Posted in

Chaos au sommet de l’État algérien : Six patrons de la DGSI en sept ans, l’inquiétante dérive d’un appareil sécuritaire en plein naufrage

Chaos au sommet de l’État algérien : Six patrons de la DGSI en sept ans, l’inquiétante dérive d’un appareil sécuritaire en plein naufrage

Une instabilité inédite dans l’histoire de l’Algérie contemporaine

L’Algérie traverse une zone de turbulences institutionnelles qui dépasse le simple cadre des réajustements politiques habituels. Pour la première fois depuis l’indépendance du pays en 1962, la Direction Générale de la Sécurité Intérieure (DGSI), la clé de voûte du renseignement et du contre-espionnage algérien, a vu défiler pas moins de six directeurs en l’espace de sept ans. Un rythme de rotation effréné, presque absurde, qui témoigne d’un malaise profond au cœur du pouvoir et d’une vulnérabilité systémique de plus en plus inquiétante.

Dans n’importe quel État structuré, la stabilité des services de renseignement est considérée comme le garant absolu de la souveraineté, de la continuité républicaine et de la sécurité nationale. Pourtant, depuis 2019, année charnière marquée par la chute du régime d’Abdelaziz Bouteflika et le soulèvement populaire massif du Hirak, l’appareil sécuritaire algérien semble condamné à une reconfiguration permanente. Loin des réformes de modernisation et de professionnalisation tant espérées pour adapter le secteur aux enjeux du XXIe siècle, la DGSI s’est transformée en un véritable champ de bataille de l’ombre, où se jouent, à huis clos, les destins et les ambitions des clans rivaux.

Pour comprendre l’ampleur de cette anomalie, il suffit de jeter un regard attentif sur la chronologie de ces sept dernières années. Chaque passation de pouvoir à la tête de la DGSI ne s’est pas faite dans la sérénité des passations administratives ordinaires, mais s’est systématiquement déroulée sur fond de scandales retentissants, de disgrâces brutales, de règlements de comptes ou d’incarcérations au sein des prisons militaires.

Chronologie d’une valse des généraux : de la main de fer aux cellules de Blida

L’histoire de cette instabilité commence au lendemain de la chute de Bouteflika, lorsque le pouvoir a dû se réinventer dans l’urgence face à la pression de la rue. Le premier à ouvrir le bal de cette instabilité chronique est le général Wassini Bouazza, qui a dirigé le service entre avril 2019 et avril 2020. Propulsé à la tête du renseignement intérieur en pleine tempête politique, il était alors l’exécuteur testamentaire et le bras armé de la feuille de route du défunt chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah. Gérant le renseignement d’une main de fer, Bouazza est devenu en quelques mois l’homme fort du système, le maître d’œuvre absolu de l’élection présidentielle de décembre 2019 qui a porté Abdelmadjid Tebboune au pouvoir. Omnipotent, il avait tissé une véritable toile d’araignée en plaçant ses fidèles à la sécurité militaire, au renseignement extérieur et à la police nationale. Mais la mort subite de son protecteur, Gaïd Salah, a précipité sa chute. Dans un retournement d’alliance spectaculaire, le nouveau chef de l’armée, Saïd Chengriha, et le président Tebboune l’ont brutalement limogé, arrêté et condamné à de lourdes peines de prison allant de 8 à 12 ans. Il croupit aujourd’hui dans les geôles militaires de Blida, sans grand espoir de revoir la lumière du jour.

Pour lui succéder dans ce climat délétère, le pouvoir fait appel au général Abdelghani Rachdi, qui occupera le poste d’avril 2020 à juillet 2022. Ancien attaché militaire à l’ambassade d’Algérie à Abu Dhabi, il a tenté d’apporter une stabilité temporaire et de restructurer le service de manière plus discrète. S’il est parvenu à se maintenir un peu plus de deux ans, battant ainsi un relatif record de longévité pour l’époque récente, il s’est rapidement heurté à l’ingérence grandissante de l’entourage et des conseillers de la présidence dans les dossiers de sécurité nationale. Ayant eu le courage et l’audace de contester ouvertement des méthodes qu’il jugeait guidées par des intérêts individuels et mercantiles, Rachdi a fini par perdre la confiance de Saïd Chengriha. Il a été écarté après un jeu de chassé-croisé complexe avec le renseignement extérieur, avant d’être placé sous interdiction de quitter le territoire national.

