« Monsieur Julien Moreau ? Vos parents vous poursuivent en justice. »
Il était dix-huit heures trente, un mardi de novembre, dans mon module de chantier planté au nord de Fermont. Dehors, le vent cognait contre la tôle comme s’il voulait arracher tout le camp de la surface gelée. J’étais encore en combinaison ignifuge, les mains fendillées par douze heures de soudure, quand l’huissier m’a tendu l’enveloppe kraft. J’ai signé sans réfléchir. Une minute plus tard, assis à ma petite table en stratifié entre le radiateur diesel et mon lit, j’ai lu l’en-tête.
COUR SUPÉRIEURE DU QUÉBEC — DISTRICT DE LONGUEUIL
ALAIN ET CÉLINE MOREAU, demandeurs, c. JULIEN MOREAU, défendeur.
J’ai relu trois fois avant de comprendre.
Mes propres parents me poursuivaient pour récupérer mon camion et le faire transférer au nom de mon petit frère, Théo.
Pas pour un héritage. Pas pour une dette. Pas pour un terrain. Non. Pour mon Ford F-150 Lariat 2021, celui que j’avais acheté avec huit ans de chantiers, de semaines à quatre-vingts heures, de Noël passés seul dans des baraques métalliques et de doigts presque gelés sur l’acier.
J’ai ri. Un rire sec, nerveux, presque malade. Puis j’ai vu la signature de mon père en bas de la requête, et l’écriture impeccable de ma mère sur la déclaration sous serment. Là, le rire est mort.
Je m’appelle Julien Moreau, j’ai trente ans, je suis soudeur-tuyauteur, et toute ma vie j’ai été le fils facile. Celui qui ne demandait rien. Celui qui se débrouillait. Celui qu’on oubliait sans trop de scrupules parce qu’il ne faisait pas de bruit.
Chez nous, à Longueuil, mon père régnait comme s’il commandait encore une caserne. Alain Moreau, adjudant-chef retraité des Forces canadiennes : lit au carré, notes impeccables, corvées inspectées comme des opérations militaires. Ma mère, Céline, passait sa vie à traduire sa dureté. Quand il disait : « Tu me déçois », elle murmurait : « Ton père veut juste ton bien. »
Puis il y avait Théo.
Moi, à huit ans, je tondais les pelouses du voisinage pour m’acheter des jeans corrects. Théo, à huit ans, a eu une console flambant neuve parce qu’il était « plus sensible ». Moi, à quatorze ans, je rentrais de l’école pour aller retourner des steaks dans une rôtisserie. Théo, au même âge, a reçu une vieille Mustang cabossée parce qu’« il fallait lui donner confiance ». Moi, à dix-huit ans, je suis parti avec un sac de sport, un vieux Civic qui tenait ensemble par habitude, et quatre cents dollars sur mon compte. Théo, lui, a eu un Ram rouge flambant neuf « pour mieux vivre son entrée à l’université ».
Le Ram a fini dans un poteau six mois plus tard. Alcool, vitesse, miracle. Cette nuit-là, mon père m’a appelé de l’hôpital pour me dire une seule chose :
— Ton frère va avoir besoin d’un autre camion. Tu gagnes bien, non ? La famille, ça aide la famille.
J’ai envoyé douze mille dollars. Je n’ai jamais reçu un merci. Juste un texto de mon père : Théo apprécie. Et un pouce levé de Théo.
Pendant huit ans, j’ai tout encaissé. Le froid, la fatigue, les absences, les sacrifices. Je buvais du café, j’empilais les heures, j’épargnais tout. Pas de bars, pas de vacances, pas de dépenses inutiles. En mars 2024, j’avais enfin assez pour me faire un cadeau que personne ne pourrait me retirer : ce F-150 gris magnétique, cuir, moteur EcoBoost, exactement celui dont je rêvais depuis des années.
J’aurais dû le garder loin d’eux. Au lieu de ça, j’ai commis l’erreur stupide de passer par Longueuil pour leur montrer que, moi aussi, j’avais réussi quelque chose.
Théo a vu le camion avant même que je coupe le moteur. Il a tourné autour comme un type qui repère déjà ce qu’il compte voler. Il a ouvert la porte conducteur, s’est assis derrière le volant, a réglé le siège à sa taille, s’est pris en photo et a lâché, avec un sourire de propriétaire :
— Ah ouais… celui-là, il est à moi.
J’ai cru à une blague. Jusqu’au lendemain matin.
Mon contremaître m’a envoyé une capture d’écran : Théo, dans mon camion, avait posté partout que j’avais utilisé « l’argent que grand-papa lui avait promis pour son premier vrai pick-up ». Il m’avait tagué, tagué mon employeur, tagué mon syndicat. Les commentaires tombaient comme des pierres. Égoïste. Profiteur. Frère toxique.
Je l’ai appelé. Il a ri.
Puis mon père m’a appelé à son tour.
— Tu fais le transfert de propriété calmement, ou on te force à le faire devant un juge.
Et le soir même, l’huissier frappait à ma porte.
La suite m’a prouvé qu’ils ne bluffaient pas. Ils étaient vraiment prêts à me détruire pour nourrir encore une fois leur enfant roi.