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J’ai travaillé un double service le jour de Noël – mes parents ont dit à ma fille qu’il n’y avait “pas de place pour elle” à la table. Le lendemain matin, ils ont trouvé une enveloppe sur leur porte… et ont commencé à crier.

La lumière blanche des urgences ressemblait à une punition de Noël. À 22 h 30, la salle de déchocage du centre hospitalier de Pontoise brillait d’un éclat si cru qu’on aurait dit qu’il n’existait plus ni nuit, ni réveillon, ni famille, seulement du chrome, des blouses froissées

 

l’odeur d’antiseptique et les visages tirés de ceux qui tenaient debout par habitude. Camille Delaunay en était à sa 14e heure de garde. Elle avait pris un double service pour qu’une jeune infirmière, mère de 2 petits, puisse passer le réveillon chez elle. Depuis le début de l’après-midi, elle n’avait pas arrêté : un adolescent ivre blessé dans un accident sur la N184, une vieille dame tombée sur un trottoir verglacé, un homme en crise d’angoisse retrouvé tremblant dans sa voiture, une enfant brûlée en aidant à sortir un gratin du four. Noël rendait tout plus bruyant et plus triste. Même les pleurs semblaient différents ce soir-là.

Entre 2 constantes, entre 2 perfusions, Camille pensait à sa fille, Lucie, 17 ans, qui devait être en train d’arriver chez ses grands-parents à Saint-Gratien pour leur fameux réveillon de Noël. C’était la 1re année qu’elle y allait seule depuis qu’elle avait obtenu son permis. Camille l’avait imaginée toute la journée : son sac de nuit sur l’épaule, ses joues rosies par le froid, l’odeur du sapin en ouvrant la porte, la dinde aux marrons de sa mère, les rires, les cousins, la musique trop forte, les petites habitudes rassurantes d’une famille qui, malgré ses défauts, devait au moins être capable d’offrir une chaise à une enfant pour Noël. Cette image-là, minuscule et chaude, lui avait servi de braise intérieure pendant toute la garde.

Quand elle a enfin badgé sa sortie à 23 h 12, son dos la brûlait, ses tempes cognaient et ses pieds semblaient remplis de sable. Le trajet jusqu’à leur pavillon de Cormeilles-en-Parisis s’est fait dans un brouillard de feux rouges, de chansons de Noël à la radio et de fatigue compacte. Elle n’avait qu’une envie : se glisser sous la couette 4 heures, puis se lever et rejoindre sa famille pour le petit déjeuner du 25.

Mais en ouvrant sa porte, elle a compris que quelque chose clochait avant même de voir quoi que ce soit.

La maison était plongée dans le noir. Pas un bruit. Pas l’ombre d’une télé laissée allumée, pas de lumière dans l’entrée, rien. Et là, bien rangées près du paillasson, il y avait les bottines fourrées de Lucie, encore couvertes d’un peu de neige fondue. Le cœur de Camille s’est contracté brutalement. Son 1er réflexe a été celui d’une infirmière : sang, malaise, accident, chute. Elle a avancé d’un pas sec, son sac encore à l’épaule, en balayant la pièce du regard. Le manteau de Lucie n’était pas pendu au porte-manteau, il était jeté sur l’accoudoir du canapé comme s’il avait été abandonné à la hâte. Son sac de nuit, celui qu’elle avait préparé avec soin en y glissant son pyjama neuf et les cadeaux pour ses cousins, était posé au sol, fermé, intact.

Puis Camille l’a vue.

Lucie était recroquevillée sur le canapé sous le vieux plaid bleu qu’ils gardaient là pour les soirées fraîches. Elle dormait, mais pas du sommeil tranquille d’une adolescente rassurée. Elle dormait comme on se protège, genoux remontés contre la poitrine, épaules fermées, comme si elle essayait de devenir plus petite que sa propre peine. Camille est restée figée quelques secondes dans l’entrée, ses clés encore serrées dans sa main. Lucie était censée être ailleurs. Elle était censée être entourée. Pas seule dans une maison noire.

Elle s’est approchée doucement, s’est agenouillée près du canapé et a dégagé une mèche collée à sa joue.

— Lucie… mon cœur… réveille-toi.

Les yeux de la jeune fille se sont ouverts dans un flou d’épuisement, puis se sont fixés sur elle. Il y a eu, l’espace d’une seconde, du soulagement. Et juste après, quelque chose de bien pire : une tristesse fatiguée, lourde, déplacée sur un visage de 17 ans.

— Maman ? a-t-elle soufflé.

Sa voix était pâteuse….