, Maman ?

— Parce que cette maison est trop grande et trop vide, ma fille. Quand mon fils repart en ville, je me retrouve seule dans ce palais, avec pour seule compagnie l’écho de mes pas. Je ne suis pas habituée à ce silence. Ma hutte est petite, mais elle est pleine de souvenirs. Chaque recoin me parle de mon mari, de notre vie simple et heureuse. Je dors mieux dans mon vieux lit en bambou que dans ces matelas trop mous. Et puis, la rivière… j’y vais depuis que je suis une jeune femme. C’est mon chemin, ma routine. L’eau courante, ces cuisinières à gaz, ces appareils compliqués… ce n’est pas pour moi.

Cheta écoutait, émue. Elle comprenait mieux, maintenant. Ce n’était pas seulement une question de fierté ou d’entêtement. C’était une question d’identité, de racines. Mama Adaku ne voulait pas qu’on la déracine de son univers.

— Je comprends, Maman, murmura-t-elle. Pardonnez-moi d’avoir posé la question.

— Il n’y a rien à pardonner, ma fille. Tu es la seule à t’intéresser vraiment à moi. Tu as le droit de savoir.

Chapitre 5 : L’arrivée de Chuba

Quelques jours plus tard, alors que le soleil déclinait, un bruit de moteur troubla la quiétude du village. Un véhicule tout-terrain noir et luisant, un 4×4 de luxe aux chromes étincelants, cahotait sur la piste défoncée qui menait à la hutte de Mama Adaku. Les enfants du voisinage accoururent pour voir la voiture, criant et gesticulant. C’était un événement rare. Peu de véhicules s’aventuraient dans cette partie reculée.

Mama Adaku, assise sur son banc, se leva en entendant le moteur. Elle reconnut immédiatement le bruit. Son cœur se mit à battre plus vite. Elle murmura :

— Mon fils.

Le 4×4 s’arrêta devant la hutte. La portière s’ouvrit, et un homme grand, élégant, vêtu d’une chemise blanche impeccable et d’un pantalon noir, descendit du véhicule. Il avait le teint clair, le visage fin, les épaules larges. C’était Chuba. Il avait hérité du caractère résolu de sa mère et de la carrure imposante de son père.

Dès qu’il aperçut sa mère, il se précipita vers elle.

— Maman !

— Chuba, mon fils !

Ils s’étreignirent longuement. Mama Adaku avait les larmes aux yeux. Cela faisait plus d’un an qu’elle n’avait pas vu son fils, et chaque jour d’absence avait pesé sur son cœur.

— Maman, tu m’as tellement manqué, souffla Chuba.

— Toi aussi, mon fils. Toi aussi.

Pendant qu’ils échangeaient ces effusions, une jeune femme descendit à son tour du 4×4. Elle était mince, élégante, vêtue d’une robe de marque, les ongles impeccablement manucurés, les cheveux coiffés en un chignon sophistiqué. Elle portait des lunettes de soleil malgré la pénombre naissante et tenait un téléphone portable dernier cri à la main. Elle s’approcha avec une démarche étudiée.

— Bonsoir, Maman, dit-elle en s’inclinant légèrement.

Mama Adaku la regarda avec une curiosité bienveillante.

— Bonsoir, ma fille.

Chuba passa un bras autour des épaules de la jeune femme.

— Maman, je te présente Deluchi. Ma fiancée.

Le visage de Mama Adaku s’illumina.

— Ah ! C’est donc toi, la fameuse Deluchi dont il me parle toujours au téléphone ! Sois la bienvenue, ma fille.

— Merci, Maman. Je suis très heureuse de vous rencontrer, répondit Deluchi d’une voix polie mais distante.

À cet instant précis, Cheta arriva, portant un seau d’eau sur la tête. Elle s’était absentée une heure pour puiser de l’eau, et en revenant, elle découvrit l’attroupement devant la hutte. Elle posa son seau et salua respectueusement les visiteurs.

— Bonsoir, monsieur. Bonsoir, madame.

Mama Adaku s’avança, tout sourire.

— Mon fils, voici Cheta, la jeune fille dont je t’ai parlé au téléphone. C’est elle qui m’aide chaque jour, qui me tient compagnie, qui prend soin de moi. Elle est comme la fille que je n’ai jamais eue.

Cheta baissa modestement les yeux.

— Je ne fais que mon devoir, Maman.

Chuba s’approcha d’elle, la main tendue.

— Enchanté, Cheta. Ma mère m’a beaucoup parlé de toi. Merci pour tout ce que tu fais pour elle. C’est rare, de nos jours, de trouver une jeune personne aussi dévouée.

Sa voix était chaude, empreinte de gratitude. Cheta serra la main qu’il lui tendait, un peu intimidée.

— C’est un honneur pour moi, monsieur. Votre mère est une personne formidable. Elle mérite toute l’attention du monde.

Chuba la regarda avec une expression indéchiffrable. Il y avait dans ses yeux un mélange de reconnaissance et… autre chose. Une lueur fugace, qu’il réprima aussitôt.

— Merci encore, dit-il simplement.

Deluchi, qui était restée en retrait, toisa Cheta des pieds à la tête. Son regard était froid, calculateur. Elle ne prononça pas un mot, mais son attitude parlait pour elle. Cheta sentit ce regard peser sur elle comme un fardeau, mais elle fit mine de ne pas le remarquer.

— Maman, nous allons à la maison, déclara Chuba. J’ai acheté des provisions en ville. Ce soir, nous dînerons ensemble.

— Très bien, mon fils. Je suis prête.

Cheta, voyant qu’elle risquait d’être de trop, déclara doucement :

— Je vais rentrer chez moi, Maman. Je ne veux pas vous déranger en famille.

Mama Adaku lui saisit la main.

— Tu ne déranges jamais, ma fille. Mais si tu souhaites rentrer, je comprends. Merci pour l’eau. À demain.

— À demain, Maman. Bonne soirée.

