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Quand la Syrie en ruine nourrit l’Algérie riche : Les dessous d’un paradoxe économique et d’un fiasco pastoral

Quand la Syrie en ruine nourrit l’Algérie riche : Les dessous d’un paradoxe économique et d’un fiasco pastoral

L’image a de quoi stupéfier les observateurs de la géopolitique et de l’économie du monde arabe. Récemment, au port d’Annaba, le navire Alphabro a accosté avec à son bord une cargaison inhabituelle : près de 20 000 moutons en provenance directe de Syrie. Ce débarquement matérialise une réalité que peu de gens auraient pu anticiper : la Syrie, un pays profondément meurtri par près de quinze ans d’un conflit civil dévastateur, est devenue l’un des fournisseurs officiels de l’Algérie pour les marchés de l’Aïd.

Pour le citoyen algérien, comme pour le reste du monde, le choc est avant tout symbolique. Comment l’Algérie, puissance énergétique majeure, l’un des pays les plus riches et les plus stables du continent africain et du bassin méditerranéen, en est-elle arrivée à dépendre pour sa subsistance d’un État dont les infrastructures sont en ruine ? Ce paradoxe ne se limite pas à une simple transaction commerciale ; il met en lumière les failles systémiques de la politique agricole algérienne et pose de graves questions sur la sécurité sanitaire des importations.

Une opportunité économique sur fond de détresse humanitaire

D’un point de vue purement comptable, le recours au marché syrien répond à une logique de crise implacable. En Syrie, l’effondrement de la monnaie locale de plus de 100 % et l’absence totale de débouchés intérieurs solvables ont plongé les éleveurs de la Badia (la campagne syrienne) dans un dénuement extrême. Privés d’infrastructures minimales et confrontés à une hausse exponentielle du prix des fourrages, ces derniers n’ont d’autre choix que de brader leur bétail à des prix dérisoires pour assurer la survie de leurs familles. Un mouton syrien se négocie ainsi entre 220 et 235 dollars sur pied.

Pour l’État algérien, l’aubaine était trop belle pour être ignorée. Confrontées à une inflation galopante à l’approche des célébrations de l’Aïd, les autorités ont déployé des moyens logistiques colossaux, combinant navires et avions-cargos, pour importer un objectif global d’un million de têtes de bétail. Plus de 822 000 moutons ont déjà foulé le sol national, provenant de divers pays comme l’Espagne, la Roumanie, la Hongrie, la Serbie, la Géorgie et donc, la Syrie.

Grâce à des subventions étatiques massives, ces moutons importés sont mis en vente sur la plateforme numérique Dah au prix administré de 50 000 dinars algériens. Une bouffée d’oxygène à court terme pour le portefeuille des consommateurs, mais qui panse une plaie bien plus profonde sans jamais la guérir.

La faillite de l’élevage algérien et le spectre de la sécheresse

Pour comprendre comment l’Algérie a perdu son autonomie pastorale, il faut observer l’état critique de ses propres structures agricoles. Jusqu’en 2023, les discours officiels revendiquaient fièrement un cheptel national estimé à plus de 30 millions de têtes, plaçant le pays parmi les grands éleveurs mondiaux. Cependant, les dernières opérations de recensement menées par le ministère de l’Agriculture ont ramené la réalité à des proportions bien plus modestes : l’Algérie compte à peine entre 19 et 20 millions de moutons.

Cette baisse drastique de près de 50 % trouve sa source dans une crise climatique majeure, mais aussi dans un manque flagrant d’anticipation. L’Algérie traverse sa septième année consécutive de sécheresse. Dans les Hauts Plateaux et les steppes traditionnelles qui nourrissent les troupeaux — à l’instar des régions de Djelfa, Tiaret, Naâma, El Bayadh ou Saïda —, la végétation a régressé de 50 à 80 % au cours des dernières décennies. La productivité des parcours pastoraux s’est effondrée, passant de 150 unités fourragères par hectare à seulement 60 aujourd’hui.

Le territoire national compte environ 15 à 16 millions d’hectares de parcours steppiques, mais en raison de la désertification galopante, ces espaces ne peuvent plus nourrir durablement que 4 à 5 millions de bêtes. Ce chiffre correspond à peine à la demande nationale pour le seul jour de l’Aïd, durant lequel près de 5 millions de sacrifices sont enregistrés. Pour le reste de l’année, la production est structurellement déficitaire.

