Boualem Boualem-Farid Bencheikh : les coulisses d’un scandale hautement explosif pour Tebboune

L’onde de choc qui fait trembler la présidence algérienne
Le régime algérien traverse une zone de turbulences inédite, marquée par des règlements de comptes internes d’une violence feutrée mais dévastatrice. Au cœur de cette tempête politique se trouve l’affaire Farid Zineddine Bencheikh, l’ancien directeur général de la Sûreté nationale (DGSN). Ce dossier, qualifié par les rares observateurs indépendants de véritable « bombe à fragmentation », est en train de redéfinir les équilibres du pouvoir au sommet de l’État. Loin d’être un simple fait divers judiciaire, cette affaire met en lumière une lutte d’influence féroce entre la présidence de la République, menée par le clan d’Abdelmadjid Tebboune, et l’état-major de l’armée nationale et populaire, dirigé par le général de corps d’armée Saïd Chengriha.
L’annulation surprise et le report sine die du procès militaire qui devait se tenir à Blida ont agi comme un révélateur. En coulisses, les grandes manœuvres pour sauver des têtes et en sacrifier d’autres ont provoqué un séisme politique majeur : la disgrâce et la mise à l’écart brutale de Boualem Boualem, l’ancien tout-puissant directeur de cabinet de la présidence et véritable éminence grise du chef de l’État. Ce scandale d’État, entouré d’un blackout médiatique total en Algérie en raison d’une autocensure féroce imposée aux médias locaux, dévoile les failles béantes d’un système en pleine crise de succession.
Le procès fantôme de Blida : Espionnage, trahison et secret défense

Le 26 avril 2026, le tribunal militaire de Blida devait être le théâtre d’un procès hautement stratégique. Sur le banc des accusés, Farid Zineddine Bencheikh, en détention provisoire depuis octobre 2024, devait répondre de chefs d’inculpation d’une gravité sans précédent pour un homme qui a dirigé la police algérienne de mars 2021 à janvier 2024 et qui siégeait au Haut Conseil de Sécurité. Les accusations portent sur la haute trahison, l’espionnage, l’intelligence avec une puissance étrangère, le complot contre l’autorité de l’État, la fuite de documents classés « secret défense », ainsi que la tentative de déstabilisation d’institutions stratégiques, notamment l’état-major de l’armée et les services de renseignement.
Aux côtés de Bencheikh, cinq autres co-accusés étaient appelés à la barre, formant une mosaïque hétéroclite de complices présumés : un ancien commissaire principal qui dirigeait l’Organe central de lutte contre le crime organisé (l’équivalent de la caserne d’Antar pour la police judiciaire), l’ex-responsable de la communication de la DGSN, le polémiste et influenceur nationaliste-conservateur Noureddine Khettal, ainsi que les deux frères Benacer. Le premier, Belmehel Benacer, est un ancien consul d’Algérie à Alicante et colonel au sein de la Direction de la documentation et de la sécurité extérieure (DDSE) ; le second, Nassar Benacer, est un officier de la police judiciaire ayant exercé à l’aéroport international d’Alger.
Alors que l’audience devait débuter à huis clos dans une discrétion absolue, les juges militaires ont prononcé, avant la mi-journée, le renvoi de l’affaire à une date ultérieure indéterminée. Ce report inattendu a mis en évidence l’incapacité de la justice militaire à statuer sereinement, prise en étau entre des pressions politiques directes de la présidence et la rigidité de l’institution militaire.
Les liaisons dangereuses avec la France et la guerre des clans
L’instruction de la justice militaire a mis au jour des ramifications internationales particulièrement compromettantes pour l’ancien patron de la police. Les investigations confirment des relations directes et suspectes entre Farid Bencheikh et les autorités françaises, notamment un chargé de sécurité de l’ambassade de France à Alger ainsi qu’un ancien ambassadeur français en poste dans la capitale algérienne. Bencheikh est soupçonné d’avoir transmis des informations confidentielles et des documents stratégiques à ces diplomates étrangers.
En parallèle à ces soupçons d’espionnage, le cœur de l’affaire réside dans une guerre médiatique et cybernétique interne. Selon l’accusation, Bencheikh aurait utilisé l’influence de Noureddine Khettal et les réseaux de l’ancien responsable de la communication de la DGSN pour obtenir, via les frères Benacer, des données hautement confidentielles sur le fonctionnement interne de la DDSE. À l’époque, les services secrets extérieurs étaient dirigés par le général Abdelhamid M’hadjri (dit le général Jabar), l’adversaire direct et concurrent frontal de Bencheikh.
Ces informations confidentielles auraient ensuite été délibérément fuitées à des cyberactivistes et opposants basés à l’étranger, à l’instar d’Hichem Aboud ou d’Abdou Semmar (directeur d’Algérie Part), dans le but de mener des campagnes de dénigrement ciblées contre de hauts gradés des services de sécurité, tels que le colonel Mouad ou le colonel Bouhya. Cette stratégie visait à affaiblir l’appareil sécuritaire traditionnel pour permettre au clan Bencheikh-Boualem d’asseoir sa domination.
