RÉVÉLATIONS : Comment Tebboune a fermé les yeux sur l’hémorragie des devises chez Tosyali Algérie

Les coulisses d’un passe-droit présidentiel qui ébranle la souveraineté financière de l’Algérie
Une affaire d’État d’une gravité inédite secoue actuellement les institutions financières et sécuritaires algériennes. Au cœur de ce scandale, les pratiques de transfert illicite de capitaux et de surfacturation salariale à mettre au compte du géant sidérurgique turc Tosyali, actif à Bettiwa, dans la wilaya d’Oran. Plus grave encore, les révélations indiquent que le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, est intervenu personnellement pour paralyser une enquête de sécurité nationale et lever les blocages bancaires imposés à l’entreprise. Ce choix politique pose la question de la dépendance croissante d’Alger vis-à-vis d’Ankara et met en lumière un traitement de faveur qui s’apparente, pour de nombreux observateurs, à une véritable forme de vassalisation économique.
Un mécanisme sophistiqué d’évasion de devises
Officiellement, la filiale algérienne du groupe turc, Tosyali Iron Steel Industry Algérie, est présentée comme un modèle de réussite industrielle, revendiquant plus de 8 000 emplois directs. Néanmoins, l’examen détaillé des effectifs révèle une autre réalité. Parmi ces employés, on dénombre plus de 600 expatriés turcs, soit environ 8 % de la masse salariale totale, occupant principalement des postes d’encadrement, d’ingénierie et de direction.
Si la législation algérienne autorise les travailleurs étrangers à percevoir et à transférer hors du pays jusqu’à 50 % de leur rémunération nette en devises, elle encadre strictement ces mouvements pour éviter la fuite des capitaux. Le reliquat des 50 % doit impérativement être versé en dinars algériens, sur le sol national, et être soumis à l’Impôt sur le Revenu Global (IRG).
Les investigations menées par la Banque d’Algérie et les services fiscaux ont révélé des anomalies majeures. Les autorités ont découvert que la quasi-totalité de ces 600 salariés turcs bénéficiaient de salaires disproportionnés, s’échelonnant de 5 000 € à plus de 25 000 €, voire 30 000 € par mois. Si de telles rémunérations restent concevables pour un cercle très restreint de top managers (une dizaine ou une vingtaine de dirigeants au sein d’une multinationale), leur généralisation à des centaines de superviseurs et d’ingénieurs a immédiatement éveillé les soupçons de l’administration financière.
Cette stratégie correspond à une technique d’optimisation abusive, voire de fraude fiscale, connue sous le nom de split salary (fractionnement salarial) ou de gonflage artificiel des rémunérations. En surévaluant les salaires de ses expatriés sur le papier, le groupe Tosyali s’assurait le droit de ponctionner chaque mois des millions d’euros dans les réserves de change de la Banque d’Algérie pour les transférer légalement vers la Turquie. Il convient de rappeler que le dinar algérien n’étant pas une monnaie convertible, ces transferts en devises ne proviennent pas des fonds propres convertis de l’entreprise, mais sont directement puisés dans les précieuses réserves de change de l’État algérien, mises à disposition par le biais du système bancaire national.
L’intervention directe d’Abdelmadjid Tebboune depuis Ankara

Face à la fuite massive de capitaux, la Banque d’Algérie et les services fiscaux avaient pris la décision de bloquer l’ensemble des transferts de devises de Tosyali liés aux salaires des expatriés pour une période de trois mois. Parallèlement, une enquête approfondie avait été confiée aux services secrets algériens afin de déterminer l’ampleur du préjudice économique et de vérifier l’existence de contrats de travail fictifs ou gonflés.
Exaspérée par ce contrôle de routine qui gelait plusieurs millions d’euros, la direction du groupe turc a choisi de contourner les canaux administratifs pour faire pression au plus haut niveau de l’État. L’occasion s’est présentée lors de la visite officielle du président Abdelmadjid Tebboune en Turquie.