Cheta s’éloigna sur le sentier. En s’en allant, elle ne put s’empêcher de jeter un dernier coup d’œil vers le groupe. Chuba aidait sa mère à monter dans le 4×4, avec une tendresse touchante. Deluchi, elle, était déjà assise à l’avant, le visage rivé sur son téléphone. Cheta soupira. Elle ne savait pas pourquoi, mais un étrange pressentiment l’envahissait.

Chapitre 6 : La fiancée dévoilée

La soirée à la villa se déroula dans une atmosphère en apparence paisible. Chuba et Deluchi s’installèrent dans la chambre d’amis, tandis que Mama Adaku regagnait sa chambre habituelle, celle qu’elle occupait lors de ses rares séjours dans la grande maison.

Le lendemain, Mama Adaku se leva tôt. Elle avait l’intention de préparer un bon repas pour son fils et sa fiancée. Mais en entrant dans la cuisine, elle se trouva confrontée à un problème : la cuisinière à gaz, avec ses boutons électroniques et son allumage automatique, était pour elle un mystère insondable. Elle tourna un bouton, puis un autre, appuya sur des touches, sans succès.

Dépitée, elle se rendit dans le salon où Deluchi était assise, les jambes croisées, absorbée par son téléphone.

— Ma fille, dit Mama Adaku, pourrais-tu m’aider à allumer la cuisinière ? Je ne comprends pas ces appareils modernes. Si nous cuisinions ensemble, ce serait une belle occasion de faire connaissance.

Deluchi leva à peine les yeux.

— Je ne sais pas cuisiner, Maman, répondit-elle d’un ton détaché.

Mama Adaku crut avoir mal entendu.

— Pardon ? Tu ne sais pas cuisiner ?

— Non. Je n’ai jamais appris. Chez nous, nous avions une domestique pour cela.

La vieille femme resta interdite. Dans son monde, une femme qui ne savait pas cuisiner était inconcevable. Sa propre mère lui avait enseigné les fourneaux dès l’âge de dix ans. C’était un savoir essentiel, un pilier du foyer. Comment une jeune femme pouvait-elle envisager le mariage sans maîtriser les bases de la cuisine ?

— Mais… qui cuisine dans ta famille ? balbutia-t-elle.

— Nous commandons des plats à emporter, ou bien la domestique s’en charge, répliqua Deluchi avec une pointe d’agacement.

Mama Adaku se tut. Elle tourna les talons et alla trouver son fils dans sa chambre.

— Chuba, ta fiancée vient de me dire qu’elle ne sait pas cuisiner.

Chuba, qui consultait des dossiers sur son ordinateur portable, haussa les épaules.

— Ah bon ? Je n’avais jamais remarqué. De toute façon, ce n’est pas un problème. Nous avons des domestiques en ville qui s’occupent de tout. Deluchi et moi travaillons beaucoup. Nous pouvons nous permettre de payer quelqu’un pour faire la cuisine.

— Mais ce n’est pas une question d’argent, mon fils ! C’est une question de savoir-vivre, de respect des traditions. Une épouse doit savoir tenir une maison, cuisiner pour son mari, élever ses enfants…

— Maman, les temps ont changé, l’interrompit Chuba avec un sourire conciliant. Deluchi est une femme moderne, brillante, compétente. Elle travaille avec moi, elle gère des dossiers importants. C’est cela qui compte.

Mama Adaku n’insista pas, mais son cœur était lourd. Elle pressentait que cette union n’était pas la bonne. Elle retourna dans le salon, le visage sombre. Deluchi n’avait pas bougé de son canapé.

Quelques heures plus tard, Chuba revint du centre-ville voisin avec des sacs de nourriture achetée au restaurant : du riz, de la viande en sauce, du poulet braisé, des sodas. On dressa la table. Mama Adaku mangea en silence, puis, prétextant la fatigue, elle se retira dans sa chambre.

Le lendemain matin, en passant par la salle à manger, elle constata avec stupeur que la table était restée encombrée des assiettes sales de la veille. Personne n’avait débarrassé. Ni Chuba, ni Deluchi. Les restes de nourriture attiraient déjà les mouches.

Mama Adaku s’adressa à Deluchi qui, une fois de plus, était avachie sur le canapé.

— Ma fille, tu as terminé de manger et tu as laissé tout cela sur la table ? Tu ne penses pas qu’il faudrait nettoyer ?

Deluchi leva une main aux ongles laqués.

— Je ne peux pas, Maman. L’eau abîme mes faux ongles. Ils m’ont coûté très cher.

Mama Adaku sentit une bouffée de colère l’envahir. Elle se tourna vers son fils.

— Chuba, tu entends ce que dit ta fiancée ?

Chuba, qui regardait un match de football à la télévision, répondit sans se retourner :

— Ne t’inquiète pas, Maman. Je débarrasserai après la première mi-temps.

La vieille femme n’en crut pas ses oreilles. Ni la fiancée, ni le fils ne semblaient comprendre l’incongruité de la situation. Elle serra les dents, puis, sans un mot, elle débarrassa la table elle-même, lava la vaisselle, nettoya la cuisine. Pendant qu’elle frottait, des larmes silencieuses coulaient sur ses joues. Ce n’était pas la fatigue qui la faisait pleurer, mais la tristesse. Elle avait rêvé pour son fils d’un foyer chaleureux, d’une épouse aimante et attentionnée, d’enfants élevés dans le respect des traditions. Et voilà qu’il s’apprêtait à épouser une femme qui ne savait rien faire de ses mains, une femme pour qui un ongle manucuré avait plus d’importance que la dignité d’un foyer.

Chapitre 7 : Le dévouement de Cheta

Le lendemain, Mama Adaku appela Cheta au téléphone. C’était un vieux portable à touches, un modèle basique que son fils lui avait offert des années auparavant.

— Allô, ma fille ?

— Maman ! Comment allez-vous ? demanda Cheta, heureuse d’entendre sa voix.

— Pas très bien, ma fille. Je m’ennuie de toi. Et puis… j’ai besoin de toi.

