Loin de l’Europe et de l’Amérique… L’Algérie frappe là où personne ne l’attendait !
L’onde de choc venue de Tachkent
Le 11 juin marquera sans doute un tournant décisif dans les annales de la diplomatie algérienne. Ce jour-là, au palais présidentiel d’El-Mouradia, l’effervescence des grands jours n’était pas feinte. Pourtant, l’invité d’honneur qui a franchi le perron n’était ni un ministre européen en quête de contrats gaziers, ni un émissaire américain chargé de messages stratégiques. L’homme que le président Abdelmadjid Tebboune s’apprêtait à recevoir arrivait d’une région du globe avec laquelle l’Algérie n’a pas de frontières communes, encore moins d’histoire politique pesante. Cet invité, c’était Bakhtiyor Saidov, le ministre des Affaires étrangères de l’Ouzbékistan, un pays enclavé au cœur de l’Asie centrale.
À première vue, l’événement aurait pu passer pour une simple rencontre protocolaire, un échange de poignées de mains face aux caméras de la télévision nationale. Les observateurs superficiels auraient rapidement balayé la nouvelle du revers de la main en consultant les statistiques économiques. Il faut dire que le point de départ est pour le moins vertigineux : en 2024, le volume des échanges commerciaux combinés entre Alger et Tachkent était quasi inexistant. L’Ouzbékistan exportait à peine pour 300 dollars de marchandises vers l’Algérie, tandis que les exportations algériennes vers ce pays d’Asie centrale stagnaient autour de 11 700 dollars. Des chiffres dérisoires, qui témoignent d’une relation économique partant littéralement de zéro. Alors, pourquoi un tel déploiement d’égards ? Pourquoi le président Tebboune lui-même a-t-il accordé une longue audience à ce diplomate, suivie de séances de travail intensives avec les ministres algériens du Commerce et des Mines ?
Pour comprendre ce paradoxe, il faut abandonner la lecture court-termiste des bilans comptables d’aujourd’hui et se pencher sur la carte géopolitique de demain. L’Algérie ne joue pas le coup d’après ; elle anticipe la décennie suivante.
Une construction méthodique, étape par étape
En diplomatie réelle, le hasard n’a pas sa place. Chaque geste, chaque nomination, chaque signature est un fil tissé dans une toile beaucoup plus vaste. Cette visite ministérielle n’est en fait que le point d’orgue d’un processus minutieusement orchestré depuis plusieurs mois dans l’ombre des chancelleries.
Le décor avait déjà été planté le 6 mai, soit plus d’un mois avant l’arrivée de Saidov à Alger. Ce jour-là, le dossier commercial bilatéral avait été posé de manière très concrète sur la table. Le ministre algérien du Commerce, Kamel Rezig, s’était entretenu avec son homologue ouzbek pour jeter les bases d’un rapprochement des milieux d’affaires, évoquant la création d’un Conseil d’affaires conjoint et l’organisation prochaine d’une exposition exclusive « Made in Uzbekistan » à Alger.
Parallèlement, la structure diplomatique s’est mise en place avec une synchronisation parfaite. Juste avant la visite, Alger a validé la nomination de Jamila Achour en tant qu’ambassadrice d’Algérie en Ouzbékistan. De son côté, Tachkent avait nommé son tout premier ambassadeur accrédité en Algérie, qui résidait jusqu’alors au Caire. L’alignement est limpide : nomination d’ambassadeurs, rapprochement des hommes d’affaires, réunions ministérielles, puis réception au plus haut sommet de l’État par le président de la République. Nous assistons à la construction d’un canal diplomatique complet, étape par étape.
Lors de la rencontre du 11 juin, deux accords majeurs ont été paraphés. Le premier concerne l’exemption mutuelle de visa pour les titulaires de passeports diplomatiques. Le second est un protocole de coopération entre les instituts diplomatiques des deux pays. Pour le profane, cela ressemble à de la bureaucratie de routine. Pour les initiés, c’est tout l’inverse. Le passeport diplomatique n’est pas un outil de tourisme ; c’est un accélérateur de mobilité pour les hauts fonctionnaires chargés de négocier les dossiers lourds. Quant à la coopération entre instituts, elle vise à apprendre aux diplomates des deux nations à parler le même langage, à aligner leurs codes et à créer une culture d’analyse partagée.
Pourquoi l’Ouzbékistan ? L’échiquier des géants

Pour comprendre l’intérêt de l’Algérie, il faut dissiper un malentendu : l’Ouzbékistan n’est pas le pays marginal que beaucoup s’imaginent. C’est un acteur central d’une région devenue le nouveau centre de gravité des convoitises mondiales.
Au premier trimestre de l’année 2026, les réserves officielles d’or de l’Ouzbékistan ont dépassé le chiffre colossal de 415 tonnes. Très peu de nations sur la planète peuvent se targuer de posséder un tel trésor de guerre. Plus impressionnant encore est l’art avec lequel Tachkent navigue au milieu des superpuissances sans jamais s’aliéner l’une d’elles. L’Ouzbékistan développe actuellement un projet nucléaire civil majeur avec la Russie, collabore activement avec Washington sur l’approvisionnement en minéraux critiques, et s’intègre profondément dans les corridors économiques des Nouvelles Routes de la Soie tracées par la Chine.
