Algérie : Les dérives du SLCCO de Saoula, un service de sécurité dépassé par ses dossiers

L’illusion d’une unité d’élite : Les ambitions déchues de Saoula
C’est le paradoxe incroyable qui secoue actuellement les hautes sphères de la sécurité intérieure en Algérie. Un organisme clé, censé protéger l’économie nationale et préserver la sécurité de l’État, se retrouve aujourd’hui accusé de saboter lui-même les missions qui lui ont été assignées. Inauguré en grande pompe à la fin du mois d’octobre 2021 par la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN), le Service central de lutte contre le crime organisé (SLCCO) de Saoula, situé dans la banlieue d’Alger, devait être la vitrine de la modernisation policière. Inspiré directement de l’Office central de lutte contre le crime organisé en France, ce service disposait d’une base logistique imposante et d’un centre opérationnel de pointe. L’ambition affichée à l’époque par l’ancien ministre de l’Intérieur, Kamel Beldjoud, était de doter le pays d’une unité d’élite capable de mener des investigations complexes sur la criminalité transfrontalière, le trafic d’armes, le trafic de stupéfiants et, surtout, la grande corruption économique.
Pourtant, cinq ans après sa création, le constat est sans appel : la machine judiciaire patine dans les scandales, les incohérences et les contradictions. Conçu à l’origine sous la houlette de Farid Bencheikh, l’ancien patron de la DGSN — aujourd’hui incarcéré pour de graves accusations de complot contre l’autorité de l’État, d’espionnage au profit d’une puissance étrangère et de haute trahison —, le SLCCO de Saoula semble traîner comme un boulet l’héritage de son fondateur. Au lieu d’assainir le climat des affaires et de démanteler les réseaux mafieux, ce service suscite une polémique nationale grandissante en raison de ses méthodes brutales, de son manque flagrant d’expérience et d’une fâcheuse tendance à confondre vitesse et précipitation.
Une absence de coordination qui fait le jeu des réseaux mafieux
L’une des failles les plus critiques mises en lumière par les récentes investigations concerne le refus systématique des équipes de Saoula de collaborer avec les autres services de sécurité du pays, et plus particulièrement avec les sûretés de Wilaya. En matière de police judiciaire, la proximité est une règle d’or : personne ne connaît mieux une localité, ses réseaux cachés et ses dynamiques criminelles que le policier du coin. Pourtant, au nom d’un secret d’instruction poussé jusqu’à l’absurde, les agents du SLCCO mènent des interventions ultra-violentes sur le terrain sans même en informer leurs collègues locaux.
« Les brigades d’intervention débarquent dans des véhicules 4×4, cagoulées ou en civil, bouclent des quartiers entiers et procèdent à des arrestations spectaculaires devant les familles, sans que la sûreté urbaine ou la sûreté de Wilaya ne soit au courant. Les policiers locaux découvrent l’opération par la population locale. »
Cette défiance institutionnelle et ce manque de coordination paralysent l’action publique. Pire encore, ces méthodes hollywoodiennes, souvent orchestrées devant les caméras de télévision pour faire de l’effet d’annonce, s’avèrent d’une inefficacité dramatique. Pendant que les agents de Saoula mettent en scène l’arrestation de petits dealers de quartier ou saisissent des quantités dérisoires de drogue et d’argent liquide, les véritables têtes pensantes et les parrains des réseaux criminels ont largement le temps de fuir, de déplacer leurs marchandises et d’effacer leurs traces.
Dans de nombreux cas, ce manque de communication sabote directement le travail de renseignement des policiers locaux. En intervenant à l’aveugle, le SLCCO neutralise régulièrement les indicateurs de la sûreté de Wilaya, brisant ainsi des mois d’enquêtes méticuleuses et protégeant involontairement les sommets de la pyramide criminelle. Pendant ce temps, le trafic de stupéfiants et les fléaux sociaux explosent au vu et au su de tous dans les grandes agglomérations comme Alger, Oran, Constantine ou Annaba.
Incompétence économique et paralysie administrative

Si le bilan est mitigé sur le front de la criminalité de rue, il est jugé catastrophique dans le domaine des affaires économiques et financières. Les enquêteurs de Saoula souffrent d’un déficit flagrant de formation professionnelle face à la complexité des circuits administratifs et du droit des marchés publics. Pour ces agents, un avenant dans un marché public est systématiquement et aveuglément assimilé à une infraction grave ou à un acte de corruption. Pourtant, la législation algérienne prévoit et encadre parfaitement le recours aux avenants sous certaines conditions réglementaires strictes.
