Visite urgente de Syriens en Algérie : que veut Damas de Tebboune ?

L’atterrissage d’un avion officiel en provenance de Damas sur le tarmac de l’aéroport international Houari Boumediene d’Alger ne relève jamais de la simple routine diplomatique. Mais lorsque la passerelle s’abaisse pour laisser descendre non seulement le nouveau ministre syrien des Affaires étrangères, Asaad Al-Shaibani, mais également le chef de l’agence des renseignements généraux, Hussein Salama, l’événement prend une dimension géopolitique extraordinaire. Ce n’est plus une simple visite de courtoisie ; c’est un signal faible, mais ô combien puissant, qu’une reconfiguration majeure est en cours au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.
Pour les observateurs avertis, la composition de cette délégation syrienne est un livre ouvert. En diplomatie, la présence conjointe du chef de la diplomatie et du patron des services secrets signifie qu’on ne vient pas pour échanger des amabilités ou signer des protocoles d’accord superficiels. Les valises de ces hauts responsables contiennent des dossiers sensibles, des arrangements tacites et des cartes sécuritaires complexes. L’arrivée de la « nouvelle Syrie » à Alger pose une question fondamentale : pourquoi l’Algérie, et pourquoi maintenant ?
L’Algérie et la Syrie : La constance de l’État face aux hommes
Pour bien comprendre les enjeux de cette visite d’urgence, il faut opérer un retour en arrière indispensable. Le 8 décembre 2024, le paysage politique arabe a été bouleversé par la chute du régime de Bachar al-Assad, ouvrant une phase de transition inédite dirigée par Ahmed Al-Sharaa. Durant les années de plomb de la guerre civile syrienne, l’Algérie s’était distinguée par une position singulière, souvent critiquée mais farouchement maintenue : elle n’a jamais rompu ses relations avec Damas, refusant de s’aligner sur l’axe visant le renversement du régime.
La logique algérienne a toujours été limpide, dictée par sa propre doctrine de politique étrangère : non à l’intervention extérieure, non au démantèlement des institutions étatiques, et oui à une solution politique inter-syrienne. Cependant, la chute d’Assad aurait pu plonger les relations bilatérales dans le flou. Nombreux sont ceux qui prédisaient un froid polaire entre Alger et le nouveau pouvoir de transition. C’était mal connaître le pragmatisme froid de la diplomatie algérienne.
L’Algérie n’a pas agi sous le coup de l’émotion ou de la rancœur. Elle n’a pas traité Ahmed Al-Sharaa comme un opposant infréquentable, mais comme le nouveau dépositaire de l’autorité étatique syrienne. Pour Alger, le pari ne se fait jamais sur les hommes ou les régimes de passage, mais sur la pérennité des États. Ainsi, dès février 2025, à peine quelques semaines après la transition, le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, s’est rendu en personne à Damas en tant qu’envoyé spécial du président Abdelmadjid Tebboune pour remettre une lettre écrite au nouveau dirigeant syrien. Cette démarche pionnière posait les jalons d’une reconnaissance de facto de la nouvelle réalité politique syrienne, sans précipitation, mais avec une clarté stratégique remarquable. Aujourd’hui, la dynamique s’inverse : ce n’est plus Alger qui se déplace, c’est Damas qui vient chercher l’onction et l’appui de l’Algérie.
L’expertise sécuritaire algérienne : Une denrée précieuse pour Damas
La présence du chef des renseignements généraux syriens, Hussein Salama, à Alger est la clé de lecture absolue de ce déplacement. Un État qui sort d’une guerre civile dévastatrice et d’un changement de régime brutal fait face à un vide sécuritaire abyssal. Les institutions doivent être reconstruites sur les décombres de l’ancien appareil, les réseaux de sécurité doivent être purgés et réorganisés, et la menace des groupes extrémistes ainsi que des combattants étrangers reste omniprésente. À cela s’ajoutent le contrôle des frontières poreuses et la prolifération incontrôlée des armes.
