Haute trahison en Algérie : Comment l’affaire Farid Bencheikh a précipité la chute de Boualem Boualem et ébranlé le régime Tebboune

Le pouvoir algérien traverse aujourd’hui l’une des crises les plus sombres et les plus complexes de son histoire contemporaine. Ce qui semblait être au départ une simple affaire d’épuration interne ou un règlement de comptes routinier au sein de l’appareil sécuritaire s’est transformé en une véritable bombe politique. Au cœur de ce séisme qui fait trembler les murs du palais d’El Mouradia se trouve le dossier Farid Zineddine Bencheikh, l’ancien patron de la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN). Mais derrière ce nom, c’est l’ombre de Boualem Boualem, l’inamovible et richissime ancien directeur de cabinet du président Abdelmadjid Tebboune, qui apparaît désormais en pleine lumière. Les révélations récentes montrent que la justice militaire a mis au jour un réseau d’influences, de complots et de connexions avec des puissances étrangères qui dépasse l’entendement. En tentant de sauver son allié objectif, Boualem Boualem a fini par provoquer sa propre disgrâce, révélant une guerre des clans sans merci pour le contrôle des institutions stratégiques du pays.
Le procès secret de Blida et le blackout médiatique
Tout a basculé le 26 avril 2026. Ce jour-là, le tribunal militaire de Blida devait abriter un procès hautement stratégique, un rendez-vous judiciaire que le régime espérait mener dans l’obscurité la plus totale. Dans le box des accusés : Farid Bencheikh, placé en détention provisoire depuis octobre 2024, entouré de cinq à six coaccusés. Les chefs d’inculpation retenus par le parquet militaire donnent le vertige : espionnage, intelligence avec des puissances étrangères, complot contre l’autorité de l’État, fuite de documents classés secret-défense, violation de la vie privée de hauts responsables et tentative de déstabilisation de l’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP) et des services secrets.
Face à la gravité inédite de ces accusations, le pouvoir a imposé une omerta absolue. Les médias nationaux, soumis à une autocensure brutale et féroce, ont gardé un silence de plomb. Pourtant, dans les coulisses du tribunal, le décor était planté pour un grand déballage. Parmi les accusés figuraient un ancien commissaire principal, ex-patron du Service central de lutte contre le crime organisé (Sclco) de Saoula — le fleuron de la police judiciaire algérienne —, ainsi que l’ancien responsable de la communication de la DGSN. S’y ajoutaient Noureddine Chettal, un influenceur et lobbyiste adepte de l’idéologie nationaliste-conservatrice, ainsi que les frères Benacer : Boualem Benacer, ancien consul d’Algérie à Alicante et colonel au sein de la Direction de la documentation et de la sécurité extérieure (DDSE), et son frère Nasserdine, un officier de la police aux frontières.

À la surprise générale, le procès n’a pas eu lieu. Avant midi, les juges militaires ont prononcé le renvoi de l’affaire vers une date ultérieure indéterminée. Ce report inattendu n’était pas le fruit d’un simple contretemps procédural, mais le résultat direct de pressions politiques étouffantes exercées par la présidence de la République pour bloquer la machine judiciaire.
Le mécanisme du complot et la guerre des services
Pour comprendre la panique qui s’est emparée d’El Mouradia, il faut plonger dans le mode opératoire de ce réseau. L’accusation reproche à Farid Bencheikh d’avoir orchestré une vaste entreprise de déstabilisation de ses rivaux. En utilisant le canal de son directeur de la communication, Bencheikh s’était allié aux frères Benacer pour siphonner des informations confidentielles issues de la DDSE, alors dirigée par le général Djabar M’henna, son adversaire direct dans la course au pouvoir sécuritaire.
Ces données ultra-secrètes étaient ensuite transmises à l’influenceur Noureddine Chettal, qui alimentait des cyberactivistes subversifs basés à l’étranger, tels que Hichem Aboud et Abdou Semmar (Smaïl Jerbal, via la plateforme Algérie Part). L’objectif était limpide : lancer une guerre médiatique et de dénigrement contre les hauts gradés des services secrets, notamment le colonel Moatez, Mustapha Nasrallah et le colonel Bouhiya, afin de fragiliser l’appareil sécuritaire et d’imposer le clan de la DGSN comme l’unique maître à bord.
Mais les investigations de la justice militaire sont allées beaucoup plus loin. Elles ont confirmé des relations particulièrement sulfureuses entre Farid Bencheikh et des services de renseignement étrangers. L’ancien chef de la police entretenait des contacts secrets et suspects avec un chargé de sécurité de l’ambassade de France à Alger ainsi qu’avec un ancien ambassadeur français en poste en Algérie. Des documents classés confidentiels et touchant à la sécurité nationale auraient été livrés aux autorités françaises. C’est la première fois dans l’histoire de l’Algérie contemporaine qu’un homme ayant siégé au Haut Conseil de sécurité se retrouve poursuivi pour haute trahison et espionnage, des crimes passibles de la peine de mort ou de la réclusion criminelle à perpétuité.