Cette ignorance crasse des lois relatives à l’investissement mène à des aberrations lors des auditions de cadres de l’État et de hauts fonctionnaires. Lors des interrogatoires, les enquêteurs harcèlent les suspects en leur demandant pourquoi ils ont attribué telle assiette foncière ou tel projet, ignorant totalement que le Wali ne décide jamais seul. L’attribution d’un terrain passe obligatoirement par une multitude de commissions techniques et de directions sectorielles qui émettent des avis spécialisés avant la signature finale. Malgré les explications détaillées des cadres auditionnés, la police de Saoula s’enferme dans des grilles de lecture simplistes, guidée par des convictions personnelles et des émotions plutôt que par des preuves matérielles tangibles.
Le résultat de cette dérive est dramatique pour le développement du pays. En instaurant un climat de terreur et de suspicion généralisée, le SLCCO a totalement paralysé la machine administrative. Aujourd’hui, dans les Wilayats, plus aucun responsable, aucun Wali, aucun directeur de régie ne veut signer de documents, débloquer des budgets ou valider des projets de développement local, de peur de voir débarquer une perquisition musclée le lendemain. Les investisseurs nationaux et étrangers, terrorisés par ces pratiques expéditives, fuient ou gèlent leurs capitaux, tuant ainsi la confiance économique indispensable à la croissance du pays.
Soupçons de racket, harcèlement et dérives comportementales
Le volet le plus sombre de ce dossier réside dans les témoignages accablants et récurrents de citoyens et d’opérateurs économiques concernant des pratiques de chantage et de racket commises lors des perquisitions. En Algérie, le système bancaire demeure archaïque et sous-développé, affichant un taux de bancarisation d’à peine 44 %. Par conséquent, près de 95 % des transactions commerciales se font en argent liquide, et l’immense majorité des foyers algériens conserve ses économies en cash ou en bijoux à domicile, sans que cela ne constitue une preuve de criminalité.
Cependant, pour les agents de Saoula, la notion de présomption d’innocence semble inexistante. Dès que d’importantes sommes d’argent ou des objets précieux sont découverts lors d’une perquisition — qu’elle soit justifiée ou basée sur une simple suspicion —, certains éléments du service exerceraient des pressions psychologiques intolérables, des menaces et du harcèlement sur les familles. L’objectif ? Contraindre les victimes à céder une partie de leurs biens ou de leur argent liquide en échange d’un traitement de faveur ou d’un adoucissement des conclusions de l’enquête.
Ces dérives comportementales, marquées par des insultes et des violences verbales ou physiques, transforment une institution de sécurité en un instrument d’extorsion. Au lieu de servir la justice, le service s’est enfermé dans une logique de rentabilité politique et financière, s’appuyant parfois sur de simples rumeurs colportées sur les réseaux sociaux par des influenceurs basés à l’étranger pour lancer des procédures infondées contre d’honnêtes citoyens.
Une création politique dans l’urgence : L’appel au changement
Pour comprendre comment le SLCCO de Saoula en est arrivé là, il faut analyser le contexte politique de sa création. L’organisme a été mis sur pied dans l’urgence par le pouvoir politique afin de disposer d’un bras armé sécuritaire directement sous contrôle, dans le but d’affaiblir la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) et de contourner la célèbre caserne Antar. On a voulu créer des « super-policiers » du jour au lendemain, sans leur donner le temps, l’expérience, ni la formation technique nécessaire pour traiter des dossiers d’une telle sensibilité. Cette politisation outrancière a transformé un service de sécurité nationale en un outil de justice expéditive.
Face à la gravité de la situation, l’actuel patron de la DGSN, Ali Badaoui, se retrouve aujourd’hui sur la sellette et sous une pression immense, notamment de la part de l’institution militaire qui s’inquiète légitimement de l’inefficacité flagrante de la police. Le bilan des cinq dernières années est accablant :
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Le trafic de drogue et la toxicomanie ont explosé dans tout le pays.
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Les réseaux d’émigration clandestine (la harga) tournent à plein régime, faisant de l’Algérie l’une des premières sources de migrants clandestins vers l’Europe, avec des dizaines de milliers de départs enregistrés.
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Le marché noir prospère tandis que l’investissement légal est au point mort.
Il est désormais urgent que la direction de la police nationale assume ses responsabilités et demande des comptes. Une enquête interne approfondie doit être diligentée pour auditer le fonctionnement du SLCCO de Saoula, assainir ses rangs, et réinstaurer une coordination stricte avec les forces de sécurité locales. L’Algérie ne peut plus se permettre de laisser son économie et sa sécurité nationale entre les mains d’un service dépassé, dont les méthodes archaïques mettent en péril les fondements mêmes de la République.