BB, l’histoire secrète de celui qui est devenu la Boite Noire du Régime Tebboune

Dans les couloirs feutrés du palais d’El Mouradia, un nom se murmure avec autant de crainte que de respect : “Bébé”. Derrière ce surnom aux allures affectueuses se cache Boualem Boualem, 74 ans, l’homme qui, en l’espace de quelques années, est devenu le véritable centre de gravité du pouvoir algérien. Directeur de cabinet, confident, conseiller juridique, et pour beaucoup, véritable “vice-président”, il est celui qui tient les rênes de l’État lorsque le président Abdelmadjid Tebboune s’absente. Pourtant, aujourd’hui, le silence qui entoure sa possible éviction ou sa maladie grave plonge le régime dans une incertitude totale. Comment cet homme, totalement inconnu du grand public en 2020, a-t-il pu devenir indispensable au point que sa disparition des radars menace la stabilité même du second mandat de Tebboune ?
L’art de l’invisibilité : L’ascension d’un homme de l’ombre
L’histoire de Boualem Boualem est celle d’une discrétion absolue érigée en arme politique. En 2020, alors qu’il est nommé par décret conseiller aux affaires juridiques et judiciaires, personne n’aurait pu prédire son destin. À l’époque, aucune photo de lui ne circulait. Il n’était qu’un nom parmi d’autres dans l’administration. Pourtant, Boualem Boualem n’était pas un novice. Il avait déjà longuement pratiqué les arcanes du pouvoir sous l’ère Bouteflika, mais toujours avec cette capacité rare à rester sous les radars.
C’est sa connaissance “chirurgicale” de la machine judiciaire algérienne qui a d’abord séduit Abdelmadjid Tebboune. À une époque où le président arrivait au pouvoir affaibli par une élection contestée et un Hirak bouillonnant, il avait besoin d’un technicien capable de traduire ses volontés politiques en arsenal juridique implacable. Boualem Boualem est devenu cet architecte, transformant le droit en un outil de neutralisation des adversaires et de consolidation de l’autorité présidentielle.
Le “Monsieur Écoutes” du régime déchu
Pour comprendre la puissance de Boualem Boualem, il faut remonter à l’année 2015. Sous le règne d’Abdelaziz Bouteflika, il dirigeait secrètement l’Organe national de prévention et de lutte contre les infractions liées aux technologies de l’information et de la communication (TIC). Derrière ce nom administratif barbare se cachait en réalité le centre névralgique de la surveillance électronique en Algérie.
Boualem Boualem était le véritable “Monsieur Écoutes” du pays. Surveillance des réseaux sociaux, piratage de comptes, interceptions téléphoniques et géolocalisation satellitaire : rien n’échappait à ses services. Il entretenait alors des liens étroits avec Saïd Bouteflika, le frère influent du président, à qui il remettait régulièrement des rapports détaillés sur les faits et gestes des hauts responsables du pays. Cette position unique lui a permis de constituer une base de données colossale sur l’élite politique et militaire, faisant de lui l’homme qui en savait trop.
Le survivant : De Bouteflika à Tebboune, la grande mue
La chute du clan Bouteflika en 2019 aurait dû emporter Boualem Boualem dans son sillage. Pourtant, alors que les figures du régime tombaient les unes après les autres sous les verrous, il est resté intouchable. Comment expliquer une telle survie ? Selon des sources concordantes, Boualem Boualem a su anticiper le changement de vent. À l’instar de Mohammed Regab, l’ancien secrétaire particulier de Bouteflika, il aurait collaboré activement avec le clan du défunt Ahmed Gaïd Salah, alors chef d’état-major.
En fournissant des informations précieuses sur les mouvements de Saïd Bouteflika et en mettant son expertise technologique au service des nouveaux maîtres du moment, il s’est acheté une impunité durable. Ce n’est qu’après avoir sécurisé sa position auprès des militaires qu’il a été introduit auprès de Tebboune. Le lien s’est scellé grâce à des affinités personnelles profondes : les épouses de Regab et de Boualem étaient des intimes de la mère de Bouteflika, créant un réseau social de l’ombre qui a facilité cette transition improbable.
La Boîte Noire du système Tebboune

Une fois installé à la présidence, Boualem Boualem a rapidement dépassé ses fonctions de simple conseiller juridique. Il est devenu le rédacteur de la “feuille de route” du régime. C’est lui qui a dicté les grandes orientations : le maintien de figures clés comme Belkacem Zeghmati à la Justice, la rédaction de la nouvelle Constitution, et surtout, le durcissement du code pénal pour museler les activistes du Hirak sur Internet.
Son influence est telle qu’il a été comparé à Mohammed Megueddem, l’ancienne éminence grise de l’ère Chadli Bendjedid et Bouteflika. Comme Megueddem, Boualem Boualem fait et défait les carrières des ministres et des walis. Il est l’homme qui prépare les dossiers sensibles du Haut Conseil de Sécurité, là où se prennent les décisions les plus critiques pour la survie du pays.
Un départ qui fait trembler El Mouradia
Aujourd’hui, l’absence prolongée de Boualem Boualem alimente toutes les rumeurs. On le dit gravement malade, incapable de reprendre ses fonctions, voire poussé vers la sortie par des clans rivaux au sein de l’armée et des services secrets. Son départ laisserait un vide immense. Sans son “cerveau” et sa “boîte noire”, Abdelmadjid Tebboune se retrouve privé de son principal levier de contrôle sur l’administration et la justice.
La question qui hante désormais Alger est simple : le régime Tebboune peut-il survivre à la perte de son architecte de l’ombre ? Boualem Boualem finira-t-il, comme Megueddem, par emporter ses secrets dans la tombe à l’étranger, ou reviendra-t-il pour une ultime manœuvre ? Une chose est certaine : l’histoire de cet homme est celle d’une Algérie où le véritable pouvoir ne se montre jamais, tapis dans l’ombre des serveurs informatiques et des dossiers judiciaires secrets.