— Que se passe-t-il, Maman ?

Mama Adaku lui raconta tout : l’incapacité de Deluchi, l’indifférence de Chuba, la table sale, la nourriture de restaurant trop épicée qu’elle ne supportait pas.

— Je veux manger un vrai repas maison, tu comprends ? Un repas préparé avec amour. Mais je ne sais pas utiliser leur cuisinière à gaz.

Cheta sourit dans le combiné.

— Ce n’est pas un problème, Maman. Je viendrai ce soir après l’école. Je vous cuisinerai un bon repas.

— Que Dieu te bénisse, ma fille.

Le soir venu, Cheta se présenta à la villa. Elle salua poliment Chuba et Deluchi, puis se dirigea vers la cuisine avec Mama Adaku. Elle alluma la cuisinière sans difficulté et se mit au travail. Mama Adaku, ravie, l’assista en épluchant les légumes.

Bientôt, un fumet délicieux se répandit dans toute la maison. L’odeur du poisson braisé aux épices, du riz à la tomate, des bananes plantains frites. Chuba, dans son bureau, leva le nez, intrigué. Il sortit dans le salon.

— Qui cuisine ? demanda-t-il.

Deluchi, toujours vissée à son canapé, haussa les épaules.

— Aucune idée.

Chuba s’approcha de la cuisine et aperçut Cheta, les manches retroussées, qui s’affairait devant les fourneaux. Il resta un instant à l’observer, admirant son aisance, sa grâce simple, son sourire modeste. Quelque chose dans cette scène le toucha. Une authenticité qu’il avait oubliée.

Quand le repas fut prêt, on dressa la table. Chuba goûta la première bouchée et ferma les yeux de plaisir.

— C’est délicieux ! Qui a préparé ce repas ?

— C’est Cheta, répondit fièrement Mama Adaku. Elle cuisine merveilleusement bien, n’est-ce pas ? Et en plus, elle est travailleuse, respectueuse, généreuse. Une perle rare.

Deluchi, en entendant ces louanges, pinça les lèvres. Elle jeta un regard venimeux à Cheta, qui ne le remarqua pas. La jalousie, cette herbe vénéneuse, commençait à germer dans son cœur.

Après le dîner, Cheta aida à débarrasser la table et à nettoyer la cuisine. Puis, elle prit congé.

— Je dois rentrer, dit-elle. Bonne nuit à tous.

Mama Adaku la serra dans ses bras.

— Merci, ma fille. Reviens vite.

— Je reviendrai, Maman. Promis.

Après son départ, Deluchi demeura silencieuse, le visage fermé. Les éloges de Mama Adaku résonnaient dans sa tête comme une insulte personnelle. Cette Cheta, cette villageoise sans éducation, osait lui faire de l’ombre ? Elle, Deluchi, la fiancée d’un homme riche et puissant, devait supporter qu’on lui préfère une va-nu-pieds ? C’était intolérable.

Chapitre 8 : Une promesse inattendue

Les jours suivants, Cheta continua de venir chaque soir à la villa pour aider Mama Adaku. Sa présence apportait une bouffée d’air frais, une simplicité qui contrastait avec l’atmosphère pesante créée par Deluchi. Chuba, lui, observait. Il regardait Cheta cuisiner, discuter avec sa mère, rire de bon cœur. Il remarquait ses vêtements usés mais toujours propres, ses chaussures éculées, ses mains abîmées par le travail. Et il remarquait aussi son sourire, lumineux malgré les épreuves.

Un soir, alors que Cheta s’apprêtait à partir, Chuba la retint.

— Cheta, pourrais-je te parler un instant ?

— Bien sûr, monsieur.

Ils s’éloignèrent dans le jardin, sous les étoiles. La nuit était claire, l’air tiède.

— Je voulais te remercier, du fond du cœur, pour tout ce que tu fais pour ma mère, commença Chuba. Ma mère est une femme difficile, tu sais. Elle a son caractère. Mais avec toi, elle est heureuse, apaisée. Je ne l’avais pas vue comme ça depuis des années.

— Votre mère est une femme exceptionnelle, monsieur. C’est un privilège de l’aider.

— Ne m’appelle pas « monsieur », s’il te plaît. Appelle-moi Chuba.

Cheta baissa les yeux, gênée.

— Très bien… Chuba.

Il y eut un silence. Puis Chuba reprit :

— Parle-moi de toi. Qu’as-tu étudié ?

— J’ai une licence en administration des affaires, répondit Cheta simplement.

— Vraiment ? Avec quelle mention ?

— Très bien.

Chuba écarquilla les yeux.

— Première classe ? Mais c’est exceptionnel ! Pourquoi n’as-tu pas cherché un emploi en ville au lieu de venir t’enterrer ici ?

— Je fais mon service civique, expliqua Cheta. Après… je ne sais pas. Le marché du travail est difficile. Beaucoup de diplômés attendent des années sans rien trouver. J’essaierai de chercher, comme tout le monde.

Chuba réfléchit un instant. Il pensa à son entreprise, à ses besoins en personnel qualifié, à cette jeune femme pleine de potentiel qui gaspillait son talent à puiser de l’eau.

— Écoute, Cheta. Quand ton service civique sera terminé, je t’offrirai un poste dans mon entreprise. Tu pourrais travailler au siège, à Assaba. Le salaire est bon, et tu auras l’occasion de faire tes preuves.

Cheta resta muette de stupéfaction. Une offre d’emploi ? Venant du fils de Mama Adaku ? Elle n’en croyait pas ses oreilles.

— Vous… vous feriez cela pour moi ? balbutia-t-elle.

— Tu le mérites. Tu as aidé ma mère sans rien attendre en retour. C’est la moindre des choses.

Les larmes montèrent aux yeux de Cheta.

— Merci, Chuba. Merci infiniment. Que Dieu vous bénisse.

— Ne me remercie pas trop vite. Le travail est dur, tu sais. Il faudra faire tes preuves.

