Tahkout et son 1,17 milliard € en Suisse : l’histoire de la plus grande blague judiciaire en Algérie

L’appareil judiciaire algérien vient de livrer l’un de ses spectacles les plus déconcertants au tribunal de Sidi M’hamed. Au cœur de ce feuilleton théâtral, une somme phénoménale : 1,17 milliard d’euros. C’est le montant astronomique que l’ancien oligarque de l’ère Bouteflika, Mahieddine Tahkout, aurait dissimulé dans un compte bancaire en Suisse. Un chiffre qui le placerait immédiatement parmi les plus grands évadés fiscaux de l’histoire mondiale. Pourtant, lorsqu’on plonge dans les abysses de ce procès organisé à la veille de l’Aïd, l’argumentaire s’effondre pour révéler une mise en scène truffée d’incohérences absurdes.
Le pôle pénal spécialisé dans les affaires économiques et financières a vu le parquet requérir 16 ans de prison ferme contre Tahkout pour blanchiment d’argent et transfert illicite de capitaux. Si l’annonce a de quoi révolter légitimement les citoyens, la réalité technique du dossier s’avère totalement vide. Ce procès à un milliard d’euros ne présente pas le moindre euro prouvé.
Un rapport de police sans aucune coordonnée bancaire
La pièce maîtresse de l’accusation repose sur un ancien rapport signé par l’ex-patron de la DGSN, Farid Zineddine Bencheikh. Ce document affirme de manière péremptoire l’existence de cette fortune à l’étranger. Or, le document en question ne contient :
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Ni le nom de la banque helvétique.
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Ni le numéro du compte bancaire.
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Ni l’identité exacte du titulaire ou des bénéficiaires.
Une telle légèreté dans une affaire d’État est inédite à l’échelle internationale. Instruire un procès sur la base de simples rumeurs ou de rapports expéditifs, probablement calqués sur des publications de réseaux sociaux, démontre un amateurisme flagrant de la part des services de sécurité.
La Suisse, pourtant réputée pour sa rigueur et ses mécanismes puissants de lutte contre le blanchiment, n’a jamais confirmé l’existence de ce compte. À titre de comparaison, en octobre 2023, les autorités suisses ont parfaitement collaboré avec Alger pour geler 1,7 million d’euros appartenant à l’ancien ministre de l’Industrie, Abdesslam Bouchouareb. Si Tahkout possédait mille fois cette somme dans le même pays, le secret n’aurait jamais pu être gardé, compte tenu des commissions rogatoires internationales envoyées par les juges algériens.
La déclaration de l’accusé : Devant le tribunal, Mahieddine Tahkout n’a pas nié posséder des biens à l’étranger, évoquant des appartements en France. Concernant la Suisse, il a avoué détenir trois comptes : deux sont strictement vides et le troisième affiche un solde exact de 3 675 €. Face à cette déposition, la justice n’a été capable de fournir aucun relevé ni aucun historique de mouvements bancaires pour prouver le contraire.
Le chaos des chiffres et l’absurdité des réparations
L’incohérence majeure qui achève de discréditer ce dossier réside dans l’attitude du Trésor Public algérien. Dans n’importe quel système juridique mondial, lorsqu’un individu est accusé d’avoir détourné 1,17 milliard d’euros, l’État exige le remboursement intégral de la somme fraudée, souvent assorti de pénalités majeures pouvant atteindre 80 %.
Dans ce procès, le Trésor Public n’a réclamé que 300 milliards de centimes, soit l’équivalent dérisoire de 20 millions d’euros.

Cet écart comptable est l’équivalent juridique d’arrêter un voleur de banque ayant vidé un coffre-fort d’un million d’euros pour lui demander uniquement de payer son ticket de parking. Si la partie civile réclame une somme aussi minime, c’est parce qu’elle sait pertinemment qu’aucune trace matérielle du milliard d’euros n’existe.
Ce chaos dans les chiffres n’est pas nouveau. En 2020, lors du procès de l’assemblage automobile, le préjudice imputé à Tahkout était évalué à 2 milliards d’euros. En 2022, d’autres rapports évoquaient le chiffre surréaliste de 50 000 milliards de centimes (l’équivalent de 10 milliards de dollars), soit une somme qui flirtait avec les réserves de change du pays. En 2026, la version change à nouveau pour se concentrer sur un unique compte suisse.
Une orchestration purement politique
Cette surenchère de chiffres astronomiques sert avant tout d’habillage politico-médiatique. L’objectif sous-jacent est de manipuler l’opinion publique en maintenant la cadence des procès contre les anciens membres de la Issaba (les oligarques du régime déchu). En attribuant la crise économique et l’appauvrissement du pays aux seuls vols de ces hommes d’affaires, le pouvoir en place s’exonère de ses propres responsabilités de gestion.
C’est précisément le caractère bancal et politique de ces dossiers judiciaires, qualifiés de véritables “torchons” par les observateurs, qui explique pourquoi les chancelleries et les tribunaux européens refusent systématiquement de collaborer avec l’Algérie pour extrader les personnalités recherchées. La justice, devenue un instrument de règlement de comptes basé sur le ressentiment personnel, s’éloigne des standards du droit international. Le dossier Tahkout restera ainsi dans les annales comme l’une des plus grandes fictions judiciaires de l’histoire contemporaine du pays.
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