La Justice balance tout à Londres : Le scandale de ces pots-de-vin versés aux dirigeants Algériens

Le monde des affaires internationales est souvent régi par des codes d’éthique stricts, mais parfois, la réalité dépasse la fiction. Récemment, le géant britannique Ultra Electronics, autrefois fleuron de la bourse de Londres, a été contraint de conclure un accord judiciaire inédit avec le Serious Fraud Office (SFO), l’organisme britannique spécialisé dans la lutte contre la corruption. La raison ? Une affaire de corruption systémique impliquant le versement de pots-de-vin à des intermédiaires liés à des dirigeants algériens, en échange de l’obtention de marchés publics sensibles, notamment à l’aéroport international d’Alger.
Alors que cette affaire ébranle les fondations de l’intégrité commerciale au Royaume-Uni et force une entreprise pesant près d’un milliard d’euros à débourser 17 millions d’euros d’amende, un silence assourdissant plane sur Alger. Tandis que la presse internationale dissèque les rouages de cette affaire, les médias algériens, eux, semblent ignorer ce scandale d’État. Pourquoi une telle omerta ? La réponse réside dans la nature même des révélations contenues dans le jugement du SFO : il ne s’agit pas d’un acte isolé, mais d’une pratique systémique visant à rançonner des multinationales sous couvert de contrats publics.
Un accord judiciaire historique
Le 1er mai dernier, le SFO a rendu public un accord de poursuite différée (Deferred Prosecution Agreement ou DPA). Dans ce cadre, Ultra Electronics a reconnu sa culpabilité : elle n’a pas mis en place les mesures nécessaires pour empêcher le versement de pots-de-vin en Algérie entre 2011 et 2017. En acceptant de payer une amende record de 15 millions de livres sterling, le groupe évite un procès pénal qui aurait été dévastateur pour son image et la valeur de ses actions.
Ce document, désormais accessible au public, confirme ce que des sources d’investigation avaient dénoncé depuis plusieurs années : des intermédiaires, dépêchés par des responsables du régime algérien, exigeaient des commissions colossales allant jusqu’à 30 % de la valeur totale des marchés. Pour obtenir des contrats de gestion aéroportuaire, le géant britannique a été poussé dans ses retranchements, recevant des demandes d’argent, mais aussi des sollicitations pour des cadeaux de luxe, comme des iPhones, destinés à des directeurs généraux.
Le journalisme d’investigation comme déclencheur
Il est crucial de souligner que cette affaire n’a pas été découverte par hasard. Dès 2018, des médias indépendants ont osé briser le tabou, exposant les dessous de ces négociations troubles. C’est à la suite de ces révélations que les autorités britanniques ont ouvert leur enquête. En Algérie, le prix à payer pour ces vérités fut lourd. Tahar Allache, l’emblématique patron de la Société de Gestion des Services Aéroportuaires d’Alger (SGSCA), a été limogé en 2022 et condamné à huit ans de prison ferme pour son implication dans ce vaste réseau de corruption.
Pourtant, malgré l’emprisonnement de ces figures de proue, la justice algérienne semble hésiter à aller plus loin. Pourquoi ? Parce que l’enquête britannique suggère que le système ne se limitait pas à quelques individus isolés. La corruption était une pratique courante, presque institutionnalisée, pour tout projet d’envergure.
La mécanique du raquette d’État
Le projet de construction du nouveau terminal de l’aéroport d’Alger, inauguré en 2019, a servi de théâtre à ces manœuvres. Doté d’un budget colossal de près de 400 millions de dollars, ce chantier a attiré les plus grandes entreprises mondiales. Ultra Electronics, numéro un mondial des logiciels de gestion aéroportuaire, était en lice pour fournir les systèmes de sécurité, de gestion des bagages et d’enregistrement.
C’est ici que la corruption est devenue “stratégique”. Alors que la firme britannique proposait des solutions technologiques de pointe, on lui imposait une commission de 15 % à la signature, montant qui grimpa rapidement à 30 % pour le déblocage du bon de commande. Ces sommes, se chiffrant en millions d’euros, devaient être versées sur des comptes opaques. L’entreprise, prise en étau, a tenté de s’adapter en versant de petits montants ici et là, avant que les enquêtes journalistiques ne viennent faire éclater la vérité, empêchant la conclusion définitive de ces marchés.
Une différence fondamentale entre les systèmes
Cette affaire illustre le contraste saisissant entre les régimes démocratiques et ceux où la corruption est profondément ancrée. Au Royaume-Uni, une entreprise qui verse des pots-de-vin à l’étranger est poursuivie, car ses actes déshonorent le pays et polluent ses relations diplomatiques. Le SFO agit en tant que garde-fou, protégeant l’intégrité morale du marché.
À l’inverse, en Algérie, le silence des médias officiels souligne une volonté de protéger le régime. Quand la presse internationale révèle les preuves des transferts d’argent, des commissions occultes et des cadeaux, la presse locale se contente de relayer les discours officiels, évitant soigneusement toute mention de ce scandale. Le constat est amer : pour obtenir un marché public en Algérie, la compétence technique compte moins que la capacité à engraisser les intermédiaires du système.
La suite des événements

La condamnation d’Ultra Electronics n’est qu’une étape. Si le SFO a réussi à démontrer la culpabilité de la société britannique, il a également protégé ses témoins, dont Adel Khalef, consultant international et figure clé dans la dénonciation de ce système. Les révélations à venir promettent d’être encore plus fracassantes.
Il est temps de se demander ce qu’il adviendra des autres multinationales ayant opéré en Algérie ces dernières années. Combien d’entre elles ont accepté de payer cette “taxe de corruption” pour pouvoir exercer dans le pays ? Cette affaire n’est que la pointe de l’iceberg. Le système qui a été mis en place pour soutirer de l’argent aux Britanniques est sans aucun doute le même que celui utilisé pour d’autres projets nationaux.
La justice britannique a fait son travail. Elle a mis en lumière une vérité crue que beaucoup préféraient ignorer. Le défi pour l’Algérie, désormais, est de savoir si elle est prête à faire face à ses propres démons. Le journalisme indépendant a prouvé qu’il était le seul rempart contre l’oubli et le silence complice. Les citoyens algériens méritent de savoir où va l’argent public et qui sont réellement les bénéficiaires de ces pratiques qui, au final, freinent le développement du pays et nuisent à sa réputation internationale.
Alors que nous attendons la suite de cette affaire, une chose est certaine : le voile est définitivement levé. Les preuves existent, les jugements sont rendus, et l’histoire ne fait que commencer. Le courage de ceux qui ont dénoncé ce système de l’intérieur, malgré les risques, restera une leçon pour les générations futures. Il ne s’agit plus seulement de pots-de-vin ou de contrats aéroportuaires, il s’agit de la dignité d’une nation qui mérite bien mieux que d’être dirigée par des réseaux de corruption.
Les prochains mois seront déterminants. La pression internationale, conjuguée à la détermination de la presse indépendante, pourrait bien forcer les autorités algériennes à sortir de leur torpeur. L’enjeu est de taille : il s’agit de restaurer la confiance dans les institutions et de mettre fin à une ère où le pillage des ressources était la règle d’or. La vérité, aussi douloureuse soit-elle, est le premier pas vers une véritable réforme.