C’est précisément sur ce terrain que l’Algérie dispose d’un avantage comparatif unique. Ayant surmonté la tragédie de la décennie noire dans les années 1990, l’Algérie possède une expertise mondialement reconnue en matière de lutte contre le terrorisme, de déradicalisation et de préservation des structures étatiques post-conflit. Cette ingénierie de la sécurité ne s’étale pas dans les colloques internationaux ; elle se transmet dans le secret des cabinets militaires et des services de renseignement. Damas a cruellement besoin de ce savoir-faire algérien pour stabiliser son territoire et éviter le scénario de la somalisation ou du chaos libyen, un modèle de déliquescence étatique que l’Algérie redoute par-dessus tout à ses propres frontières avec le Mali et la Libye.
De plus, pour Alger, aucun partenariat économique ou investissement dans la nouvelle Syrie ne peut s’envisager sans de solides garanties de sécurité. Pour savoir avec qui traiter et s’assurer que les investissements ne tomberont pas entre les mains de milices incontrôlées, l’établissement de canaux sécuritaires directs et fiables entre Alger et Damas est une condition sine qua non.
Le secteur de l’énergie : La porte d’entrée de la reconstruction
Au-delà de la sécurité, le grand défi de la nouvelle Syrie est économique, et il commence par une urgence vitale : l’électricité. Sans énergie, il n’y a pas de reconstruction possible, pas d’usines qui tournent, pas d’hôpitaux stables et aucun espoir de voir les millions de réfugiés retourner au pays. Le secteur énergétique syrien est en ruine.
L’Algérie, géant énergétique régional, s’est déjà positionnée sur ce dossier de manière très concrète. La compagnie nationale Sonelgaz a dépêché une délégation d’experts et de techniciens en Syrie pour évaluer l’état catastrophique du réseau électrique local. L’Algérie apporte son expertise technique en matière de gaz et d’électricité pour redonner vie aux infrastructures syriennes. Pour Damas, l’aide algérienne est une bouée de sauvetage. Pour Alger, c’est un retour pragmatique et influent sur la scène moyen-orientale par la grande porte : celle du développement et de la coopération technique, loin des slogans idéologiques creux.
La Syrie n’est pas un pays périphérique. Sa position géographique au carrefour de la Turquie, du Liban, de l’Irak, de la Jordanie et de la Palestine occupée en fait un pivot incontournable de toute équation majeure au Moyen-Orient. En investissant le terrain de la reconstruction énergétique, l’Algérie s’assure un siège stratégique dans la Syrie de demain.
Une diplomatie silencieuse mais redoutablement efficace

Il serait toutefois prématuré de parler d’une alliance économique ou militaire totale et inconditionnelle. Nous sommes actuellement dans une phase d’évaluation mutuelle, un test de confiance grandeur nature. L’Algérie observe avec une vigilance extrême la trajectoire du gouvernement de transition d’Ahmed Al-Sharaa. La grande question qui préoccupe la présidence algérienne est de savoir quelle forme d’État naîtra de cette transition : s’agira-t-il d’un État inclusif, capable de préserver l’intégrité territoriale de la Syrie et de bâtir des institutions républicaines solides, ou le pays sombrera-t-il sous la coupe de milices et d’influences étrangères divergentes ?
L’offensive diplomatique algérienne en Syrie répond également à une logique de contre-influence. La chute d’Assad a ouvert un vide que de nombreuses puissances régionales et internationales — Turcs, Arabes du Golfe, Européens et Américains — s’empressent de combler pour étendre leur hégémonie. Si l’Algérie restait passive, elle abandonnerait un terrain historique d’influence à des axes géopolitiques concurrents.
La méthode algérienne se déploie sans fracas ni déclarations tonitruantes. Fidèle à sa tradition de diplomatie de l’ombre, Alger avance à pas feutrés mais mesurés. La visite d’Asaad Al-Shaibani et de Hussein Salama marque le début d’une nouvelle ère dans les relations algéro-syriennes. Alors que les cartes du Moyen-Orient sont en train d’être entièrement rebattues, l’Algérie prouve une fois de plus qu’elle sait anticiper les mutations de l’histoire, en plaçant la doctrine de l’État au-dessus des contingences des régimes. Le test syrien ne fait que commencer, et Alger est bien décidée à en être l’un des arbitres discrets mais incontournables.