Chérif Guellal : L’histoire secrète de l’Algérien qui a bravé la France et vendu le gaz aux USA

L’aube d’une nation et l’insolence de la jeunesse
En 1962, l’Algérie émerge à peine d’une guerre de libération sauvage et destructrice qui a duré sept longues années. Le pays est exsangue, les infrastructures sont fragiles, et le défi de la reconstruction est colossal. Pourtant, c’est au cœur de cette vulnérabilité apparente que va se nouer l’une des intrigues géopolitiques les plus fascinantes du XXe siècle. Comment une jeune république du tiers-monde, profondément marquée par le colonialisme, a-t-elle réussi à s’imposer sur l’échiquier énergétique mondial, à tenir tête à l’ancienne puissance coloniale et à séduire le cœur du capitalisme américain ?
La réponse à ce miracle diplomatique et économique ne se trouve pas sur les champs de bataille, mais dans les réseaux d’un seul homme : Chérif Guellal.
Lorsque le premier président de la République démocratique et populaire algérienne, Ahmed Ben Bella, cherche un représentant pour Washington, il sait qu’il lui faut un profil hors du commun. L’Amérique des années 1960 est en pleine mutation. Elle est fascinée par la jeunesse, le renouveau et le charisme, incarnés par l’administration de John F. Kennedy. Pour séduire cette superpuissance, Ben Bella fait un choix audacieux et nomme Chérif Guellal. L’homme n’a alors que 31 ans.
À un âge où l’on gravit encore les échelons de la diplomatie traditionnelle, Guellal se retrouve propulsé ambassadeur extraordinaire auprès de la première puissance mondiale. Un contraste saisissant avec la classe politique dirigeante des décennies plus tard, et le symbole d’une Algérie qui n’avait pas peur de faire confiance à sa jeunesse pour bousculer les codes établis.
Un dandy révolutionnaire dans les salons de Washington
Dès son arrivée dans la capitale fédérale américaine en 1963, Chérif Guellal comprend une vérité fondamentale : le véritable pouvoir américain ne se négocie pas uniquement dans le formalisme des bureaux du département d’État. Il se tisse, s’influence et se décide dans l’intimité des salons privés de Georgetown. Doté d’une élégance rare et d’une culture raffinée, le jeune diplomate intègre avec une aisance déconcertante la haute société américaine.
Il devient rapidement un ami personnel de Robert « Bobby » Kennedy, le frère du président et ministre de la Justice. À cette époque, la famille Kennedy éprouve une réelle fascination pour l’Algérie, perçue comme le leader naturel du mouvement des non-alignés et le symbole de l’émancipation africaine. Guellal exploite magistralement cette ouverture. Il devient un invité régulier de la Maison Blanche, d’abord sous John F. Kennedy jusqu’à son assassinat tragique en 1963, puis sous son successeur, Lyndon B. Johnson.
L’atout maître de Chérif Guellal dans cette entreprise de séduction massive reste son union avec Yolande Betbeze. Ancienne Miss America 1951, elle est bien plus qu’une reine de beauté : c’est une activiste féministe radicale, engagée dans la lutte pour les droits civiques, et l’une des héritières de la prestigieuse Twentieth Century Fox, pilier de l’industrie cinématographique hollywoodienne.
Leur mariage fait la une des chroniques mondaines et propulse le diplomate algérien au sommet de la nomenclature libérale américaine. La résidence du couple à Washington se transforme en un centre névralgique de la politique internationale. Autour de leur table se croisent des sénateurs influents, des éditorialistes de renom du Washington Post et des stars du grand écran. En épousant Betbeze, Guellal n’est plus un diplomate étranger de passage ; il devient un membre respecté de l’establishment. Cette position stratégique lui permet de neutraliser efficacement le puissant lobby pro-français qui s’efforçait de discréditer l’Algérie indépendante auprès des décideurs américains.
Le pivot de 1965 et le duo de choc de la diplomatie parallèle

L’histoire politique de l’Algérie bascule en 1965 avec le coup d’État qui porte Houari Boumédiène au pouvoir. Beaucoup prédisent alors la disgrâce et la fin de la carrière de Chérif Guellal, compte tenu de sa grande proximité avec le président déchu Ahmed Ben Bella. C’est sans compter sur le pragmatisme de Boumédiène. Le nouveau chef de l’État saisit immédiatement l’immense valeur du carnet d’adresses de Guellal et l’utilité cruciale de ses réseaux transatlantiques pour les ambitions industrielles de la nation.
Même après la rupture officielle des relations diplomatiques entre Alger et Washington en 1967, consécutive à la guerre des Six Jours, Guellal reste sur le pont. Il se réinvente en consultant international et s’associe à une autre figure légendaire et énigmatique de l’ombre algérienne : Messaoud Zeggar. Homme d’affaires, lobbyiste d’exception et proche parmi les proches de Boumédiène, Zeggar forme avec Guellal un duo redoutable aux États-Unis.
Leur collaboration fonctionne comme une mécanique de haute précision : tandis que Zeggar s’active sur le terrain des affaires, de l’acquisition de technologies de pointe et du renseignement, Guellal apporte sa finesse politique, sa respectabilité et sa couverture diplomatique de haut niveau. Ensemble, ils vont bâtir les fondations d’une diplomatie parallèle qui s’avérera vitale pour la survie économique de l’Algérie lors de la décennie la plus critique de son histoire moderne.
