Le jour où le professeur Étienne Morel a laissé mourir un homme sur sa table d’opération après avoir refusé d’écouter l’avertissement d’un adolescent condamné, il a compris trop tard qu’on pouvait être le meilleur chirurgien d’un pays et rester pourtant un aveugle.
ll ne l’a dit à personne pendant des années. Ni à sa femme Claire, qui avait pourtant vu son sommeil se casser net à l’automne 2006. Ni à ses anciens collègues de l’hôpital Édouard-Herriot, à Lyon. Ni même au psychiatre qu’il a fini par consulter après avoir démissionné à 57 ans, alors que ses mains savaient encore recoudre un cœur ouvert avec une précision de métronome. Étienne Morel avait passé sa vie à croire à ce qui se prouvait. Une artère se bouchait, on la pontait. Une valve fuyait, on la remplaçait. Un moniteur sonnait, on réagissait. Il n’y avait pour lui ni mystère, ni destin, ni signe. Seulement des diagnostics, des protocoles, des statistiques. Pendant 28 ans, il avait été l’un des noms les plus respectés de la chirurgie cardiaque lyonnaise. Son service tournait comme une machine de guerre. Il arrivait à l’aube, buvait son café sans sucre dans une cuisine silencieuse de la Croix-Rousse, lisait ses revues médicales debout contre le plan de travail, puis partait à pied par tous les temps, comme s’il devait discipliner son corps pour garder la souveraineté de ses gestes. Claire, professeure de mathématiques en lycée, le regardait souvent s’éloigner avec ce mélange d’admiration et de fatigue que seules les femmes d’hommes très sûrs d’eux savent porter longtemps sans faire de bruit. Ils avaient 2 enfants, déjà partis de la maison. Mathieu vivait à Bordeaux, Luc à Bruxelles. Leur appartement était trop grand, trop rangé, presque monacal. Étienne aimait ce silence-là. Il le prenait pour de la paix, alors que c’était surtout une forteresse.
À l’hôpital, il régnait sur son bloc avec une autorité si ancienne qu’elle n’avait même plus besoin de se montrer. Son assistante opératoire, Sophie Renaud, anticipait ses demandes avant qu’il ne parle. L’anesthésiste, Karim Benali, travaillait avec lui depuis 14 ans et savait reconnaître au moindre souffle sur son masque le moment où le professeur commençait à s’agacer. Les internes le craignaient, les familles s’en remettaient à lui comme à un juge, et lui-même s’était habitué à ce rôle au point de confondre parfois compétence et toute-puissance. Il sauvait des vies, beaucoup. Cela forge chez un homme une confiance utile. Mais chez certains, et Étienne en faisait partie, cette confiance finit par se durcir jusqu’à devenir une forme de mépris poli pour tout ce qui échappe au contrôle.
En dehors du service de chirurgie cardiaque, il donnait parfois un coup de main en oncologie pédiatrique, pour surveiller les complications cardiaques liées à certaines chimiothérapies. Ce n’était pas son terrain. Là-bas, les murs avaient des dessins, les perfusions passaient à côté de peluches, et les parents remerciaient pour un sourire autant que pour un traitement. Il trouvait ce service difficile à supporter. Non à cause des enfants, mais à cause de ce que leur présence faisait remonter chez les adultes. Il préférait les blocs, les thorax ouverts, la mécanique pure. Face à un enfant qui allait mourir, la technique ne suffisait plus à faire écran.
C’est là qu’il a croisé pour la première fois Gabriel Vasseur, au début de septembre 2006. Gabriel avait 15 ans, une leucémie foudroyante, et un visage qui ne collait pas avec le mot “phase terminale”. Il était maigre, très pâle, mais ses yeux avaient une tranquillité presque dérangeante. Étienne l’avait aperçu par la porte entrouverte d’une chambre. Le garçon était assis dans son lit, penché sur un vieil ordinateur portable couvert d’autocollants de groupes de rock, de jeux vidéo et d’un club de foot. Un adolescent, simplement. Pas une icône de service palliatif….