Le plan secret : Une superstructure policière pour neutraliser l’armée
Pourquoi Farid Bencheikh bénéficiait-il d’une telle protection au niveau de la présidence ? Les révélations indiquent que Boualem Boualem et le chef de la police partageaient une feuille de route politique et sécuritaire extrêmement ambitieuse, visant à modifier radicalement l’architecture sécuritaire de l’Algérie.
Leur objectif final était de convaincre le président Abdelmadjid Tebboune de dissoudre la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) en la détachant du ministère de la Défense nationale et de la tutelle militaire. Ce plan prévoyait de fusionner la DGSI avec les Renseignements généraux et la DGSN pour créer une immense superstructure policière civile, placée sous l’autorité directe du ministère de l’Intérieur ou de la présidence, calquée sur le modèle français où la DGSI et la police nationale dépendent de la place Beauvau.
À la tête de ce nouvel appareil omnipotent, le duo envisageait de placer Farid Bencheikh, qui serait ainsi devenu le « Monsieur Sécurité nationale » de l’Algérie. En dépossédant les services de renseignement militaires de leur qualité de police judiciaire, le clan présidentiel cherchait à neutraliser le contre-pouvoir historique de l’état-major de l’armée et à régner en maître absolu sur le pays, notamment dans la perspective cruciale de la succession d’Abdelmadjid Tebboune en 2026.
L’intervention de la présidence et le veto de Saïd Chengriha
Face au risque de voir Farid Bencheikh condamné à de lourdes peines — les accusations d’espionnage et de haute trahison pouvant valoir la réclusion criminelle à perpétuité, voire la peine de mort —, le cabinet présidentiel est passé à l’offensive pour tenter de « sauver le soldat Bencheikh ». Sentant que la condamnation de son allié entraînerait inévitablement sa propre chute par effet de ricochet, Boualem Boualem a activé ses réseaux juridiques.
C’est par l’intermédiaire de son protégé et collaborateur direct, Mohamed Hammouche — qu’il avait fait nommer au poste de conseiller chargé des affaires juridiques, judiciaires et des enquêtes d’habilitation en octobre 2025 — que Boualem Boualem a exercé de fortes pressions sur le tribunal militaire de Blida. Hammouche a contacté à plusieurs reprises les magistrats militaires, affirmant indûment parler au nom du président Tebboune, pour exiger l’accélération de l’instruction et, surtout, la remise en liberté immédiate de Farid Bencheikh. Pour baliser le terrain, le procureur général près la cour de Blida, Foued Boukhari, avait même été démis de ses fonctions peu avant, suite à un conflit orchestré avec le ministre de la Justice.
Cependant, cette ingérence flagrante a provoqué la colère noire de l’état-major de l’armée nationale et populaire. Le général Saïd Chengriha et les chefs des services secrets ont opposé un veto ferme et définitif à toute libération d’un homme qu’ils considèrent désormais comme un traître à la nation et un espion à la solde d’une puissance étrangère. Preuves accablantes à l’appui, l’armée a mis le président Tebboune devant le fait accompli, lui démontrant comment son propre cabinet utilisait son nom pour interférer dans une affaire d’État touchant à la sécurité nationale.
La chute de Boualem Boualem et le sacrifice des « moutons de l’Aïd »
Pris au piège et soucieux de se protéger, le président Abdelmadjid Tebboune n’a eu d’autre choix que de sacrifier ses plus proches collaborateurs pour calmer l’institution militaire. Boualem Boualem, qui cumulait des super-pouvoirs effrayants aux yeux de l’armée (gestion des affaires juridiques, direction du cabinet présidentiel et contrôle exclusif des enquêtes d’habilitation nécessaires à la nomination de chaque ministre ou grand commis de l’État), a été brutalement éjecté du pouvoir à la fin du mois d’avril 2026. Officiellement écarté pour des raisons de santé dégradées par la tournure des événements, il entame une traversée du désert qui s’annonce longue.
Pour couvrir cette retraite forcée, le fusible Mohamed Hammouche a été limogé par décret présidentiel le 29 avril 2026. La présidence a tenté de faire croire que ce conseiller avait agi de sa propre initiative, une explication qui ne dupe personne au sein du sérail algérien.
Avant leur chute, le plan de Boualem Boualem et de la présidence consistait à transformer les frères Benacer en boucs émissaires — ou « moutons de l’Aïd » — de ce scandale d’État. L’objectif était de faire porter l’entière responsabilité des fuites d’informations et des connexions suspectes au colonel Belmehel Benacer et à son frère, afin de blanchir Farid Bencheikh, de permettre sa réhabilitation future et de l’installer, avant la fin du mandat présidentiel, au poste de conseiller à la sécurité nationale à la place de l’actuel titulaire, le général Boumediene Benetto.
La résistance de l’armée a brisé ce scénario. L’affaire Farid Bencheikh reste entière, et la justice militaire, désormais libérée des pressions directes du cabinet de Boualem Boualem, s’apprête à instruire le dossier à charge. Quant à l’ancien directeur de cabinet, désormais dépouillé de son immunité institutionnelle, son audition par les magistrats militaires dès son rétablissement n’est plus à exclure. Ce feuilleton politico-judiciaire, loin d’avoir livré son dernier verdict, démontre que la guerre pour le contrôle de l’Algérie de l’après-Tebboune est plus que jamais ouverte.