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La vie et la mort tragiques de Marcel Amont : grandeur, déchéance et secrets d’un prince oublié du music-hall

La vie et la mort tragiques de Marcel Amont : grandeur, déchéance et secrets d’un prince oublié du music-hall

Pendant des décennies, la télévision française et les plus grands music-halls de la capitale n’ont d’yeux que pour lui. Avec son sourire ultra-lumineux, sa silhouette élastique de garnement bondissant et son sens inné du spectacle, Marcel Amont a incarné l’optimisme flamboyant de la France des Trente Glorieuses. Un jour, il partageait l’affiche avec Édith Piaf à l’Olympia ; le lendemain, il devançait Charles Aznavour au sommet des ventes de disques. Pourtant, derrière les paillettes de ce triomphe populaire et les refrains entêtants qui ont fait danser des millions de Français, se dessine une trajectoire humaine d’une rare violence. Celle d’un artiste d’une exigence absolue, confronté très jeune à la mort, puis brutalement relégué au rang de vestige par une industrie musicale obsédée par la nouveauté. L’histoire de Marcel Amont n’est pas seulement celle d’un succès phénoménal, c’est le récit poignant d’un homme qui a dû apprendre à survivre au silence et à l’oubli.

Né à Bordeaux en 1929 sous le nom de Marcel Jean-Pierre Balthazar Miramont, rien ne le destinait aux feux de la rampe. Ses parents étaient des exilés de l’intérieur, des paysans béarnais ayant quitté la rudesse pastorale de la vallée d’Aspe pour s’installer en Gironde. Son père travaillait comme cheminot à la gare Saint-Jean, tandis que sa mère, Romélie, exerçait le métier d’infirmière. À la maison, le couple parlait le béarnais, une langue terrienne et intime, mais exigeait de leur fils unique une maîtrise parfaite du français, perçue comme la clé de l’émancipation sociale. Le jeune Marcel grandit ainsi dans un univers modeste mais intellectuellement stimulant, oscillant entre les blagues comiques de son père et les romances sentimentales de sa mère. Brillant, athlétique et doté d’un talent précoce pour l’imitation, il décroche son baccalauréat et envisage d’abord de devenir professeur d’éducation physique. Mais la Seconde Guerre mondiale et l’Occupation changent la donne. Confiné chez lui, l’adolescent trouve son salut dans la radio, s’imprégnant des voix d’Édith Piaf, de Maurice Chevalier et de Charles Trenet. La scène n’est plus un rêve lointain, elle devient une nécessité vitale.

C’est en 1951 que le jeune homme tente le tout pour le tout. À 22 ans, armé d’une simple valise, d’un saxophone et d’une détermination farouche, il monte à Paris. La capitale se montre cruelle pour les provinciaux sans réseau. Pour survivre, il court les cabarets de la Rive Gauche, acceptant de chanter dans le brouhaha des assiettes et le désintérêt des clients. “Avant d’être connu, j’ai mangé le pain amer”, confiera-t-il des années plus tard. C’est à cette époque qu’il raccourcit son nom pour devenir Marcel Amont, un pseudonyme plus percutant, tourné vers l’ascension. Mais alors que la machine commence à s’enclencher, le destin lui inflige un coup d’arrêt brutal en 1953. Épuisé par les privations et un rythme de travail surhumain, il s’effondre lors d’une tournée à Bordeaux. Le diagnostic tombe, terrible : une pleurésie purulente, une infection pulmonaire gravissime qui manque de l’emporter. À seulement 25 ans, il passe de longs mois à l’isolement dans un sanatorium, condamné au silence total alors que sa carrière balbutiante menace de s’éteindre. Cette confrontation précoce avec sa propre finitude va profondément le changer, lui insufflant une discipline de fer qu’il conservera toute sa vie.

Le grand tournant survient en 1956. Rétabli mais conscient de la fragilité des choses, il est engagé comme “supplément au programme” d’Édith Piaf à l’Olympia. Il n’est qu’un faire-valoir, chargé d’occuper la salle avant l’arrivée de la star. Mais chaque soir, le miracle se produit. Son énergie débordante, ses mimiques de clown blanc et sa diction impeccable électrisent le public. En cinq semaines, le parfait inconnu devient la révélation de l’année, décrochant le prestigieux Grand Prix de l’Académie Charles-Cros. Les années 60 scellent son triomphe. Des titres comme “Bleu, blanc, blond” ou “Le Mexicain”, écrit pour lui par Charles Aznavour, s’installent en tête des hit-parades. Véritable artisan du music-hall, Amont refuse le minimalisme. Ses spectacles intègrent des danseurs, des cascadeurs et des innovations technologiques majeures pour l’époque, comme l’utilisation d’écrans géants. Il collabore avec les plus grands auteurs, de Claude Nougaro à Georges Brassens, ce dernier lui adressant un jour ce compliment à double tranchant : “Tu es meilleur que tes chansons.”

Mort de Marcel Amont : qui est Marlène, sa femme de toujours ?

