— « Maman, ouvre-moi… j’ai froid dehors », a murmuré ma fille à une heure du matin, alors que je l’avais enterrée quatre ans plus tôt.
Je m’appelle Isabelle Moreau, j’ai soixante-cinq ans, et depuis la mort de ma fille Camille, ma maison de Tours n’était plus qu’un endroit où le silence respirait à ma place. Cette nuit-là, le téléphone a sonné exactement à 1 h 03. Pas un appel normal. Un cri métallique dans le noir.
J’ai décroché avec les mains tremblantes.
Au début, il n’y eut qu’un souffle, des parasites, puis cette voix. Douce. Brisée. Impossible.
— Maman… ouvre-moi. S’il te plaît.
Mon sang s’est glacé. Camille était morte dans l’incendie de son pavillon, à Saint-Pierre-des-Corps. On m’avait montré un cercueil fermé. On m’avait remis une urne de mots administratifs : accident domestique, corps non identifiable, décès confirmé.
Et pourtant, derrière ma porte, quelqu’un venait de frapper.
Je me suis levée comme une vieille femme de cent ans, les jambes molles, le cœur prêt à rompre. Par le judas, je l’ai vue.
Ma fille.
Pâle, maigre, trempée par la pluie, les cheveux collés au visage, une écharpe remontée jusqu’à la joue. Elle tenait debout par miracle sous la lumière jaune du lampadaire.
J’ai ouvert.
Camille est tombée dans mes bras.
— Aide-moi, maman… je n’arrive plus à fuir.
Son souffle était chaud. Son corps était réel. Je l’ai serrée si fort que j’ai cru la casser. Quand je l’ai installée sur le canapé, j’ai vu les cicatrices sur son cou, sa joue gauche, ses mains. Le feu l’avait marquée, mais il ne l’avait pas prise.
— Je ne suis pas morte dans l’incendie, a-t-elle dit. Quelqu’un a voulu me tuer.
J’ai senti le sol disparaître.
Elle a bu trois gorgées de tisane, puis elle a murmuré les deux noms qui ont détruit tout ce que je croyais savoir.
— C’était Thomas. Et sa maîtresse, Élodie.
Thomas, son mari. Celui que j’avais consolé au cimetière. Celui qui sanglotait devant tout le quartier en jurant qu’il l’aimerait jusqu’à son dernier souffle. Élodie, sa collègue, venue déposer des lys blancs sur la tombe de ma fille.
Camille m’a attrapé la main.
— Cette nuit-là, j’ai senti l’essence avant de voir les flammes.
Puis elle a levé les yeux vers moi, terrifiée.
— Et maman… ils savent peut-être déjà que je suis revenue.