— Je ferai de mon mieux, je vous le promets.

Ce soir-là, Cheta rentra chez elle le cœur léger. Pour la première fois depuis longtemps, elle osait croire en un avenir meilleur. Elle avait semé des graines de bonté, et voilà qu’elles commençaient à germer.

Chapitre 9 : La jalousie de Deluchi

Deluchi n’était pas restée inactive. Depuis le début, elle surveillait Cheta avec une méfiance sourde. Elle avait surpris la conversation dans le jardin, cachée derrière un pilier. En entendant Chuba offrir un emploi à cette fille, elle avait senti une rage froide l’envahir.

Le lendemain matin, alors qu’ils prenaient le petit-déjeuner, elle aborda le sujet.

— Chuba, j’ai appris que tu comptais embaucher cette fille, Cheta.

— Oui. Elle est diplômée, brillante, et elle a été formidable avec ma mère. C’est la moindre des choses.

— Tu ne crois pas que c’est risqué ? Elle n’a aucune expérience. Et puis, elle s’est peut-être rapprochée de ta mère dans le seul but d’obtenir un poste. Les gens sont intéressés, tu sais.

Chuba la regarda avec étonnement.

— Cheta n’est pas comme ça. Elle a aidé ma mère bien avant de savoir qui j’étais. Elle ne savait même pas que j’avais une entreprise. Sa gentillesse est sincère.

— On ne sait jamais, insista Deluchi. Méfie-toi.

Chuba secoua la tête.

— Je ne me méfie pas d’elle. Ma mère l’adore, et moi aussi, je lui fais confiance. Elle commencera dès la fin de son service civique.

Deluchi ne répliqua pas, mais son silence était lourd de menaces. Elle comprit qu’elle ne pourrait pas faire changer d’avis Chuba par des arguments rationnels. Il lui fallait trouver un autre moyen. Un moyen radical.

Quelques jours plus tard, Chuba et Deluchi quittèrent le village pour regagner Assaba. Mama Adaku retourna dans sa hutte, heureuse d’avoir retrouvé sa tranquillité. Et Cheta continua son service civique, le cœur plein d’espoir.

Les mois passèrent. Cheta termina son service avec les honneurs. Le jour de son départ, elle alla embrasser Mama Adaku une dernière fois.

— Ma fille, je suis si fière de toi, dit la vieille femme, les yeux embués. Va, et que la chance t’accompagne. Mais n’oublie jamais d’où tu viens, et n’oublie jamais la bonté qui est en toi.

— Je n’oublierai jamais, Maman, promit Cheta. Je vous appellerai souvent, je vous le promets.

Elles s’étreignirent longuement. Puis Cheta prit le car pour Assaba, la grande ville, avec une petite valise et un cœur gonflé d’espérance.

Chapitre 10 : La vie à Assaba

Assaba était une ville bruyante, grouillante, écrasée de chaleur. Les klaxons, les cris des marchands ambulants, le vrombissement des motos-taxis composaient une symphonie assourdissante. Cheta débarqua à la gare routière, désorientée. Elle n’avait jamais mis les pieds dans une si grande ville.

Elle avait économisé une partie de son allocation de service civique, de quoi louer une petite chambre et survivre quelques semaines. Elle trouva un modeste logement dans un quartier populaire, une pièce étroite avec un lit, une table et une cuisinière à pétrole. Le loyer était de quinze mille francs CFA par mois, une somme énorme pour elle, mais elle n’avait pas le choix.

Dès le lendemain, elle enfila sa plus belle tenue, une robe sobre mais correcte, et se rendit au siège de l’entreprise de Chuba. Le bâtiment était imposant : une tour de verre de dix étages, avec un hall d’entrée en marbre, des ascenseurs modernes, des vigiles en uniforme.

Cheta s’approcha de l’accueil.

— Bonjour, je m’appelle Cheta. M. Chuba m’a demandé de déposer mon CV.

La réceptionniste vérifia une liste.

— Ah oui, Mlle Cheta. Le bureau des ressources humaines vous attend au deuxième étage. Prenez l’ascenseur à droite.

Cheta obéit, le cœur battant. Elle déposa son CV, répondit à quelques questions, puis repartit, sans savoir si elle serait rappelée.

Une semaine plus tard, elle reçut un appel. On la convoquait pour un entretien. Elle se prépara minutieusement, révisant ses cours de gestion, de comptabilité, de marketing. Le jour de l’entretien, elle se présenta devant un jury de trois personnes. Les questions fusaient, précises, techniques. Mais Cheta répondit avec calme et assurance. Son parcours universitaire, sa mention « très bien », sa maîtrise des concepts, tout cela joua en sa faveur. Elle fut embauchée sur-le-champ.

Quand elle sortit du bâtiment, elle tremblait de joie. Elle avait un emploi ! Un vrai emploi, avec un salaire de deux cent mille francs CFA par mois, une somme qu’elle n’avait jamais imaginé gagner. Elle pourrait envoyer de l’argent à Mama Adaku, économiser, se construire un avenir. La roue de la fortune tournait enfin.

Chapitre 11 : Les manigances de Deluchi

Au siège de l’entreprise, Deluchi occupait un poste important. Elle était la directrice des opérations, bras droit de Chuba. C’était une femme ambitieuse, qui avait gravi les échelons à force de travail, mais aussi d’intrigues. Elle avait séduit Chuba moins par amour que par calcul. L’entreprise familiale, les contrats juteux, le patrimoine immobilier : tout cela représentait un pactole qu’elle comptait bien s’approprier un jour.

L’arrivée de Cheta contrariait ses plans. Elle avait espéré que cette fille resterait dans son village, qu’on l’oublierait. Mais voilà qu’elle réapparaissait, engagée par Chuba lui-même, protégée par Mama Adaku. Une menace directe.