Les super-pouvoirs de Boualem Boualem et l’intermédiaire sacrifié
Au sommet de l’État, un homme observait la descente aux enfers de Bencheikh avec une angoisse grandissante : Boualem Boualem. Directeur de cabinet du président Tebboune, ce magistrat de formation avait accumulé au fil des ans des super-pouvoirs qui inquiétaient profondément l’état-major militaire et les services de renseignement. Depuis janvier 2020, il cumulait ses fonctions avec celles de conseiller chargé des affaires juridiques et judiciaires. En 2023, un décret présidentiel avait encore élargi ses prérogatives, faisant de lui l’interlocuteur unique des services de sécurité et le grand maître des “enquêtes d’habilitation”.
Ce mécanisme crucial permet de fouiller le passé de chaque personnalité avant sa nomination à un poste clé (ministre, wali, PDG d’entreprise publique). En contrôlant ce verrou, Boualem Boualem était devenu un véritable monstre politique, capable de faire ou de défaire les carrières au sein de l’administration algérienne. Conscient de la lourdeur de sa tâche et de la nécessité de placer des pions fidèles, il avait fait nommer à la fin du mois d’octobre 2025 son protégé de toujours : Mohamed Hammouche. Magistrat originaire de Mécheria, ancien inspecteur général du ministère de la Justice, Hammouche était l’exécuteur des basses œuvres de Boualem.
C’est par l’intermédiaire de Mohamed Hammouche que le cabinet présidentiel a tenté de tordre le bras à la justice militaire. Sur instructions de Boualem Boualem, Hammouche a contacté à maintes reprises les magistrats du tribunal militaire de Blida pour exiger, au nom du président de la République, l’accélération de l’instruction et, surtout, la remise en liberté immédiate de Farid Bencheikh.
Le coup de semonce de l’armée et la chute du duo
Cette interférence grossière dans une affaire de haute trahison a provoqué la fureur du chef d’état-major, le général d’armée Saïd Chengriha, et des patrons du renseignement. Pour l’armée, il était hors de question de libérer un homme considéré comme un espion à la solde d’une puissance étrangère. Les chefs militaires se sont rendus auprès d’Abdelmadjid Tebboune pour lui mettre sous les yeux les preuves accablantes du double jeu de son cabinet. Face au choc et pour sauver sa propre tête, le président Tebboune n’a eu d’autre choix que de sacrifier son premier cercle.
La sanction a été immédiate et violente. Boualem Boualem a été écarté du pouvoir, contraint de prendre un “repos” forcé à la fin du mois d’avril 2026. Dans la foulée, le 29 avril 2026, un décret présidentiel mettait officiellement fin aux fonctions de Mohamed Hammouche. Pour masquer la crise, le clan présidentiel a tenté d’expliquer que ces décisions étaient liées à un conflit personnel entre le procureur général de Blida, Fouad Boukhari (récemment limogé), et le ministre de la Justice, Abderrachid Tabi. Mais la réalité est tout autre : c’est bien la tentative de sauvetage de Farid Bencheikh qui a causé la perte de Boualem Boualem.
Pourquoi une telle prise de risque de la part du directeur de cabinet ? La réponse se trouve dans les procès-verbaux de l’instruction militaire. Face aux juges, Farid Bencheikh n’a pas gardé le silence. Il a formellement déclaré avoir agi sous les ordres directs et constants de Boualem Boualem. Les deux hommes avaient élaboré une feuille de route secrète et machiavélique : convaincre le président Tebboune de dissoudre la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) pour l’extraire du giron du ministère de la Défense nationale, puis la fusionner avec les Renseignements généraux et la DGSN. Cette nouvelle superstructure sécuritaire omnipotente devait être confiée à Farid Bencheikh. En clair, le duo planifiait de démanteler l’appareil militaire pour asseoir le pouvoir absolu du clan présidentiel.
Une disgrâce majeure au dénouement incertain
Aujourd’hui dépouillé de son immunité de fonction, Boualem Boualem entame une longue et douloureuse traversée du désert. Si certains observateurs du sérail algérien estiment qu’un retour de cet homme imprévisible reste théoriquement possible si le président décide de le réhabiliter sous une autre forme, la rupture avec l’institution militaire semble définitivement consommée. La justice militaire a désormais les coudées franches pour auditionner l’ancien directeur de cabinet dès que son état de santé le permettra.
L’affaire Farid Bencheikh ne fait que commencer. Elle met en lumière la fragilité d’un régime miné par les ambitions personnelles et les trahisons au sommet. En voulant manipuler les rouages de la sécurité nationale pour éliminer ses rivaux, le clan de la présidence a ouvert la boîte de Pandore, provoquant un séisme dont l’Algérie n’a pas fini de ressentir les répliques.