ISTN et hôpitaux algériens : Le début du lâchage politique de Bengrina

L’ambiance feutrée des cercles du pouvoir algérien dissimule parfois des tragédies politiques d’une violence inouïe pour ceux qui en sont les acteurs. Le 14 mai 2026, une déclaration d’une ironie mordante et d’un populisme achevé venait ébranler le paysage médiatique national. Abdelkader Bengrina, figure de proue du courant islamo-nationaliste et fervent défenseur du président Abdelmadjid Tebboune, lançait devant ses partisans une formule théâtrale : « Je quitterai le pays pour me soigner afin de ne pas encombrer les Algériens. » Derrière cette feinte générosité et ce souci apparent du confort de ses concitoyens se cachait en réalité un aveu de faiblesse absolu et une tentative désespérée de fuite.
Mais l’histoire récente de l’Algérie s’écrit rarement selon les désirs des politiciens en disgrâce. Selon des investigations poussées, le destin a brutalement rattrapé le chef de parti. Loin des cliniques privées européennes et des blocs opératoires occidentaux qu’il convoitait, Abdelkader Bengrina a été contraint de se confronter à la réalité brute du système de santé national. Interdit de quitter le territoire national, bloqué par les services de sécurité aux frontières, l’homme politique a finalement dû être opéré des yeux à l’hôpital public de Bab El Oued (Beni Messous), subissant le sort quotidien de millions d’Algériens. Ce revirement spectaculaire marque le début d’un lâchage politique majeur et l’effondrement d’un système de parrainage qui maintenait les illusions de grandeur des alliés du régime.
Le mirage du populisme face à la réalité hospitalière
Le populisme en Algérie possède cette capacité intrinsèque à séduire, à intriguer et à mobiliser les foules, même lorsqu’il repose sur des contradictions flagrantes. En annonçant son départ imminent à l’étranger lors d’un meeting de son parti en pleine préparation des élections législatives prévues pour le mois de juillet 2026, Bengrina espérait justifier une absence prolongée durant la campagne électorale de juin. Évoquant une maladie ophtalmologique complexe et les conseils pressants d’un brillant médecin algérien installé à l’étranger, il tentait de sauver les apparences.
Toutefois, cette sortie fracassante a immédiatement provoqué l’indignation générale. Elle a mis en lumière, une fois de plus, le fossé abyssal qui sépare les discours officiels de la réalité vécue par les dirigeants. Depuis des années, le pouvoir en place multiplie les déclarations enthousiastes, frôlant parfois le mensonge éhonté, sur l’excellence des structures sanitaires algériennes, présentées comme les meilleures d’Afrique. Pourtant, dès qu’un haut responsable ou un allié du régime fait face à un problème de santé, le premier réflexe demeure l’exil médical.
Pour Bengrina, le voyage n’aura jamais lieu. Le refus des autorités de le laisser embarquer l’a forcé à expérimenter les « sinistres » réalités des hôpitaux du pays : la pénurie chronique de médicaments, le manque de matériel, les salles d’attente bondées et les conditions de travail éprouvantes d’un corps médical courageux mais abandonné. Une opération des yeux à l’étranger nécessite un investissement minimal de 20 000 euros, une somme inaccessible pour le commun des mortels mais dérisoire pour l’élite. En le contraignant à rester, le pouvoir lui a infligé une leçon d’humilité politique forcée.
L’effondrement du protecteur : Bengrina désormais “orphelin”

Pour comprendre comment un personnage aussi influent, qui a ardemment battu campagne pour le deuxième mandat d’Abdelmadjid Tebboune, a pu être traité de la sorte, il faut plonger dans les arcanes de la présidence algérienne. Le destin de Bengrina était intimement lié à celui de son puissant protecteur, Boualem Boualem, l’ancien directeur de cabinet de la présidence de la République, véritable cerveau et pilier du clan Tebboune.
Depuis la fin du mois d’avril, Boualem Boualem est absent de la scène publique. Si ses partisans évoquent des raisons de santé pour justifier cette disparition, la réalité est éminemment politique. Écarté des centres de décision, il a été remplacé par intérim par Brahim Merad, l’ancien ministre de l’Intérieur. Les enquêtes confirment que ce départ n’est pas un simple aménagement d’emploi du temps : le “cardinal” du palais d’El Mouradia a bel et bien perdu son influence et sa force de frappe.
Avec la chute de Boualem Boualem, c’est tout un réseau de zélateurs et de collaborateurs qui se retrouve instantanément orphelin. En temps normal, un simple coup de téléphone du directeur de cabinet suffisait à débloquer la situation d’un allié à l’aéroport, ordonnant à la Direction Générale de la Sûreté Nationale (DGSN) de lever toute restriction. Aujourd’hui, personne n’a décroché le téléphone pour sauver Bengrina. Sans parrain pour le protéger, le chef de parti s’est retrouvé face au mur de la bureaucratie sécuritaire.