Deluchi décida d’agir. Elle commença par de petites méchancetés : elle confia à Cheta des tâches ingrates, la surchargea de dossiers inutiles, lui fixa des délais impossibles. Elle espérait que la jeune femme craquerait, qu’elle commettrait une erreur, qu’elle démissionnerait. Mais Cheta encaissait tout avec une patience désarmante. Elle travaillait tard le soir, relisait ses dossiers, apprenait vite. Loin de faiblir, elle devenait plus compétente de jour en jour.

Voyant que l’usure ne suffisait pas, Deluchi passa à l’étape suivante. Elle se mit à dénigrer Cheta auprès de Chuba.

— Cette fille est lente, inefficace, se plaignait-elle. Elle retarde les projets, elle ne comprend rien. Je ne sais pas pourquoi tu l’as embauchée.

Chuba, agacé par ces critiques incessantes, répondait évasivement.

— Laisse-lui le temps de s’adapter. Elle vient du village, elle découvre le monde de l’entreprise. Elle apprendra.

— Tu es bien indulgent avec elle, remarqua Deluchi, piquée. On dirait que tu as un faible pour cette fille.

— Ne dis pas n’importe quoi, répliqua Chuba. Je suis simplement reconnaissant de ce qu’elle a fait pour ma mère.

Mais les insinuations de Deluchi semaient le doute dans son esprit. Il observait Cheta avec plus d’attention, cherchant inconsciemment des signes de faiblesse. La jeune femme, ignorant ces manigances, continuait à travailler avec ardeur.

Un jour, Mama Adaku téléphona à Chuba.

— Comment va Cheta ? demanda-t-elle.

— Elle va bien, Maman. Elle travaille dur.

— J’espère que tu prends soin d’elle, mon fils. Cette fille est une perle. Ne la laisse pas tomber.

— Ne t’inquiète pas, Maman.

Mais Deluchi, qui avait écouté la conversation, fulminait. Cette vieille femme et sa protégée commençaient sérieusement à l’agacer. Il fallait en finir.

Chapitre 12 : Le piège

Deluchi élabora un plan machiavélique. Elle avait besoin d’un complice. Elle se tourna vers un homme du nom de Roland, avec qui elle entretenait une relation secrète depuis plusieurs mois. Roland était un petit escroc, un habitué des combines louches. Deluchi lui avait promis une part du gâteau si elle parvenait à prendre le contrôle de l’entreprise.

— Voici ce que tu vas faire, expliqua-t-elle. Je te donnerai les codes d’accès au système informatique. Tu transféreras une grosse somme d’argent sur un compte offshore, en utilisant le poste de travail de Cheta. Nous ferons en sorte que les soupçons se portent sur elle.

— Et comment accéderas-tu à son poste ? demanda Roland.

— Je m’en charge. Je connais les horaires de nettoyage. Une nuit, je me glisserai dans son bureau et j’effectuerai la transaction depuis son ordinateur. Ses identifiants de connexion sont enregistrés dans le système. Avec un peu d’habileté, je peux les utiliser sans laisser de trace évidente.

— Et si on remonte jusqu’à nous ?

— J’ai tout prévu. Le compte de destination est au nom d’un prête-nom. La police mettra des semaines à le retrouver. D’ici là, Cheta sera renvoyée, peut-être même emprisonnée. Et nous, nous serons tranquilles.

Roland accepta. Quelques jours plus tard, un soir où Cheta était restée tard au bureau pour terminer un dossier, Deluchi s’introduisit dans les locaux après son départ. Elle se glissa jusqu’au poste de Cheta, alluma l’ordinateur, et effectua le transfert : une somme de cinquante millions de francs CFA, destinée à un projet de construction d’une nouvelle agence, fut détournée vers un compte mystérieux.

Le lendemain, l’alerte fut donnée. La comptable découvrit l’irrégularité. Le service d’audit interne fut saisi. Une enquête approfondie fut lancée. Les soupçons se portèrent rapidement sur Cheta, car la transaction avait été initiée depuis son poste de travail, avec ses identifiants.

Cheta fut convoquée devant le conseil d’administration. Dans la salle de réunion, une vingtaine de personnes la dévisageaient avec hostilité. Chuba était présent, le visage fermé. Deluchi, assise à ses côtés, arborait une expression faussement navrée.

— Mademoiselle Cheta, commença le président du conseil, une somme de cinquante millions de francs CFA a été détournée vers un compte inconnu, et toutes les preuves techniques désignent votre poste de travail. Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

Cheta, livide, se leva.

— Je n’ai rien fait, monsieur. Je ne sais pas d’où vient cet argent. Je n’ai jamais effectué ce transfert. Quelqu’un a dû utiliser mon ordinateur à mon insu.

— C’est trop facile, ricana Deluchi. Tu es la seule à avoir accès à ce poste. Tes identifiants sont personnels.

— Je vous jure que je suis innocente ! s’écria Cheta, la voix brisée. Pourquoi ferais-je une chose pareille ? J’aime ce travail, je suis reconnaissante de l’opportunité qu’on m’a donnée. Je ne volerais jamais une telle somme.

— Les preuves sont accablantes, trancha le président. En attendant les conclusions définitives de l’enquête, vous êtes suspendue de vos fonctions, sans salaire. Vous rendrez votre badge d’accès et quitterez les lieux immédiatement.

Cheta sentit le sol se dérober sous ses pieds. Elle regarda Chuba, espérant un signe de soutien. Mais le visage de Chuba était de marbre.

— Monsieur Chuba… murmura-t-elle, vous me connaissez. Vous savez que je ne ferais jamais cela…

Chuba détourna les yeux.

— Sors d’ici, Cheta. Je suis très déçu.

Ces mots furent pires qu’un coup de poignard. Cheta rassembla ses affaires, les larmes aux yeux, et quitta la salle sous les regards accusateurs. Dans le couloir, elle croisa Deluchi, qui lui lança un sourire triomphant.

— Je t’avais prévenue, siffla-t-elle à voix basse. Tu aurais dû rester dans ton village.