Pourtant, le vent tourne avec une rapidité déconcertante au début des décennies suivantes. La déferlante yéyé s’empare des ondes. Face à la rage brute de Johnny Hallyday et à la mélancolie des nouvelles idoles, le style tiré à quatre épingles de Marcel Amont, jugé trop théâtral et trop joyeux, est soudainement perçu comme obsolète. En 1970, il investit sa fortune et son énergie dans une comédie musicale ambitieuse, “Pourquoi tu chanterais pas ?”. C’est un fiasco commercial retentissant. “Les critiques ont aimé, mais le public n’est pas venu. Personne n’est venu”, constatera-t-il, le cœur brisé. En l’espace de quelques mois, la télévision cesse de l’appeler. Les radios le coupent de leurs programmations. Pour l’homme qui avait tutoyé les sommets, la chute est vertigineuse. Il se retrouve à chanter dans des foires à tout, des kermesses de village et des navires de croisière. “C’était comme perdre un membre”, écrira-t-il pour décrire cette mise au ban médiatique. En 1980, il tente de sauver l’honneur en participant aux sélections françaises pour l’Eurovision avec le titre “Camarade Vigneron”. Il termine quatrième. La France a définitivement tourné la page d’un artiste qu’elle considère désormais comme un vestige d’un autre temps.

Cette solitude artistique fait écho aux tumultes de sa vie intime, une sphère que ce grand pudique a toujours tenté de préserver de l’avidité des magazines. En 1952, il avait épousé Tamara Vladimirovna Deines, une pianiste classique d’origine russe. Cette femme brillante lui apporte une structure intellectuelle essentielle, l’initiant à la grande littérature et à la philosophie. De leur union naissent deux enfants, Katia et Alexis. Mais le tourbillon de la gloire naissante détruit leur intimité. Constamment sur les routes, Marcel est un père et un époux absent. Le couple divorce après sept ans d’une vie commune usée par la distance. Plus tard, au sommet de sa gloire, il vit une romance ultra-médiatisée et sur papier glacé avec Alice Kessler, l’une des célèbres jumelles danseuses allemandes. Ils forment le couple parfait pour les photographes, mais la relation, superficielle, s’étiole d’elle-même dans les coulisses des plateaux de télévision. Il faut attendre le milieu des années 70 pour que Marcel trouve enfin son port d’attache en la personne de Marlène Laborde. D’abord son attachée de presse, Marlène comprend l’homme derrière le costume coloré. Elle voit ses doutes, sa blessure d’artiste rejeté et son besoin viscéral de vérité. Ils se marient dans le secret absolu d’une petite chapelle des Pyrénées, loin de la fausseté parisienne. Ensemble, ils ont deux enfants, Romélie et Mathias. Marlène devient son agente, sa protectrice, celle qui gère d’une main de maître ses tournées à l’étranger, notamment au Japon, en Russie ou au Canada, là où le public est resté fidèle au grand divertisseur à la française.

Malgré les épreuves et la traversée du désert, Marcel Amont n’a jamais abdiqué. Pour tenir le coup, il s’impose une hygiène de vie monacale, hanté par le souvenir de sa maladie de jeunesse. Pas d’excès, pas d’alcool, aucune cigarette et de longues marches quotidiennes en pleine nature. “Si j’avais vécu comme Johnny, je serais mort depuis longtemps”, s’amusait-il à répéter. Cette discipline lui permet de traverser les décennies avec une santé de fer, trouvant son bonheur dans l’écriture de poèmes, la lecture des journaux et la complicité de son fils Mathias, devenu son plus proche collaborateur créatif. C’est grâce à lui qu’il trouve la force de publier ses derniers mémoires, “Les coulisses de ma vie”, une analyse lucide et bouleversante de la déchéance publique. “On ne perd pas seulement la lumière, on perd son nom”, écrivait-il, décrivant la douleur de passer incognito devant des salles de spectacle qu’il avait autrefois remplies jusqu’au plafond. Le destin lui accordera cependant un magnifique baroud d’honneur en 2006 avec l’album “Décalage horaire”, un projet jazz salué par la critique où il collabore avec Agnès Jaoui et Gérard Darmon, lui ouvrant à nouveau, à plus de 75 ans, les portes d’un Olympia en larmes. Pour ses 90 ans, ses pairs se réunissent une dernière fois autour de lui au Théâtre de l’Ouest Parisien pour célébrer une ultime fois ce génie de la scène.

Marcel Amont s’est éteint paisiblement le 8 mars 2023 à l’âge de 93 ans, dans sa maison de Saint-Cloud, entouré de l’amour des siens. Conformément à ses souhaits, ses obsèques se sont déroulées dans la plus stricte intimité familiale au crématorium de Nanterre. Mais le véritable adieu, celui qui résume toute l’existence de cet homme hors du commun, s’est joué quelques mois plus tard, en août 2023. C’est dans la petite chapelle pyrénéenne de Borse, là où il avait épousé Marlène, que les gens du pays, les amis d’enfance et les derniers fidèles se sont rassemblés pour un ultime hommage. Loin des caméras de télévision, des faux-semblants de la variété et de l’ingratitude parisienne, les voûtes de pierre ont résonné une dernière fois de ses chansons. C’est là, face aux montagnes de ses ancêtres, que Marcel Amont a reçu sa plus belle et sa plus pure ovation. L’hommage d’une terre qui, contrairement au reste du monde, n’avait jamais oublié son nom.