Le 7 mai 2026, au sein même de sa résidence présidentielle à Ankara, Abdelmadjid Tebboune a accordé une audience privée aux dirigeants du groupe, menés par Fuat Tosyali. Cet homme d’affaires, l’un des plus influents de Turquie, est un proche allié du président turc Recep Tayyip Erdoğan. Durant cette rencontre, les représentants de Tosyali ont déployé les arguments classiques du lobbying industriel : promesse de dépasser le milliard de dollars d’exportations, contribution à la diversification de l’économie algérienne et rôle pivot de l’entreprise dans l’axe Alger-Ankara. Se posant en victimes d’une bureaucratie tatillonne et d’une injustice flagrante, ils ont exigé une intervention présidentielle immédiate.
La réponse du chef de l’État algérien ne s’est pas fait attendre. Sans solliciter le rapport des services de sécurité, sans consulter le ministère des Finances et sans chercher à entendre les arguments de sa propre administration fiscale, Abdelmadjid Tebboune a cédé aux exigences du groupe turc. Dès le lendemain, le 8 mai 2026, des instructions fermes et urgentes ont été transmises à la Banque d’Algérie et au fisc pour lever sans condition tous les blocages bancaires. En l’espace de 24 à 48 heures, l’enquête a été étouffée et Tosyali a obtenu l’autorisation de transférer l’intégralité des salaires en devises cumulés sur trois mois, représentant une somme colossale évaporée du Trésor public.
Du partenariat pragmatique à la dépendance politique
Cette décision suscite de vives tensions et de l’incompréhension au sein même des institutions algériennes, qui voient leurs prérogatives de contrôle bafouées au profit d’intérêts étrangers. La question n’est pas de contester l’importance des investissements turcs en Algérie ou les performances de son industrie, mais de dénoncer l’application d’un double standard permanent.
Tandis que les entreprises locales algériennes font face à des barrières bureaucratiques permanentes, à des restrictions drastiques pour l’importation de matières premières ou de services, et à des contrôles fiscaux d’une extrême rigueur, le groupe Tosyali semble évoluer dans une zone d’impunité totale.
Ce traitement d’exception ne s’applique pas non plus aux autres investisseurs occidentaux (français, européens ou américains), soumis sans dérogation aux règles du contrôle des changes. Pour les opérateurs turcs, le guichet semble ouvert sans restriction, au détriment des intérêts économiques nationaux.
L’argument de l’exceptionnalité de Tosyali mérite également d’être nuancé. L’analyse des conditions d’installation du groupe en Algérie démontre que son succès repose en grande partie sur les privilèges exorbitants octroyés par l’État algérien :
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Un accès au foncier industriel à des tarifs hautement préférentiels.
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Des crédits bancaires massifs accordés par des banques publiques algériennes.
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Une énergie (gaz et électricité) fournie à des prix symboliques, bien inférieurs aux cours mondiaux.
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Des exonérations fiscales majeures et des abattements sur les cotisations patronales.
N’importe quel groupe industriel d’envergure, qu’il soit national ou international, aurait atteint les mêmes niveaux de rentabilité s’il avait bénéficié d’un tel alignement d’avantages compétitifs financés par le contribuable algérien. Rien ne justifie dès lors que l’entreprise s’affranchisse des lois de la République en matière de fiscalité du travail et de transfert de devises.
En choisissant de protéger les intérêts de Fuat Tosyali contre les conclusions de ses propres institutions de contrôle, la présidence algérienne démontre une vulnérabilité politique inquiétante face aux réseaux de lobbying d’Ankara. Ce comportement n’est plus le reflet d’un partenariat stratégique d’égal à égal, fondé sur le pragmatisme et le respect mutuel, mais s’apparente plutôt à une relation de subordination. La préservation de l’équilibre financier du pays et la défense des ressources nationales en devises ont été reléguées au second plan pour complaire aux exigences d’un partenaire commercial privilégié. Une attitude qui pose un précédent dangereux pour la gouvernance économique et la souveraineté de l’Algérie.