Repenti et colonel, l’histoire vraie d’Omar, le parrain de la mafia algérienne

L’émergence d’un empire criminel de l’ombre
Entre les mois d’octobre 2023 et octobre 2025, l’Algérie a été le théâtre d’une opération financière clandestine d’une ampleur sans précédent. En toute opacité, et parfois au vu et au su des institutions de sécurité les plus névralgiques du pays, une organisation criminelle diaboliquement structurée est parvenue à capter des flux financiers vertigineux. Chaque jour, des sacs remplis de billets de banque étaient transportés à travers le pays, représentant l’équivalent de 450 000 euros quotidiens. Cette fortune colossale n’émanait ni du trafic de drogue international ni de détournements de fonds publics classiques, mais d’un secteur économique pourtant hyper-réglementé : le marché du tabac.
Derrière ce réseau occulte se cache une alliance contre-nature entre des figures de l’appareil sécuritaire et des opérateurs économiques terrorisés. Au cœur de cette affaire qui ébranle la haute sphère algérienne se trouvent deux personnages clés : un chef du renseignement surnommé « le Fantôme » et son homme de main, un personnage mystérieux nommé Omar, qui s’est fait passer pendant des années pour un authentique colonel des services secrets sans jamais avoir été officiellement déclaré.
Du maquis des années 90 aux salons du renseignement
Pour comprendre l’ascension d’Omar, il faut remonter aux heures les plus sombres de l’histoire contemporaine de l’Algérie, la décennie noire des années 1990. L’histoire d’Omar oscille entre réalité et légende sécuritaire. Selon des sources bien introduites au sein du sérail et des services de renseignement algériens, cet homme est un ancien militant des groupes armés terroristes. Deux versions s’affrontent sur son passé : la première en fait un terroriste repenti ayant bénéficié des lois de réconciliation nationale ; la seconde, plus complexe, le décrit comme un agent infiltré, un « cheval de Troie » utilisé par l’armée pour noyauter de l’intérieur les mouvements islamistes radicaux qui tentaient de renverser le régime.
C’est au cours de cette période de traque et de manipulation qu’Omar fait la rencontre d’une autre figure centrale des services de sécurité : le général Nassar Djennane, alors jeune officier spécialisé dans l’infiltration des cellules terroristes. Partageant le même âge, autour de 55 ans, les deux hommes tissent des liens indéfectibles. La collaboration professionnelle, bien que sulfureuse, se transforme au fil des ans en une profonde amitié personnelle.
Lorsque le général Nassar Djennane prend la tête de la caserne Antar à la fin du mois de novembre 2021 — le centre névralgique du renseignement à Alger — Omar reste dans son sillage immédiat. L’ascension culmine en juin 2024, lorsque le général Djennane est officiellement nommé à la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Dès lors, le « Fantôme » est aux commandes du renseignement intérieur, et Omar devient son relais d’influence le plus redoutable, activant un système de lobbying agressif destiné à consolider le pouvoir du clan et à accumuler des richesses colossales.
Méthodes de barbouses : L’enlèvement du PDG de la STAEM

Bien qu’Omar n’ait jamais possédé le grade de colonel ni de statut officiel au sein de la DGSI, il se déplace à l’époque à bord de véhicules de fonction de l’État et arbore une arme de poing fournie directement par l’entourage du général. Fort de cette impunité, il jette son dévolu sur le secteur le plus rentable de l’économie informelle et formelle algérienne : l’industrie du tabac, contrôlée en grande partie par la STAEM (Société Algéro-Émiratie du Tabac).
Depuis 2011, la STAEM est dirigée par Zohir Khalef, un manager chevronné devenu l’homme de confiance des investisseurs émiratis en Algérie. Khalef avait survécu aux purges successives de l’ère Bouteflika et du mouvement populaire du Hirak grâce à sa capacité à distribuer d’immenses budgets de sponsoring et à s’allier avec les cadres de l’administration Tebboune. Mais face au clan du général Djennane, ses protections habituelles s’avèrent inefficaces.