El-Djen est en Algérie, mais il n’a pas été arrêté : le message codé de la  Présidence Algérienne

En juillet 2022, c’est le général-major Djamel Mejdoub qui reprend les rênes jusqu’en juin 2024. Poids lourd de l’institution militaire et ancien patron de la sécurité présidentielle sous Bouteflika, Mejdoub incarnait le retour de la vieille école des professionnels du renseignement. Contrairement à ses prédécesseurs qui venaient d’autres corps d’armée, il avait fait toute sa carrière au sein des services secrets. Malgré ses compétences reconnues, son mandat a été miné par d’incessantes manœuvres de déstabilisation orchestrées par des factions rivales, notamment au sein de la police nationale, et par des querelles intestines avec la direction de la célèbre caserne d’Antar. Usé par la maladie et affaibli par ces intrigues de couloirs, il finit par céder sa place à l’été 2024.

Arrive alors le quatrième patron de cette ère chaotique, le général Abdelkader Haddad, plus connu sous son nom de guerre opérationnel, “Nacer El Djen”. En poste de juin 2024 à mai 2025, il est une figure historique et redoutée du Scorat, l’unité d’élite de la lutte antiterroriste des années 1990, spécialisée dans l’infiltration et le démantèlement des groupes armés. Connu pour ses méthodes d’une brutalité extrême, c’est lui qui a méthodiquement verrouillé l’espace médiatique, traqué les opposants sur les réseaux sociaux et pacifié de force la Kabylie pour garantir le second mandat d’Abdelmadjid Tebboune. Cependant, Nacer El Djen est rapidement devenu trop puissant, accumulant une fortune colossale grâce au contrôle présumé du marché informel de la cigarette, estimé à plusieurs milliards de dollars. Sa popularité croissante et ses apparitions virales ont fini par terrifier le duo Chengriha-Tebboune, qui a vu en lui une “tête brûlée” ambitieuse capable de bousculer l’ordre établi. Il a été évincé sans ménagement après seulement un an d’exercice.

Pour éteindre l’incendie provoqué par l’ambition de Nacer El Djen, le régime rappelle un véritable revenant en mai 2025 : le général Hassan. Figure mythique du contre-terrorisme et ancien supérieur de Nacer El Djen, il incarnait le profil type de l’officier de l’ombre formé à l’ancienne école du KGB, fuyant les caméras et la publicité. Après avoir purgé cinq ans de prison sous l’ère Bouteflika, sa réhabilitation devait apporter la stabilisation définitive tant recherchée. Pourtant, l’espoir fut de courte durée. Son mandat s’est soldé par un échec cuisant, marqué par trois défaillances sécuritaires majeures et le sabotage des enquêtes financières sur les caches de cash colossales laissées par son prédécesseur. Il est limogé à son tour le 18 mai 2026.

Le dernier chef en date, nommé en mai 2026, est le général-major Mounir Zahi. Véritable surprise politique, ce dernier ne vient pas du sérail traditionnel du renseignement mais du Commandement des forces de défense aérienne du territoire. Homme de confiance absolu de Saïd Chengriha, il représente une rupture totale de profil : âgé de moins de 60 ans, parfaitement anglophone et formé au Collège de défense de l’OTAN, il est celui qui a négocié les récents accords stratégiques militaires avec les États-Unis. Sa mission actuelle consiste à dépolitiser l’appareil sécuritaire, à briser l’influence des conseillers présidentiels et à restructurer le service autour des nouvelles technologies de défense.