Le système des “fiches de signalisation” : Un contrôle absolu des VIP
L’échec de la tentative de départ de Bengrina révèle un secret de polichinelle du fonctionnement de l’État algérien depuis l’instauration du régime Tebboune en 2020. Contrairement aux rumeurs qui évoquent une Interdiction de Sortie du Territoire National (ISTN) — qui relève d’une décision judiciaire stricte émise par un magistrat dans le cadre d’une enquête — la méthode utilisée ici est bien plus subtile et arbitraire.
Toutes les personnalités politiques, anciens ministres, généraux à la retraite, hauts cadres de l’État et journalistes influents sont soumis à un dispositif de surveillance invisible mais infaillible. Dès qu’un VIP se présente à un poste frontière ou au contrôle de la Police aux Frontières (PAF) à l’aéroport, son passeport déclenche une alerte dans la base de données. Il s’agit d’une “fiche de signalisation” ou fiche analytique.
La procédure est immuable : le voyageur est retenu durant de longues minutes le temps que l’agent de la PAF contacte sa hiérarchie, qui en réfère à la DGSN, laquelle consulte directement le ministère de l’Intérieur ou la présidence de la République. Ce dispositif, totalement illégal au regard de la Constitution qui garantit la liberté de circulation, est devenu l’arme absolue du régime pour contrôler ses propres troupes. Si le pouvoir estime qu’une personnalité ne doit pas quitter le pays, la porte de l’avion se referme définitivement. C’est précisément ce mécanisme qui a broyé les ambitions médicales de Bengrina.
L’escroquerie idéologique du courant “Badissia-Novembaria”
L’ascension politique de Bengrina s’explique par sa capacité à incarner et à manipuler un courant idéologique complexe : le mouvement islamo-nationaliste, communément appelé Badissia-Novembaria. Ce courant, né des cendres de la crise politique de 2019, opère une synthèse artificielle entre l’islamisme conservateur d’Abdelhamid Ben Badis et l’héritage de la révolution de novembre 1954.
Il s’agit, à bien des égards, d’une immense escroquerie historique. Les historiens s’accordent à dire que la révolution de 1954 était un mouvement essentiellement laïque, socialiste et nationaliste, porté par des leaders de gauche où le référent religieux était marginal. De plus, une grande partie de l’Association des Oulémas musulmans algériens s’était initialement opposée au déclenchement de la guerre de libération. L’islamisme politique ayant échoué dramatiquement durant la décennie noire des années 90, ses leaders ont dû se recycler sous un vernis nationaliste pour retrouver une respectabilité.
Ce courant s’est construit sur la haine de l’altérité et de la pluralité identitaire. Il diabolise et criminalise les francophones ainsi que les composantes berbérophones, particulièrement la Kabylie, tout en rejetant l’Occident. En 2019, l’institution militaire et le clan présidentiel ont cyniquement instrumentalisé ce ressentiment pour briser l’élan du Hirak. En propageant la théorie du complot d’un mouvement populaire téléguidé par des puissances occultes étrangères et des élites kabyles, le pouvoir a réussi à diviser pour régner. Boualem Boualem avait alors utilisé Bengrina comme un pion majeur pour domestiquer et contrôler cet électorat conservateur, lui promettant en échange un rôle de premier plan dans l’après-Tebboune. Le marché a été conclu, mais les promesses n’engagent que ceux qui y croient.
Le destin tragique des pions du régime Tebboune
L’affaire Bengrina illustre à la perfection la nature profonde et implacable du régime d’Abdelmadjid Tebboune. Ce pouvoir ne construit pas d’alliances durables basées sur des valeurs ou des projets communs ; il utilise des hommes, consomme des ambitions, puis rejette ses serviteurs dès que la météo politique tourne à l’orage.
Les exemples de cette ingratitude systémique se comptent par dizaines. L’effondrement de Mohamed Bouakaz, l’ancien directeur du protocole de la présidence, en est l’illustration la plus tragique. Homme de confiance absolu et collaborateur le plus fidèle de Tebboune, il a été jeté en prison du jour au lendemain, condamné pour de prétendues affaires de corruption et de trafic d’influence dont le fondement reste hautement contestable, alors même qu’il était gravement malade. Le sort des dirigeants du Club des Pins ou d’autres hauts fonctionnaires démontre la même constante : à la moindre tension, le régime sacrifie ses fusibles pour protéger le noyau dur familial et clanique du chef de l’État.
Le régime Tebboune n’a pas d’amis, il n’a que des instruments qu’il brise à sa guise lorsque l’opportunité ou la survie l’exige.
Ceux qui feignent de ne pas comprendre cette réalité commettent une erreur d’analyse fatale. Les serviteurs zélés, les propagandistes de plateau et les alliés de circonstance qui imaginent que leur dévouement leur servira de bouclier se trompent lourdement. À l’approche de la succession ou lors des futures tempêtes politiques, le pouvoir n’hésitera pas à les jeter par-dessus bord pour les laisser se noyer seuls dans l’océan des scandales publics. Abdelkader Bengrina, aujourd’hui privé de liberté de mouvement et contraint au silence, est le tout prochain symbole de cette déchéance programmée. Les masques tombent, et la réalité du pouvoir algérien apparaît dans toute sa froideur.