Séisme au sommet de l’État en Algérie : Les trois secrets de la chute brutale du général Hassan

Le retour éphémère d’un géant de l’ombre
L’histoire politique et sécuritaire de l’Algérie contemporaine vient d’enregistrer l’un de ses rebondissements les plus spectaculaires. On le pensait indéboulonnable, taillé pour devenir le patron le plus puissant et le plus durable des services de renseignements algériens. Certains observateurs prédisaient même sa promotion imminente au poste de coordinateur des services secrets, une fonction stratégique laissée vacante depuis le printemps 2019. Pour beaucoup, il était l’homme capable de faire renaître le mythe du général Toufik, de réincarner cette figure du « Dieu de l’Algérie » (Rab el-Dzaïr) et de s’imposer comme le maître absolu des appareils sécuritaires.
Pourtant, le couperet est tombé avec une brutalité inouïe : le général Hassan a été éjecté de son poste après seulement une unique et petite année d’exercice.
Le 24 mai 2025, sa nomination à la tête de la Direction Générale de la Sécurité Intérieure (DGSI) avait pourtant provoqué une immense stupéfaction à travers tout le pays. C’était l’heure de la grande revanche pour ce haut gradé légendaire, ancien chef du Scorat (l’unité d’élite de la division antiterroriste), célébré comme l’as incontesté de l’infiltration et l’un des plus fins connaisseurs des groupes armés islamistes dans la région hautement complexe et obscure du Sahel.
À plus de 75 ans, après avoir purgé une peine de cinq années de prison ferme entre 2015 et 2020, cet homme que l’on disait affaibli et malade signait un retour fracassant. Ce come-back inespéré incarnait le retour en force du génie machiavélique de l’ère Toufik, dont il fut le disciple le plus précieux et le collaborateur le plus intime. En l’installant aux commandes de la plus puissante agence de renseignement du pays, l’opinion publique s’attendait à une reconfiguration majeure de la gouvernance nationale. On espérait que le président Abdelmadjid Tebboune s’appuierait enfin sur une compétence brillante et patriotique pour substituer une intelligence stratégique à la politique de répression brutale, d’étouffement des libertés et de persécution qui caractérise son mandat.
La déception est aujourd’hui à la mesure des espoirs suscités. Le général Hassan n’a pas fait de vieux os, rejoignant la cohorte des chefs de services secrets balayés par une instabilité chronique et alarmante depuis 2019. Cette valse incessante des patrons du renseignement, où les prisonniers d’hier deviennent les directeurs d’aujourd’hui avant de retourner derrière les barreaux, témoigne d’un dysfonctionnement systémique majeur et d’une perte totale de repères au sein du pouvoir algérien.
Face aux rumeurs et aux campagnes de désinformation qui saturent l’espace public, une analyse factuelle met en lumière les trois affaires d’État qui ont scellé la disgrâce et la chute du général Hassan.
1. L’affaire Nasserdine Mohamed : les milliards volatilisés de la mafia des cigarettes
Le premier motif de la chute du général Hassan trouve sa source dans la gestion de l’affaire dite « Nasserdine Mohamed » (Nassar John), un dossier qualifié à juste titre de plus grand scandale politique et sécuritaire de l’Algérie depuis la fin de la décennie noire. Ancien patron de la DGSI nommé en juin 2024 et limogé un an plus tard, Nasserdine Mohamed s’était retrouvé assigné à résidence dans une villa militaire ultra-sécurisée à Zeralda. À la mi-septembre 2025, il s’en est évadé dans des conditions dignes d’un thriller hollywoodien ou d’une série Netflix.
Cette évasion spectaculaire avait plongé Alger dans un état de siège qui ne disait pas son nom : la capitale était verrouillée, les plages surveillées et la navigation de plaisance interdite par crainte d’une fuite par la mer vers l’Espagne. Si le récit officiel, teinté d’un surréalisme grossier, prétend qu’il a été retrouvé fin octobre 2025 au domicile des parents de sa jeune maîtresse, une influenceuse de l’application TikTok, les dessous de l’enquête révèlent une réalité beaucoup plus sombre.
En coulisses, la Direction Centrale de la Sécurité de l’Armée (DCSA) et la DGSI du général Hassan se partageaient les investigations. C’est le général Hassan qui, aux côtés de l’ancien procureur général près la cour militaire de Blida, Fouad Boukhari, a mené les négociations délicates pour convaincre le fugitif de se rendre, orchestrant ensuite un simulacre d’arrestation.

Cependant, les perquisitions menées dans les résidences luxueuses du fuyard à Hydra et El Biar ont mis au jour une fortune colossale. Nasserdine Mohamed, en complicité avec l’ancien patron de la société tabacole algéro-émiratie (STAEM), Zouheir Khaled, dirigeait un réseau mafieux tentaculaire qui monopolisait le marché national de la cigarette, un secteur pesant plus de 4 milliards de dollars. En utilisant un intermédiaire — un faux colonel prénommé Omar, ancien agent infiltré reconverti —, ce réseau rackettait quotidiennement les grossistes de tabac. Les conclusions des enquêteurs militaires se sont révélées extravagantes : la seule part personnelle de « Nassar John » s’élevait à 2 milliards de centimes par jour, un flux de liquidités stocké dans des caches secrètes, des sous-sols et des hangars, ou converti en devises pour acquérir des patrimoines immobiliers en Espagne.