Le coût de revient pour élever, engraisser et acheminer un mouton algérien atteint désormais des sommets aberrants, oscillant entre 700 et 750 dollars par bête. Sur les marchés, les intermédiaires spéculent et font s’envoler les prix du mouton local entre 120 000 et 170 000 dinars. Pour une population dont le salaire moyen national tourne autour de 42 000 à 43 000 dinars, le calcul est vite fait : un simple mouton représente deux à quatre fois le revenu mensuel moyen. Une aberration économique comparable à celle d’un consommateur européen qui devrait débourser 5 000 ou 6 000 euros pour la même bête.

Des subventions contre-productives et un manque de vision à long terme

Algeria to hold early legislative election | MEO

Face à cette crise de la filière, la réponse des autorités s’est cantonnée à des mesures de soutien financier direct, souvent mal ciblées. L’État a massivement subventionné l’importation d’orge — atteignant des volumes records de 5 700 tonnes en 2022 — pour maintenir artificiellement en vie des troupeaux trop denses pour les capacités réelles de la steppe. Loin de régler le problème, cette politique a accentué le surpâturage, accéléré la dégradation des sols et fait exploser le coût de l’alimentation animale.

Le budget global alloué à cette opération d’importation massive à travers le monde dépasse, selon les estimations, les 260 millions de dollars. Une somme colossale injectée dans l’urgence pour calmer le mécontentement populaire, mais qui aurait pu servir à financer des réformes structurelles profondes.

Les experts en agronomie et en souveraineté alimentaire ne cessent de proposer des solutions pérennes : mise en valeur et rotation programmée des pâturages, développement intensif des cultures fourragères irriguées pour contrer les effets du changement climatique, révision du système de distribution de l’eau et encadrement strict des circuits de commercialisation pour éliminer les intermédiaires parasitaires. En choisissant la solution de facilité de l’importation, l’Algérie dissimule temporairement son échec productif mais fragilise son avenir.

L’opacité des contrôles et le grand frisson sanitaire

Au-delà de la blessure à l’orgueil national, l’importation de viande sur pied depuis un théâtre de guerre pose une question de sécurité publique immédiate. En Syrie, plus d’une décennie de combats intenses a totalement démantelé les services publics, y compris les réseaux de surveillance vétérinaire. Bien que la race syrienne Awassi (un mouton à queue grasse) soit historiquement réputée dans tout le Moyen-Orient pour la qualité supérieure de sa carcasse et la saveur de sa viande, l’état sanitaire actuel du cheptel suscite l’inquiétude internationale.

Au cours de ce mois de mai 2026, l’Irak voisin a officiellement suspendu toutes ses importations de bétail en provenance de Syrie. Les autorités irakiennes ont invoqué la prolifération d’une épidémie de fièvre aphteuse, une maladie hautement contagieuse et dangereuse pour la santé animale, avec des risques de répercussions sur les populations humaines.

En Algérie, c’est un organisme public rattaché au ministère de l’Agriculture qui gère ces flux d’importation. Pourtant, aucune communication officielle transparente n’a été faite concernant les modalités d’achat (gré à gré ou appels d’offres) ni sur la rigueur des protocoles de quarantaine et de certification sanitaire appliqués aux bêtes arrivées à Annaba. En l’absence de traçabilité claire, la suspicion s’installe légitimement chez les consommateurs et les professionnels du secteur.

Le prix fort du populisme économique

À court terme, le consommateur algérien verra son assiette préservée grâce aux prix administrés imposés par le gouvernement. À moyen terme, l’épisode du mouton syrien restera le symbole d’une vulnérabilité nationale flagrante. La résilience économique de la Syrie s’est faite dans la douleur et par une logique de survie absolue ; celle de l’Algérie semble s’être endormie dans une logique de rente, préférant importer ce qu’elle ne sait plus produire en temps de paix.

Cet arbitrage économique controversé met en lumière la doctrine de gestion du régime actuel, souvent qualifiée de populiste par ses détracteurs. En privilégiant les mesures spectaculaires d’importation pour étouffer la crise des prix plutôt que d’investir dans la restauration de son patrimoine pastoral unique, l’Algérie s’expose à une perte d’indépendance alimentaire durable. Le réveil pourrait s’avérer douloureux dès lors que les ressources de la rente pétrolière ne suffiront plus à masquer les carences d’une terre livrée à elle-même.