« Si tu ramènes cette créature ici, Julien, tu n’es plus mon fils. »
Je revois encore le visage de ma mère sur l’écran satellite, déformé par la mauvaise connexion, mais assez net pour que sa phrase me transperce. Trois jours plus tôt, j’étais parti de Pointe-à-Pitre pour une mission écologique sur un îlot oublié au large de la Guadeloupe. Une semaine seul, quelques relevés, puis retour à la maison pour prouver à toute ma famille que je n’étais pas le raté qu’ils décrivaient depuis mon divorce.
Le premier matin, le silence était si épais que j’entendais presque mes pensées rebondir contre les palmiers. Je croyais que l’île était vide. Je croyais que le plus grand danger serait la soif, la chaleur ou la honte de rentrer sans rien avoir accompli.
Puis, à l’aube du troisième jour, je l’ai trouvée.
Elle gisait entre les roches volcaniques, comme si la mer l’avait déposée là avec précaution après une tempête que je n’avais même pas vue. Elle mesurait près de dix mètres. Sa peau brillait comme du sable clair mouillé. Ses cheveux blonds s’étalaient autour d’elle comme une rivière dorée prise dans les algues. Sa robe bleue, déchirée, portait des broderies étranges en forme d’étoiles de mer.
Et elle était enceinte.
J’aurais dû fuir. Prévenir les autorités. Me cacher. Mais quand elle a gémi, un son grave et fragile à la fois, quelque chose en moi s’est brisé.
— De l’eau… a-t-elle murmuré en français, avec un accent que je n’avais jamais entendu.
Je lui ai apporté des noix de coco, puis des fruits, puis des feuilles pour protéger son visage du soleil. Elle s’appelait Lira. Elle disait avoir été séparée des siens par une tempête. Elle parlait peu, mais chaque fois que sa main immense se posait sur son ventre, je comprenais qu’elle avait plus peur pour son enfant que pour elle-même.
Pendant sept jours, je l’ai aidée. J’ai oublié mes blessures, mon ex-femme, les reproches de ma mère, les moqueries de mon frère Maxime qui disait toujours que je voulais sauver tout le monde sauf moi-même.
Le soir du septième jour, j’ai réussi à rétablir une liaison satellite. J’ai appelé chez moi. Je pensais demander de l’aide.
Ma mère a hurlé quand elle a vu Lira derrière moi.
Maxime a dit qu’il fallait la signaler aux militaires.
Et ma mère, sans trembler, a lancé cette phrase :
— Si tu ramènes cette créature ici, Julien, tu n’es plus mon fils.
Puis Lira a ouvert les yeux, a regardé l’écran, et a murmuré :
— Ce ne sont pas eux qui me font peur. C’est ce qu’ils ont envoyé te chercher.
À cet instant, derrière moi, le ciel s’est assombri sans aucun nuage.