L’histoire secrète d’Ali Zendjabil : Le Baron de la Drogue qui Espionnait l’Algérie pour la France

L’histoire d’Ali Zendjabil ne ressemble à aucune autre. Elle ne se limite pas à un simple fait divers judiciaire, elle se lit comme un thriller géopolitique où les frontières entre criminalité, diplomatie et espionnage s’effacent dangereusement. Comment un homme activement recherché par la justice française pour trafic de stupéfiants et blanchiment d’argent a-t-il pu, non seulement échapper à la prison en Algérie, mais devenir une source privilégiée pour des services de renseignement étrangers ? Cette immersion dans les failles de la sécurité nationale algérienne révèle un système ébranlé de l’intérieur.
L’atterrissage périlleux et la protection mystérieuse
Tout commence en 2010. Ali Zendjabil pose le pied sur le sol algérien, alors qu’un mandat d’arrêt international émis par la France pèse sur ses épaules. À son arrivée à l’aéroport international Houari Boumédiène d’Alger, il est immédiatement appréhendé. Le scénario semble scellé : l’extradition ou l’incarcération immédiate. Pourtant, contre toute attente, le destin de Zendjabil prend une tournure inattendue. Grâce à un procès-verbal d’audition pour le moins « favorable », rédigé par un policier identifié sous le nom d’Eljali, le trafiquant évite la case prison. En novembre 2011, le tribunal de Toso prononce son acquittement. Ce n’est que la première faille d’un système qui s’apprête à être infiltré de manière systématique.
Le Parc Pelzer : Le centre névralgique de la trahison
Le cœur de cette affaire se trouve sur les hauteurs d’Hydra, au sein de l’immense complexe de l’ambassade de France. C’est dans le parc Pelzer, vaste étendue verdoyante abritant les installations diplomatiques françaises, que Zendjabil rencontre ses contacts. Mis en relation par son fidèle allié, l’inspecteur El Gil, Zendjabil est rapidement pris sous l’aile d’un agent de sécurité de l’ambassade nommé Rudolf.
Le cercle s’élargit. Il est introduit auprès d’autres membres de la sécurité, dont un certain Stéphane et, surtout, Kamel Belhadi. Ce dernier, se présentant comme un simple employé technique sous l’autorité de la représentation diplomatique, va s’avérer être l’un des principaux pivots de l’opération. Les rencontres se multiplient, toujours à l’abri des regards, au sein du parc Pelzer, transformant ce lieu de diplomatie en un bureau de traitement de renseignements sensibles.
Un réseau tentaculaire au service des puissances étrangères
Zendjabil ne se contente pas de livrer des informations anodines. Fort de ses relations privilégiées avec de hauts responsables de la sécurité au port d’Alger et à l’aéroport international, il accède à des données classées « ultra-sensibles ». Parmi ses contacts figurent des figures clés comme l’officier Hammali, ancien chef de la police judiciaire de la Police des Frontières (PAF), et un responsable de la brigade de contrôle des navires.

Grâce à ces appuis, il collecte les mouvements d’entrée et de sortie des personnalités, les listes des passagers, des informations sur les activités des ex-membres du Front islamique du salut (FIS) recherchés, et même des données cruciales sur des véhicules volés répertoriés par Interpol. Tout ce flux d’informations est transmis en temps réel via WhatsApp à Stéphane. En retour, les services français, sous la supervision du commissaire divisionnaire Arif Daoud, alors attaché de sécurité à l’ambassade, facilitent l’obtention de visas Schengen pour les contacts de Zendjabil et lui offrent un privilège inouï : conduire un véhicule doté de plaques diplomatiques, le rendant intouchable sur la route.
Une vie de notable et une double trahison
Ce qui fascine autant qu’il scandalise, c’est l’impunité avec laquelle Zendjabil menait sa vie. À Alger comme à Oran, il était une figure incontournable du monde de la nuit. Entre le Sheraton d’Alger, où il était traité comme un prince, et les clubs huppés comme « La Rose Bleue », le baron de la drogue jouissait d’un statut social supérieur à celui de nombreux cadres de l’État.
Les enquêteurs ont retrouvé, stupéfaits, les coordonnées de tous les chefs de sûreté des wilayas du pays dans son carnet d’adresses. Il n’hésitait pas à intervenir physiquement lors de contrôles routiers pour exiger la restitution du permis de conduire de ses proches auprès des officiers de police ou de gendarmerie.
Cependant, la loyauté de Zendjabil ne s’arrêtait pas aux intérêts français. Entre 2017 et 2018, l’espion dédouble son jeu. Il tisse des liens étroits avec des fonctionnaires de l’ambassade des États-Unis à Alger. Pour les services de sécurité américains, Zendjabil devient une « source privilégiée ». Ce triple jeu — narcotrafiquant, informateur pour la France et informateur pour les États-Unis — dessine les contours d’une affaire d’État dont les répercussions restent, encore aujourd’hui, partiellement voilées.
Le verdict implacable d’un système qui se cherche
Le 11 novembre 2020, la justice algérienne met un terme à cette épopée sombre. Devant le tribunal criminel de Dar El Beïda, réputé pour sa sévérité, Zendjabil est condamné à sept ans de prison ferme pour intelligence avec des services étrangers. Le procureur, lors de son réquisitoire, a été sans équivoque : les relations entretenues par Zendjabil dépassaient largement le cadre amical.
Cette condamnation soulève toutefois des questions abyssales. Comment un individu sous surveillance internationale a-t-il pu manipuler avec une telle aisance les rouages de la sécurité algérienne ? Quelles étaient les limites de ses confidences ? A-t-il livré des secrets relatifs à la défense nationale ou des dossiers enterrés sous le sceau du secret défense ?
L’affaire Zendjabil est bien plus qu’une chronique criminelle ; c’est le miroir d’une vulnérabilité institutionnelle. Elle illustre comment la corruption peut devenir un vecteur d’espionnage, permettant à des puissances étrangères d’exploiter les failles internes pour obtenir une cartographie précise de la sécurité d’un pays souverain. Alors que l’enquête se poursuit, beaucoup se demandent si Ali Zendjabil était le cerveau d’une opération d’envergure, ou simplement la pièce maîtresse d’un échiquier bien plus vaste dont les autres acteurs courent toujours, tapis dans l’ombre.