Au printemps 2024, le faux colonel Omar approche Zohir Khalef pour exiger un droit de regard sur les caisses de la STAEM, initiant une campagne de chantage et d’intimidation. Face à la résistance initiale du chef d’entreprise, les méthodes des années 90 refont surface. En plein jour, à Dely Ibrahim, une banlieue huppée d’Alger, Omar et ses hommes kidnappent le PDG de la STAEM. Ligoté, violenté et terrorisé, Zohir Khalef est jeté dans le coffre d’une voiture.
Le faux colonel traverse ensuite toute la capitale algérienne au volant du véhicule, transportant le patron de l’une des plus grandes entreprises privées du pays comme une vulgaire marchandise. Après un long trajet, Khalef est abandonné en pleine rue dans le quartier populaire de Bab El Oued. Le message d’Omar est limpide :
« C’est le dernier avertissement. Soit tu roules pour nous et tu partages l’argent de la STAEM, soit on te supprime. »
Brisé psychologiquement par cette séquestration, Zohir Khalef cède intégralement aux exigences du réseau. Il devient, selon les termes des enquêteurs, l’exécutant soumis du faux colonel et du chef de la DGSI.
La reconfiguration forcée du marché et le pacte du monopole
Avant l’intervention du clan, la distribution des cigarettes produites par la STAEM — qui détient plus de 65 % des parts de d’un marché global estimé à plus de 4 milliards de dollars — était assurée par un réseau de 45 distributeurs agréés répartis sur l’ensemble du territoire national (Est, Centre, Ouest). Ces grossistes devaient répondre à un cahier des charges strict pour acheminer les marques prestigieuses des géants mondiaux tels que Philip Morris, Japan Tobacco ou Imperial Brands.
Pour capter la manne financière sans éveiller immédiatement les soupçons des services fiscaux, Zohir Khalef, sous la dictée d’Omar, conçoit un plan de restructuration radical et illégal. Le nombre de distributeurs est brutalement réduit, passant de 45 à 15, puis de 15 à un groupe ultra-restreint de cinq sociétés bénéficiant d’une exclusivité totale de commercialisation :
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ADNZ
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TD
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Pôle Ouest
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Norhan
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Far
Ces cinq entités se retrouvent instantanément à la tête d’un monopole absolu sur des marques extrêmement demandées comme Marlboro, L&M, Gauloises ou Winston. Interrogé par ses partenaires sur le caractère anticoncurrentiel de cette décision, Khalef rappelle l’accord passé avec ses maîtres-chanteurs : la DGSI de l’époque garantissait une protection absolue contre toute enquête judiciaire ou administrative en échange d’un retour financier quotidien.
Le mécanisme de la fraude et la contrebande internationale
Le système mis en place par le cartel des cinq distributeurs et le faux colonel Omar repose sur l’alimentation volontaire du marché informel, un secteur qui pèse à lui seul près de 1,2 milliard de dollars en Algérie. Les cigarettes achetées à la STAEM au prix réglementé par l’État subissent une surfacturation occulte immédiate.
Pour chaque carton de cigarettes extrait des dépôts officiels et destiné au marché noir, les distributeurs exigent des grossistes informels un pot-de-vin systématique compris entre 15 000 et 30 000 dinars algériens par caisse. À l’échelle d’un paquet de cigarettes individuel, cela représentait une augmentation invisible mais systématique de 20 dinars au profit direct du clan. Les commerçants n’ayant pas d’autre choix pour s’approvisionner acceptent de payer cette taxe mafieuse en liquide.
Une partie importante de cette marchandise détournée ne finit pas dans les bureaux de tabac algériens. Elle alimente de vastes réseaux de contrebande transfrontalière. Les cartouches de cigarettes, acquises frauduleusement, traversent les frontières méridionales de l’Algérie vers le Sahel et l’Afrique subsaharienne, ou s’orientent vers la Tunisie, la Libye et l’Europe, notamment la France, générant des bénéfices supplémentaires chiffrés en centaines de millions d’euros.
Chaque soir, à la clôture des comptes de ce système de racket généralisé, les dirigeants des cinq sociétés de distribution préparent des sacs d’argent liquide. Ces fonds sont remis en main propre au faux colonel Omar ou à ses intermédiaires, scellant le pillage organisé de l’économie du tabac jusqu’au démantèlement du réseau et à l’incarcération de Zohir Khalef en octobre 2025.