Le scandale qui a provoqué la fureur du chef d’état-major de l’armée, Saïd Chengriha, et du président Tebboune réside dans la comptabilisation de ce butin. Lors de la mise sous séquestre des fonds, les sommes formellement consignées sur les procès-verbaux de la DGSI et de la DCSA se sont avérées largement inférieures aux montants réellement saisis. Des sacs de billets et des fortunes en cash se sont mystérieusement volatilisés entre les lieux de perquisition et les coffres des services de sécurité. Incapable de contrôler ses propres officiers ou soupçonné de complaisance, le général Hassan a été jugé directement responsable de ce détournement de fonds saisis, marquant le début de sa rupture avec le haut commandement militaire.
2. Le double attentat de Blida : le fiasco de l’antiterrorisme
Le deuxième motif de sa disgrâce touche au cœur même des compétences du général Hassan : la sécurité nationale et l’antiterrorisme. Le 13 avril 2026 restera comme une journée noire pour l’appareil sécuritaire algérien. Ce jour-là, alors que le pays accueillait le Pape pour une visite d’une portée diplomatique internationale majeure, un double attentat-suicide a secoué la ville de Blida, située à seulement quarante kilomètres d’Alger et des lieux protocolaires. Une heure à peine après l’atterrissage du souverain pontife, deux kamikazes ont déclenché leurs charges explosives.
Bien que la vigilance finale des forces de l’ordre ait permis de neutraliser les terroristes et d’éviter des pertes civiles directes, les images de corps déchiquetés et de débris ensanglantés au milieu de l’artère principale de Blida ont fait le tour des chancelleries. Pour le régime algérien, qui dépense une énergie considérable à vendre l’image d’un pays totalement pacifié ayant définitivement éradiqué le terrorisme islamiste radical, le préjudice a été immense.
Le haut commandement militaire a imputé ce fiasco directement au général Hassan. La mission régalienne absolue de la DGSI est la prévention et l’anticipation, et non la simple réaction après détonation. Comment deux jeunes Algériens issus de milieux défavorisés, radicalisés à bas bruit et de fraîcheur date, ont-ils pu déjouer l’appareil de surveillance de la DGSI ? Si ces terroristes avaient mieux maîtrisé leurs ceintures explosives, l’événement se serait transformé en un bain de sang historique sous les yeux des médias internationaux.
Pour masquer cette défaillance flagrante, les laboratoires de propagande du régime Tebboune ont tenté d’imposer un narratif absurde, niant le double attentat-suicide pour évoquer la simple explosion accidentelle d’une bonbonne de gaz. Une manipulation grossière qui n’a pas abusé l’état-major de l’armée, conscient que la DGSI venait de faillir gravement à sa mission première sous la direction de Hassan.
3. L’affaire Ibtissem Hamlaoui : l’alliance interdite avec le clan présidentiel
Le coup de grâce, l’infraction de trop qui a fait déborder le vase, est survenu au début du mois de mai 2026 avec l’affaire Ibtissem Hamlaoui, présidente du Croissant-Rouge algérien. Cette dernière a organisé en toute discrétion un congrès visant à s’octroyer un second mandat, au mépris le plus total de la législation nationale stricte qui régente les organisations de la société civile de cette importance stratégique.
Ibtissem Hamlaoui traîne derrière elle une réputation sulfureuse, décrite par les services d’investigation comme un véritable « semi-remorque de scandales ambulants ». Elle est citée dans des dossiers de corruption financière, de trafic d’influence, de chantage à la « sex-tape », d’enrichissement personnel et de harcèlement de magistrats. Face à un tel profil, le rôle du général Hassan était limpide : diligenter des enquêtes à charge, rédiger des rapports d’opportunité noirs et bloquer fermement sa reconduction à la tête de cette institution sensible.
Pourtant, le patron de la DGSI a choisi de se faire le protecteur d’Ibtissem Hamlaoui. Cédant aux pressions informelles du cabinet de la présidence de la République, il s’est aligné sur les intérêts de Boualem Boualem (conseiller influent), de l’omniprésent secrétariat particulier de Tebboune, et du propre fils du chef de l’État, Mohamed Tebboune. Ce clan présidentiel souhaitait à tout prix maintenir Hamlaoui à son poste pour des intérêts purement affairistes et personnels.
Le général Hassan a commis l’erreur politique fatale de cacher ces manœuvres à l’état-major de l’armée. Bien que la DGSI soit administrativement rattachée à la présidence, elle demeure une institution de nature et de statut strictement militaires. En tournant le dos à sa hiérarchie naturelle pour s’acoquiner avec les réseaux civils et informels du clan Tebboune, Hassan a fait preuve d’un manque de lucidité sidérant pour un homme de sa trempe. Voir l’un des plus grands cerveaux de la lutte antiterroriste se faire manipuler et instrumentaliser dans les combines de courtisans médiocres a provoqué la colère définitive de Saïd Chengriha, scellant son limogeage immédiat.
Une instabilité chronique menaçante
La chute du général Hassan met à nu les fractures béantes et la guerre des clans féroce qui se joue au cœur du pouvoir algérien. En l’espace d’une année, les certitudes se sont volatilisées, laissant place à une désorientation générale où l’intérêt supérieur de la sécurité nationale semble sacrifié sur l’autel des combines financières et des ambitions politiques individuelles. Ce nouveau séisme au sein de la DGSI confirme que l’appareil sécuritaire algérien traverse une crise systémique profonde, dont l’instabilité des hommes n’est que le symptôme le plus visible.