Partie 2
Mais les murs, eux, entendaient aussi les autres voix.
Celles qui ne sortaient jamais devant les invités. Celles qui n’étaient jamais dites quand les voisins passaient. Les voix basses, sèches, sans masque.
— Elle mange déjà trop pour quelqu’un qui ne travaille pas assez, disait Aunt Sarah.
— Elle devrait être reconnaissante, répondait Uncle Gideon. Sans nous, elle serait dans la rue.
Et parfois, pire encore.
— Elle commence à devenir belle… il faudra surveiller ça.
Nia avait appris à ne pas réagir. À avaler les mots comme on avale une eau sale : sans goût, sans choix.
Elle parlait peu. Elle baissait les yeux. Elle devenait invisible à force d’être présente.
Jusqu’au jour où on décida de la donner.
Pas comme on marie une fille.
Comme on règle un problème.
Le matin du mariage, il n’y eut ni musique, ni henné, ni rires. Juste une chaleur lourde qui collait aux murs de la maison et rendait chaque respiration plus difficile.
Nia était assise dans une petite pièce, vêtue d’un tissu simple. Sa main tremblait légèrement, mais son visage restait immobile.
Elle n’avait pas pleuré.
Pas encore.
Parce qu’il n’y avait même plus assez d’énergie pour ça.
Quand on la fit entrer dans le salon, elle comprit immédiatement.
Il était là.
L’homme au manteau usé.
Il ne semblait pas déplacé. Il semblait… silencieusement présent, comme une chose ancienne que personne n’avait pris la peine de comprendre.
Son nom était murmuré à peine :
— Monsieur Idris.
On disait qu’il vivait seul. Qu’il refusait les cérémonies. Qu’il ne possédait rien de remarquable.
Et surtout… qu’il n’était pas important.
C’est pour cela qu’on l’avait choisi.
Parce qu’un homme sans valeur apparente ne ferait jamais d’ombre à la famille Gideon.
Quand la cérémonie fut terminée, personne n’applaudit.
Reena gloussa doucement.
— Elle est vraiment partie avec lui…
Deka répondit en riant :
— Au moins, elle ne sera plus notre problème.
Nia entendit tout.
Mais elle marcha quand même vers la voiture.
Parce qu’à un moment dans la vie, on cesse de choisir. On se laisse seulement déplacer.
La maison de Monsieur Idris était petite.
Beaucoup plus petite que tout ce qu’elle avait connu.
Pas de marbre. Pas de grands murs. Pas de cris. Pas de surveillance constante.
Juste le silence.
Un silence différent.
Pas lourd.
Stable.
Il lui montra sa chambre sans dire grand-chose.
— Tu peux te reposer, dit-il simplement.
Sa voix était calme. Trop calme.
Nia hocha la tête.
Elle s’attendait à la fatigue. À l’indifférence. À la même froideur que partout ailleurs.
Mais rien de tout cela n’arriva.
Les jours passèrent.
Puis une semaine.
Puis deux.
Et quelque chose commença à déranger Nia.
Il ne la traitait pas comme une servante.
Il ne la traitait pas comme une possession.
Il ne lui posait aucune question intrusive.
Il observait seulement.
Et parfois, quand elle pensait qu’il ne regardait pas, il la regardait quand même… comme s’il comprenait quelque chose qu’elle-même ignorait.
Un soir, elle le surprit dans une pièce fermée.
La porte était entrouverte.
À l’intérieur, elle vit des documents. Des dossiers. Des plans. Des chiffres.
Et une tablette ouverte sur une carte du pays.
Elle recula immédiatement.
Son cœur battait trop vite.
Ce n’était pas un homme pauvre.
Pas un homme simple.
Pas un homme oublié.
Le lendemain matin, il posa une tasse de thé devant elle.
— Tu n’as pas dormi, dit-il doucement.
Ce n’était pas une question.
Nia ne répondit pas.
Ses doigts serraient le tissu de sa robe.
— Qui êtes-vous vraiment ? demanda-t-elle enfin.
Un silence.
Long.
Puis il leva les yeux vers elle.
Et pour la première fois, son regard n’avait plus rien de faible.
— Quelqu’un que ta famille n’aurait jamais dû choisir pour toi… dit-il calmement.
Nia sentit un frisson glacé lui traverser le corps.
— Pourquoi ? murmura-t-elle.
Il posa sa tasse.
Et sa réponse changea tout.
— Parce que je connais ton oncle Gideon.
Et je sais exactement ce qu’il a fait… avant de te “donner” à moi.
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