C’était la somme qu’elle avait engloutie en 4 ans pour que cet homme devienne médecin. Les loyers quand sa bourse ne suffisait plus. Les courses quand il disait qu’il n’avait pas le temps de travailler. Les livres hors de prix commandés en urgence. Les frais d’inscription, des billets de train, un ordinateur, une blouse, et même le costume noir qu’il portait ce soir-là, parfaitement ajusté, payé en partie avec les pourboires qu’elle avait arrachés en enchaînant les services dans une brasserie du 11e et les fermetures de caisse dans un Franprix.
Lina avait 29 ans, une robe bleu nuit achetée sur Vinted, les talons qui lui faisaient déjà mal, et ce genre de foi stupide qui pousse certaines femmes à croire qu’à force d’aimer assez fort, elles finissent par être choisies pour de bon. En montant les marches du salon privé, dans un hôtel particulier du 7e arrondissement, elle s’était même surprise à penser que Maxime allait peut-être profiter de cette soirée pour lui demander sa main. Après tout, il venait de soutenir sa thèse. Il avait décroché son affectation d’interne à la Pitié-Salpêtrière. Ils avaient traversé ensemble 4 années de misère maquillée en ambition. Ce soir devait être leur récompense.
La salle brillait trop. Lustres, nappes ivoire, coupes de champagne, petits-fours qui coûtaient sûrement le prix de sa facture d’électricité. Et au milieu de tout cela, Maxime rayonnait. Il riait avec des professeurs, serrait la main de futurs chefs de service, embrassait des femmes qui portaient des colliers plus chers que sa voiture. Sa mère, Bérénice Delcourt, distribuait des sourires secs de grande bourgeoise satisfaite. Son père, Philippe, parlait déjà de “l’avenir exceptionnel” de son fils comme si ce diplôme avait poussé tout seul dans un vase en cristal.
Quand Maxime l’a aperçue, il a souri et lui a fait signe d’approcher.
— Lina, enfin. Tu es très jolie.
Très jolie. Pas magnifique. Pas indispensable. Pas la femme qui l’avait porté à bout de bras.
Elle s’est glissée parmi les invités, supportant les regards curieux, les sourires condescendants, les petites phrases lancées avec cette fausse bienveillance qui humilie mieux que l’insulte.
— C’est vous qui l’avez soutenu pendant toutes ses études, non ?
— Vous devez être tellement fière.
Fière. Comme si vendre ses week-ends, son sommeil et une partie de sa jeunesse pouvait se résumer à ce mot-là.
Maxime a passé un bras autour de sa taille. Pendant 3 secondes, elle a voulu croire que tout ce qu’elle avait souffert menait à cette chaleur-là, à cette place-là, à ce “nous” enfin visible. Puis Philippe Delcourt a tapé doucement sa cuillère contre sa coupe.
Le brouhaha s’est tu.
— Merci à tous d’être là ce soir, a-t-il lancé. Nous célébrons un grand moment. Mon fils termine brillamment ses études de médecine et rejoint l’un des services les plus prestigieux de Paris. Nous sommes très fiers de lui.
Applaudissements. Rires. Tintements de verre. Le cœur de Lina s’est emballé.
Philippe s’est tourné vers son fils.
— Maxime, je crois que tu as quelques mots à dire.
Maxime a pris le micro avec une aisance neuve, presque insolente. Lina l’a regardé, soudain saisie par une sensation glacée qu’elle n’a pas su nommer tout de suite.
— Merci à tous d’être venus. Ces 4 années ont été les plus dures de ma vie. Je n’y serais jamais arrivé sans le soutien de beaucoup de personnes autour de moi.
Sa voix était posée, assurée, déjà plus proche de celle d’un homme qui se raconte que de celle d’un homme qui se souvient.
— Je veux d’abord remercier mes parents pour leur présence, leur soutien moral, et tout ce qu’ils m’ont apporté.
Lina a cligné des yeux. Soutien moral, oui. Présence sociale, oui. Mais l’argent, les factures, la survie ? C’était elle….