1971 : L’affrontement pétrolier et la riposte texane
Le véritable chef-d’œuvre de ce réseau de l’ombre se déploie en 1971. Le 24 février de cette année-là, le président Houari Boumédiène prononce son discours historique et annonce la nationalisation à hauteur de 51 % des avoirs des sociétés pétrolières françaises, notamment Elf et la CFP. C’est un séisme politique. Pour l’Algérie, il s’agit de parachever son indépendance en reprenant le contrôle des richesses de son sous-sol. Pour la France, l’affront est insupportable.
La réaction de Paris est immédiate et violente. Un mot d’ordre strict est lancé à travers l’Europe : le boycott total. Les autorités françaises tentent de diaboliser la jeune république en qualifiant son brut de « pétrole rouge ». L’argumentation française est rodée pour effrayer les chancelleries occidentales en pleine guerre froide : l’Algérie, pays socialiste et anti-impérialiste, utiliserait les pétrodollars pour financer la propagande communiste et déstabiliser l’Occident. En quittant les sites industriels du jour au lendemain, les ingénieurs français laissent l’Algérie face à un gouffre technique et commercial : des puits de pétrole sans techniciens pour les faire tourner et des ressources immenses sans clients pour les acheter.
C’est à cet instant précis que le réseau secret de Chérif Guellal, ancré à Washington et à Houston, au Texas, devient le véritable poumon de l’Algérie. Pendant que la diplomatie officielle s’épuise en débats stériles dans les couloirs de l’ONU, Guellal active ses connexions avec les barons de l’industrie pétrolière texane.
En inversant avec brio la rhétorique française, il explique aux décideurs américains qu’en nationalisant ses ressources, l’Algérie a précisément stabilisé sa production en éliminant les intermédiaires européens capricieux. Il introduit un concept audacieux qui rassure les investisseurs : l’indépendance mutuelle, ou l’interdépendance forcée. L’Algérie a besoin de la technologie américaine, et l’Amérique a besoin de l’énergie algérienne.
Face à l’urgence, Guellal orchestre une opération de recrutement massive. En quelques semaines, des centaines d’ingénieurs et de cadres américains débarquent dans le Sahara pour remplacer les techniciens français partis précipitamment. La souveraineté de la Sonatrach devient instantanément irréversible, laissant l’Europe stupéfaite.
Le coup de maître d’El Paso et la séduction de l’Ex-Im Bank
Le couronnement de la stratégie de Chérif Guellal reste le contrat historique signé avec la firme américaine El Paso Natural Gas Company. À la fin des années 1960, la croissance industrielle galopante des États-Unis commence à saturer leurs réserves domestiques de gaz. Guellal identifie cette faille majeure. Il ne vend pas simplement le gaz du Sahara comme une marchandise ordinaire, il le présente comme une assurance de sécurité nationale pour l’économie américaine.
Le contrat El Paso est une révolution technologique et commerciale sans précédent : il prévoit la livraison de milliards de mètres cubes de Gaz Naturel Liquéfié (GNL) aux États-Unis sur une période de 25 ans. L’Algérie s’impose ainsi comme le premier fournisseur de GNL de la première puissance mondiale.
Cependant, pour bâtir les infrastructures pharaoniques nécessaires à la liquéfaction du gaz à Arzew, l’Algérie a cruellement besoin de milliards de dollars de crédits. Guellal monte alors en première ligne pour convaincre l’Export-Import Bank des États-Unis (Ex-Im Bank). Faisant preuve d’une finesse machiavélique, il lance un chantage subtil aux autorités de régulation et aux sénateurs américains :
« Les places laissées libres par les Français sont à prendre immédiatement. Si vous ne venez pas, les Soviétiques le feront. »
Craignant de voir l’URSS faire main basse sur l’énergie saharienne, et séduite par l’argument de Guellal selon lequel l’Algérie, bien que socialiste, est un partenaire en affaires infiniment plus pragmatique et fiable que certains alliés traditionnels de l’Amérique, l’Ex-Im Bank cède. Elle accorde des garanties de prêts massives, balayant d’un revers de main l’opposition féroce du lobby pro-français à Washington. Grâce à ces fonds, l’Algérie construit son indépendance industrielle et assure sa stabilité financière pour les décennies à venir.
L’héritage d’un gentleman révolutionnaire
Le génie absolu de Chérif Guellal aura été de faire de l’Algérie le seul pays au monde capable, au début des années 1970, d’accueillir les mouvements révolutionnaires les plus radicaux de la planète, comme les Black Panthers, tout en signant les plus gros contrats commerciaux de l’histoire avec le cœur battant du capitalisme mondial. Il a prouvé que la realpolitik, l’élégance intellectuelle et la puissance des réseaux personnels étaient des armes parfois bien plus destructrices que les embargos et les démonstrations de force militaires.
Après une vie passée dans les hautes sphères de l’influence internationale, où il servira même de relais consulaire secret entre Robert Kennedy et le FNL vietnamien pendant la guerre du Vietnam, Chérif Guellal s’est retiré avec la discrétion qui caractérise les plus grands hommes de l’ombre. Passionné de lettres et intellectuel engagé, il fut l’un des premiers à mener des recherches biographiques approfondies sur l’œuvre de Frantz Fanon, avant de rentrer définitivement au pays pour y passer ses dernières années.
Aujourd’hui, Chérif Guellal repose au carré des martyrs d’Alger. Pourtant, son histoire reste tragiquement méconnue d’une grande partie de la jeunesse algérienne. À une époque souvent dominée par les récits de crises, redécouvrir le parcours de ce dandy de la diplomatie est une leçon magistrale. Il rappelle qu’avec de l’audace, du pragmatisme et une intelligence stratégique hors norme, une jeune nation peut faire plier les géants de ce monde et écrire son propre destin en lettres d’or.