Cheta ne répondit rien. Elle sortit du bâtiment, le cœur en miettes. Dehors, la ville bruyante lui parut soudain hostile, écrasante. Elle rentra chez elle, s’effondra sur son lit, et pleura toutes les larmes de son corps.

Chapitre 13 : La vérité éclate

L’enquête interne se poursuivit. Les auditeurs épluchèrent les relevés bancaires, les historiques de connexion, les enregistrements des caméras de surveillance. Pendant plusieurs jours, ils ne trouvèrent rien de concluant. Les preuves techniques étaient solides, mais quelque chose clochait. L’heure de la transaction, tard dans la nuit, ne correspondait pas aux habitudes de Cheta. De plus, des témoignages indiquaient qu’elle était rentrée chez elle bien avant l’heure du transfert.

Un soir, une femme de ménage, Mama Thérèse, demanda à parler aux enquêteurs. C’était une employée humble, discrète, qui travaillait dans l’entreprise depuis des années.

— J’ai quelque chose à vous montrer, dit-elle en tendant un téléphone portable.

Sur l’écran, une vidéo, filmée de loin mais reconnaissable, montrait une silhouette féminine se glissant dans le bureau de Cheta, tard dans la nuit. La silhouette allumait l’ordinateur, tapait sur le clavier, puis s’éclipsait furtivement.

— Qui est cette personne ? demanda l’enquêteur.

— C’est Mme Deluchi, répondit Mama Thérèse. Je l’ai reconnue à sa démarche et à sa silhouette. J’étais en train de nettoyer les sanitaires quand je l’ai vue passer. J’ai trouvé ça bizarre, alors j’ai filmé avec mon téléphone, au cas où.

La vidéo fut examinée par des experts. L’heure correspondait exactement au moment du transfert frauduleux. La silhouette portait les mêmes vêtements que Deluchi ce jour-là. L’étau se resserrait.

Parallèlement, les enquêteurs bancaires parvinrent à identifier le propriétaire du compte offshore. Il s’agissait de Roland, un individu connu des services de police pour escroquerie. Interrogé, Roland nia d’abord, puis, confronté aux preuves, il finit par craquer. Il avoua tout : sa liaison avec Deluchi, leur plan pour détourner l’argent, le rôle de Deluchi dans le transfert.

La police arrêta Deluchi à son domicile. Quand les menottes se refermèrent sur ses poignets, elle hurla, protesta, menaça. Rien n’y fit. Elle fut emmenée au poste, inculpée pour vol, escroquerie, association de malfaiteurs.

La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre dans l’entreprise. Chuba, en apprenant la vérité, fut terrassé. La femme qu’il s’apprêtait à épouser, la femme en qui il avait placé toute sa confiance, était une voleuse, une manipulatrice. Pire encore, il avait accusé injustement Cheta, une jeune femme innocente, dévouée, qu’il avait humiliée publiquement.

Il se rendit dans son bureau et s’y enferma pendant des heures, prostré, rongé par la honte et le remords. Il repensait à la détresse de Cheta, à ses yeux suppliants, à sa voix brisée. « Je suis très déçu », lui avait-il dit. Quelle injustice ! Quelle cruauté !

Le soir même, il appela sa mère.

— Maman…

— Mon fils, que se passe-t-il ? demanda Mama Adaku, inquiète.

Chuba lui raconta tout, d’une voix hachée.

— C’était Deluchi, Maman. C’est elle qui a volé l’argent, c’est elle qui a piégé Cheta. Et moi, je n’ai rien vu. J’ai accusé Cheta, je l’ai humiliée, je l’ai renvoyée.

Il y eut un long silence au bout du fil. Puis Mama Adaku parla, d’une voix grave.

— Mon fils, je t’avais prévenu. Cette fille, Cheta, est une personne bonne, honnête. Je le savais au fond de mon cœur. Et toi, tu as douté d’elle.

— Je sais, Maman. J’ai honte.

— La honte ne suffit pas, mon fils. Tu dois réparer ton erreur. Tu dois retrouver Cheta, lui présenter tes excuses, la supplier de revenir. Tu lui dois bien cela.

— Oui, Maman. Je le ferai. Je te le promets.

Chapitre 14 : La rédemption

Le lendemain, Chuba se rendit au service des ressources humaines pour obtenir l’adresse de Cheta. Il prit sa voiture et traversa la ville jusqu’au quartier modeste où elle habitait. Il gara son 4×4 devant l’immeuble délabré et monta l’escalier étroit jusqu’au deuxième étage.

Devant la porte de Cheta, il hésita un instant, le cœur battant. Il frappa. La porte s’ouvrit. Cheta apparut, vêtue d’une simple robe de coton, le visage marqué par la fatigue et les larmes. En le voyant, elle recula instinctivement.

— Monsieur Chuba…

— Cheta, je… je peux entrer ?

Elle hésita, puis s’écarta pour le laisser passer. La pièce était petite, pauvrement meublée, mais d’une propreté impeccable.

— Cheta, je suis venu te présenter mes excuses, commença Chuba d’une voix étranglée. La vérité a éclaté. C’est Deluchi qui a volé l’argent. Elle a tout avoué. Tu es innocentée.

Cheta resta silencieuse, le regard fixé sur le sol.

— Je sais que je t’ai fait du mal, poursuivit Chuba. Je t’ai accusée sans preuve, je ne t’ai pas écoutée, je t’ai humiliée. Je suis impardonnable. Mais sache que je regrette profondément. Ma mère m’a ouvert les yeux. Elle n’a jamais douté de toi.

À ces mots, Cheta releva la tête. Une larme coula sur sa joue.

— Votre mère… elle a toujours cru en moi ?

— Oui. Elle m’a même sermonné vertement. Elle m’a dit que je devais tout faire pour que tu reviennes.

Cheta eut un faible sourire.

— Mama Adaku est une femme extraordinaire. Elle est comme une mère pour moi. Mais, monsieur Chuba, je ne veux plus revenir dans votre entreprise. J’ai trop souffert. Je vais chercher du travail ailleurs.

Chuba sentit son cœur se serrer.