L’Ouzbékistan sait comment jouer dans la cour des grands, sur un terrain où les superpuissances s’observent de près. En se rapprochant de Tachkent, l’Algérie ne s’approche pas d’un pays isolé, elle s’allie avec un virtuose de la neutralité active et du pragmatisme économique.
Mais il y a un autre détail, hautement politique, que la présidence algérienne a parfaitement intégré. L’Ouzbékistan assurera la présidence du Mouvement des non-alignés entre 2027 et 2029. Dans un monde de plus en plus polarisé, fracturé par les tensions entre l’Est et l’Ouest, les pays du Sud global ont un besoin vital d’espaces de liberté où ils peuvent faire entendre leur voix sans être contraints de s’aligner derrière un bloc. La coordination aux Nations Unies entre Alger et Tachkent n’est pas un luxe rhétorique. Une simple phrase négociée en commun dans un communiqué officiel peut peser de tout son poids sur la résolution d’un conflit ou la défense d’un intérêt national à des milliers de kilomètres de là.
L’or et les mines : La bataille de la diversification
Au-delà de la haute politique, le volet le plus lourd de cette rencontre s’est joué dans le bureau du ministre algérien des Mines, Mourad Hanifi. L’Algérie est actuellement engagée dans une course contre la montre pour diversifier son économie et sortir de la dépendance exclusive aux hydrocarbures. Le développement de projets miniers pharaoniques, à l’image du gisement de fer de Gara Djebilet ou des projets de phosphate et de zinc, constitue la nouvelle ligne de front économique du pays.
C’est ici que l’expertise ouzbèke prend tout son sens. L’Ouzbékistan a bâti une grande partie de sa prospérité industrielle sur l’exploitation minière et la maîtrise technologique de l’extraction de l’or et des métaux rares. Lorsque les responsables des deux pays s’asseyent autour d’une table, les discussions dépassent les politesses d’usage : on parle de cartes géologiques, d’exploration de pointe, de formation académique et de transferts de compétences techniques.
Dans le secteur minier, la règle d’or est simple : celui qui détient l’information technique le premier prend l’avantage pour les décennies à venir. En nouant des alliances stratégiques avant que les grandes cartes industrielles mondiales ne soient définitivement figées, l’Algérie s’assure une place de choix dans le club des producteurs de minéraux critiques de demain.
Les quatre scénarios d’un avenir en construction
Quelle tournure prendra cette alliance naissante ? La diplomatie de l’ombre offre toujours plusieurs trajectoires. Nous pouvons d’ores et déjà esquisser quatre scénarios pour l’avenir des relations algéro-ouzbèkes :
1. Le boom commercial concret
Le Conseil d’affaires conjoint porte ses fruits rapidement. Les délégations d’hommes d’affaires multiplient les liaisons et ouvrent des lignes d’import-export concrètes. Les échanges sortent du néant pour se chiffrer en millions de dollars, portés par des secteurs complémentaires comme le textile, l’agriculture saharienne, l’industrie pharmaceutique ou les équipements industriels.
2. Le partenariat minier stratégique
La coopération géologique se traduit par des projets d’exploration communs sur le sol algérien. Des ingénieurs ouzbeks intègrent les grands chantiers miniers du Sud algérien, apportant leur savoir-faire technologique unique en matière d’extraction et de traitement des métaux précieux, transformant cette alliance en un véritable moteur industriel.
3. Le pont politique vers l’Asie centrale
L’Algérie utilise Tachkent comme une passerelle géopolitique pour pénétrer la région hyper-stratégique de l’Asie centrale. Sans faire de bruit, sans slogans fracassants, Alger diversifie ses partenaires politiques à l’échelle mondiale, se donnant de l’air et de nouveaux leviers de négociation face à ses partenaires traditionnels.
4. Le symbole politique d’une ouverture
Les projets économiques mettent du temps à se matérialiser et les échanges restent modestes en volume. Malgré tout, l’alliance conserve une valeur symbolique forte. Elle prouve que l’Algérie refuse d’être prisonnière de ses zones d’influence habituelles et qu’elle est capable d’ouvrir de nouvelles portes, même si les bénéfices ne se feront sentir que sur le très long terme.
Conclusion : L’art d’élargir le terrain de jeu
En réalité, à travers cette visite, l’Algérie envoie un message d’une grande subtilité au reste du monde. Il ne s’agit pas de tourner le dos à l’Europe, ni de déclarer une allégeance aveugle à l’axe Moscou-Pékin. La stratégie algérienne consiste à élargir son propre terrain de jeu.
Au moment où certains espaces se contractent sous l’effet des crises internationales, s’enfermer dans des partenariats exclusifs et traditionnels devient un risque majeur. En ajoutant la carte de l’Asie centrale à sa table de négociation, Alger s’offre une option supplémentaire, un levier d’influence qui renforce sa position dans n’importe quelle discussion internationale.
Ce qui s’est passé à El-Mouradia ce 11 juin n’était pas un simple fait divers diplomatique. C’était l’ouverture silencieuse d’une porte vers l’Est. Et dans le grand jeu des nations, ce sont souvent les portes que l’on ouvre sans bruit qui finissent par redessiner les cartes du monde.