L’Algérie face à ses voisins : une anomalie régionale frappante

Cette instabilité chronique prend une dimension encore plus alarmante lorsqu’on compare l’Algérie aux autres grandes puissances régionales ou mondiales. En France, la DGSI n’a connu que deux directeurs sur la même période de sept ans, assurant une continuité parfaite des dossiers de sécurité nationale. Aux États-Unis, le directeur du FBI, en charge de la sécurité intérieure, est nommé pour un mandat fixe et verrouillé de dix ans, précisément pour mettre l’institution à l’abri des humeurs, des purges et des pressions du pouvoir politique.

Le contraste est encore plus saisissant avec le Maroc, le grand rival géopolitique de l’Algérie dans la région. À la tête de la Direction Générale de la Surveillance du Territoire (DGST), Abdellatif Hammouchi incarne une stabilité et une continuité absolues avec plus de deux décennies de gouvernance ininterrompue. Une logique similaire s’observe en Égypte, où le général Abbas Kamel a dirigé le renseignement intérieur de 2018 à la fin 2024 sous la planification stricte et prévisible du président Abdel Fattah al-Sissi. Face à ces exemples de persévérance institutionnelle, la gestion algérienne fait figure d’anomalie chaotique.

Le syndrome de “l’État dans l’État” : la stratégie macro-politique du morcellement

Pour de nombreux analystes et experts des questions sécuritaires, ce chaos managérial n’est pas le fruit du hasard, mais découle directement du traumatisme laissé par l’ère du général Toufik (Mohamed Mediène). Ce dernier a régné sans partage sur le défunt DRS (Département du Renseignements et de la Sécurité) pendant un quart de siècle, devenant si puissant qu’on le surnommait le “Dieu de l’Algérie”, capable de faire et de défaire les présidents à sa guise.

Depuis sa chute et la dissolution de l’ancien DRS, la présidence de la République et l’état-major de l’armée partagent une hantise commune : voir émerger une nouvelle figure centrale capable de centraliser le pouvoir de l’ombre et de dicter sa loi à l’État civil. Pour parer à cette menace potentielle, le duo Tebboune-Chengriha a délibérément opté pour une stratégie de morcellement et d’affaiblissement permanent des structures du renseignement. En organisant cette valse constante au sommet de la DGSI, le pouvoir politique s’assure qu’aucun chef militaire n’aura le temps, l’espace ou l’assise nécessaire pour tisser des réseaux d’influence assez profonds pour contester l’autorité du sommet de l’État.

En transformant la direction du contre-espionnage en un siège éjectable permanent, le régime privilégie sa propre survie politique immédiate au détriment direct de l’efficacité opérationnelle et de la mémoire institutionnelle de l’État.

Un pari hautement dangereux face aux menaces géopolitiques contemporaines

Aujourd’hui, le profil des chefs de la DGSI change de manière radicale. On abandonne les figures ultra-politiques issues des réseaux de la décennie noire pour se tourner vers des technocrates formés aux écoles anglo-saxonnes, experts en drones, en guerre électronique et en nouvelles technologies militaires. Le pouvoir exécutif cherche visiblement des techniciens plus malléables, moins ancrés dans les querelles de factions historiques et déconnectés des réseaux d’affaires locaux.

Pourtant, le paradoxe de cette stratégie demeure entier et terrifiant pour l’avenir du pays. L’Algérie fait actuellement face à une instabilité critique et immédiate à ses frontières : l’effondrement sécuritaire persistant au Mali et au Niger, le chaos milicien en Libye, et une tension de plus en plus vive avec le Maroc. Une telle conjoncture géopolitique exigerait une vision stratégique à long terme, une sérénité absolue et une parfaite continuité au sein des services de contre-espionnage.

En choisissant de maintenir la DGSI dans un état de crise de gouvernance et de restructuration perpétuelle, le pouvoir algérien joue un jeu dangereux. Cette fragilisation interne de l’appareil sécuritaire nuit gravement à la crédibilité internationale du pays face à ses partenaires étrangers et, plus grave encore, émousse sa capacité de réponse rapide face aux menaces asymétriques réelles qui guettent la nation. L’Algérie ne pourra pas éternellement sacrifier l’efficacité de ses services secrets sur l’autel des luttes de clans sans finir par en payer le prix fort sur le plan de sa propre intégrité nationale.