— Cheta, je comprends ta réticence. Mais laisse-moi au moins t’aider. L’entreprise te propose une compensation financière pour le préjudice subi, ainsi qu’un appartement de fonction. Et si tu acceptes de revenir, tu auras une promotion, avec un meilleur salaire.

— Ce n’est pas une question d’argent, monsieur. C’est une question de confiance. J’avais foi en vous, et vous m’avez abandonnée.

Chuba baissa la tête, accablé.

— Tu as raison. J’ai failli. Je ne mérite pas ton pardon. Mais je te supplie d’y réfléchir. Ma mère serait si heureuse de te savoir en sécurité, bien installée. Elle s’inquiète pour toi.

Le nom de Mama Adaku fit fondre les dernières résistances de Cheta. Elle pensa à la vieille femme, à sa tendresse, à sa solitude. Si elle refusait, Mama Adaku en souffrirait peut-être.

— Très bien, murmura-t-elle. Je reviendrai. Mais uniquement à cause de Mama.

Chuba poussa un soupir de soulagement.

— Merci, Cheta. Merci du fond du cœur.

Chapitre 15 : Le retour de Mama Adaku

Quelques semaines plus tard, Mama Adaku annonça à son fils qu’elle souhaitait venir passer quelque temps à Assaba. Chuba, ravi de cette perspective, envoya un chauffeur la chercher au village.

Quand Mama Adaku arriva à la villa de Chuba, elle trouva une maison impeccable, mais vide. Le cuisinier habituel avait dû s’absenter d’urgence pour raison familiale. Il ne restait que des plats surgelés dans le congélateur.

— Mon fils, tu sais bien que je ne mange pas ces nourritures-là, protesta Mama Adaku en goûtant le repas réchauffé. C’est fade, sans âme. Je veux un vrai repas, préparé avec amour.

Chuba se gratta la tête, embarrassé. Il n’avait personne sous la main pour cuisiner. Soudain, une idée lui traversa l’esprit.

— Maman, et si je demandais à Cheta de venir t’aider ? Elle cuisine si bien, et elle sera ravie de te voir.

— Ah oui ! s’exclama Mama Adaku, le visage illuminé. Va la chercher tout de suite !

Chuba se rendit au bureau de Cheta et lui exposa la situation.

— Cheta, ma mère est en ville. Elle s’ennuie, et il n’y a personne pour lui cuisiner de bons petits plats. Accepterais-tu de venir l’aider, le temps que le cuisinier revienne ?

Cheta accepta sans hésiter. Elle se rendit à la villa, et dès qu’elle franchit le seuil, Mama Adaku se précipita pour l’embrasser.

— Ma fille ! Enfin te voilà ! Tu m’as tellement manqué !

— Vous aussi, Maman. Vous m’avez manqué.

Cheta se mit aux fourneaux et prépara un festin. L’odeur des épices embauma la maison. Le soir, tous trois dînèrent ensemble. Chuba regardait sa mère rire et plaisanter avec Cheta. Il se sentait apaisé, comme si la maison retrouvait son âme.

Après le repas, Mama Adaku déclara :

— Je ne veux pas que Cheta reparte ce soir. Il est tard, et la ville est dangereuse. Elle dormira ici.

— Mais Maman, je n’ai pas de vêtements de rechange, objecta Cheta.

— Tu iras les chercher demain, trancha la vieille femme. Pour ce soir, je te prêterai un pagne.

Cheta obéit. Ainsi commença une étrange cohabitation. Mama Adaku insista pour que Cheta reste à la villa en permanence. « Je me sens moins seule », disait-elle. Cheta, qui ne pouvait rien refuser à sa bienfaitrice, accepta de bon cœur.

Chapitre 16 : Un amour naissant

Chaque matin, Cheta et Chuba partaient ensemble au bureau, dans la même voiture. Au début, les trajets étaient silencieux, empreints d’une gêne résiduelle. Mais peu à peu, la glace fondit. Ils se mirent à parler, d’abord de la pluie et du beau temps, puis de sujets plus personnels. Chuba découvrait une jeune femme intelligente, cultivée, dotée d’un humour discret et d’une sensibilité à fleur de peau. Cheta, de son côté, apprenait à connaître un homme travailleur, exigeant, mais profondément bon, que la trahison de Deluchi avait blessé plus qu’il ne voulait l’admettre.

Un matin, sous un ciel chargé de nuages, Chuba lui demanda :

— Cheta, est-ce que tu m’en veux encore pour ce qui s’est passé ?

Elle réfléchit un instant.

— Non, je ne vous en veux pas. Sur le moment, j’ai eu très mal. Mais j’ai compris que vous aviez été trompé, vous aussi. L’important, c’est que la vérité ait triomphé.

— Tu es vraiment quelqu’un de bien, Cheta. Beaucoup de gens, à ta place, garderaient de la rancune.

— La rancune est un poison, monsieur Chuba. Elle ronge celui qui la porte. J’ai appris à pardonner. C’est Mama Adaku qui m’a enseigné cela.

Chuba sourit.

— Ma mère est une sage. Tu lui ressembles beaucoup, tu sais. Tu as la même force tranquille.

Un autre jour, alors qu’ils rentraient du travail sous une pluie battante, Chuba gara la voiture devant la villa et coupa le moteur. Ils restèrent un moment à écouter le tambourinement de la pluie sur le toit.

— Cheta… commença-t-il, hésitant.

— Oui ?

— Je voulais te dire… depuis que tu es revenue, ma vie a changé. La maison est plus gaie, ma mère est plus heureuse, et moi… je me sens plus léger. Je ne sais pas comment te remercier.

— Vous n’avez pas à me remercier, répondit-elle doucement. Je suis heureuse d’être ici, avec vous et Mama.

Il y eut un silence. Puis Chuba osa :

— Accepterais-tu de sortir dîner avec moi, un soir ? Pas comme employeur et employée, mais comme… deux amis ?

Cheta sentit son cœur s’emballer. Elle baissa les yeux, un sourire timide aux lèvres.

— J’accepte.

Le lendemain, Chuba lui offrit une robe élégante et l’emmena dans un restaurant chic du centre-ville. Cheta, apprêtée, était méconnaissable. Elle rayonnait. Chuba ne pouvait détacher son regard d’elle. Ce soir-là, il comprit qu’il était en train de tomber amoureux.

Chapitre 17 : La demande

Les semaines passèrent. Leur relation évolua tout naturellement, sans heurts, sans précipitation. Ils se découvraient mutuellement, partageaient leurs rêves, leurs peurs, leurs souvenirs. Mama Adaku, qui observait tout cela avec un sourire entendu, se gardait bien d’intervenir. Elle avait prié pour qu’une telle chose arrive, et voilà que ses prières étaient exaucées.

Un soir, alors qu’ils se promenaient dans le jardin de la villa, Chuba s’arrêta sous le grand manguier, celui-là même qui ressemblait à celui du village.

— Cheta, je dois te dire quelque chose.

— Je t’écoute.

— Je t’aime.

Ces trois mots, simples et puissants, suspendirent le temps. Cheta leva les yeux vers lui, les yeux brillants.

— Moi aussi, je t’aime, Chuba.

Il la prit dans ses bras et l’embrassa tendrement.

Quelques jours plus tard, Chuba organisa une fête pour l’anniversaire de Cheta. Il avait invité tous les employés de l’entreprise, ainsi que les amis proches. Au moment du dessert, il fit venir un orchestre, puis, devant tous les convives, il mit un genou à terre et sortit un écrin de velours.

— Cheta, depuis que tu es entrée dans ma vie, tu as apporté la lumière. Tu as sauvé ma mère de la solitude, tu m’as sauvé de mes erreurs, tu as rempli mon cœur d’un amour que je ne croyais plus possible. Veux-tu m’épouser ?

Des exclamations de joie fusèrent dans l’assistance. Cheta, en larmes, hocha la tête.

— Oui, oui, mille fois oui !

La salle éclata en applaudissements. Mama Adaku, assise au premier rang, pleurait de bonheur.

Chapitre 18 : Le mariage

Le mariage fut célébré au village de Kwalé, comme le souhaitait Mama Adaku. On dressa un grand chapiteau sur la place du village, décoré de guirlandes de fleurs et de tissus colorés. Toute la communauté était invitée. Les anciens, les enfants, les notables, les femmes du marché. Les tambours résonnaient, les danseurs tournoyaient, les chants s’élevaient vers le ciel.

Cheta portait une somptueuse robe blanche, ornée de broderies dorées. Chuba était en costume traditionnel, un grand boubou bleu brodé de fils d’argent. Ils échangèrent leurs vœux sous le regard bienveillant du vieux prêtre de la paroisse.

Mama Adaku, assise sur une chaise d’honneur, rayonnait. Elle avait revêtu son plus beau pagne, un wax aux motifs éclatants, et portait un collier de perles offert par Cheta. Elle regardait les jeunes mariés avec une fierté indicible. Cette union, elle l’avait espérée, presque prophétisée. Et voilà qu’elle se réalisait, sous ses yeux fatigués mais heureux.

La fête dura trois jours et trois nuits. On mangea, on but, on dansa jusqu’à l’épuisement. Les villageois se souviendraient longtemps de ce mariage exceptionnel, le plus beau qu’ils aient jamais vu.

Le quatrième jour, alors que les invités commençaient à repartir, Cheta s’assit un instant auprès de Mama Adaku, à l’ombre du baobab centenaire qui trônait au centre du village.

— Alors, ma fille, tu es devenue ma bru, murmura la vieille femme avec un sourire malicieux.

— Oui, Maman. Grâce à vous. Sans votre bonté, sans votre confiance, rien de tout cela ne serait arrivé.

— Ne dis pas cela. C’est toi qui as semé la bonté, dès le premier jour, au bord de la rivière. Tu aurais pu passer ton chemin, comme tant d’autres. Mais tu t’es arrêtée. Tu as rempli ma jarre, tu as rempli mon cœur. Et Dieu, dans sa bonté infinie, t’a récompensée.

Cheta posa sa tête sur l’épaule de la vieille femme.

— Je vous aime, Maman.

— Moi aussi, ma fille. Moi aussi.

Épilogue : Le baobab

Le temps passa. Cheta et Chuba eurent deux enfants, un garçon et une fille, qu’ils prénommèrent Kofi et Adaku, en hommage à la grand-mère. Mama Adaku vécut encore de longues années, entourée de l’affection des siens. Elle partageait son temps entre sa hutte, qu’elle n’abandonna jamais, et la villa d’Assaba, où elle aimait jouer avec ses petits-enfants.

Un jour, elle s’éteignit paisiblement, dans son sommeil, à l’âge vénérable de quatre-vingt-douze ans. On l’enterra près du baobab, selon ses dernières volontés. Sur sa tombe, Cheta fit graver ces mots : « Celle qui croyait au pouvoir de la bonté. »

Aujourd’hui encore, les villageois de Kwalé racontent l’histoire de Cheta et de Mama Adaku. Ils disent que le baobab, la nuit, murmure leur légende aux étoiles. Une légende qui rappelle que la bonté est la plus précieuse des richesses, et que les actes de générosité, si modestes soient-ils, peuvent changer des vies bien au-delà de ce que l’on imagine.

Le baobab se souvient. Il se souvient de la jeune fille au seau, de la vieille femme à la jarre brisée, de l’eau puisée à la rivière. Il se souvient des larmes, des trahisons, des épreuves. Mais surtout, il se souvient de l’amour, cet amour simple et pur qui a triomphé de tout. Et quand le vent souffle dans ses branches, on croit entendre la voix de Mama Adaku qui murmure : « N’oublie jamais, mon enfant, la bonté est une graine. Sème-la partout, même dans les terres les plus arides. Un jour, elle germera, et son ombre protégera ceux que tu aimes. »