Derrière les rires, les larmes secrètes de Pierre Richard : l’histoire inédite de l’homme qu’il détestait plus que quiconque

L’image est restée gravée dans les mémoires collectives : celle d’un homme grand, blond, follement maladroit, dont les chutes et les absences faisaient s’esclaffer la France entière. Pourtant, lorsque les caméras s’éteignaient et que les projecteurs désertaient les plateaux de tournage, le sourire de Pierre Richard se figeait. Derrière la poésie de ses personnages distraits se cachait une réalité bien plus sombre, celle d’un cinéma brutal, d’une industrie impitoyable qui ne pardonnait pas la fragilité et où la compétition brisait les hommes les plus sensibles. À la fin de sa carrière, un silence lourd entourait ses souvenirs. Un nom, en particulier, flottait comme une ombre sur sa vie. Une figure hégémonique du cinéma français que Pierre Richard redoutait et détestait plus que quiconque.
Pour comprendre cette fêlure, il faut remonter aux origines d’un homme né dans la haute bourgeoisie en 1934, une trajectoire toute tracée qu’il décida pourtant de fuir pour embrasser le théâtre puis le septième art. Dès ses débuts, le doute s’installe. Le milieu du cinéma le regarde comme une anomalie. Trop fragile, trop maladroit, les critiques se montrent d’une cruauté rare, qualifiant son jeu d’accident comique. Si le succès public finit par arriver, le regard de l’industrie, lui, ne change pas : on rit de lui, mais on ne le respecte pas. Dans ce panier de crabes, cinq figures majeures du cinéma français ont laissé sur son âme des cicatrices indélébiles.
En cinquième position de cette liste douloureuse figure Coluche. À la fin des années 70, l’arrivée de ce cynique au cœur tendre bouleverse les codes de l’humour. Face à la violence sociale et au mordant de Coluche, le comique poétique et doux de Pierre Richard est soudainement jugé désuet par les producteurs et les critiques. Sans qu’il n’y ait jamais eu de conflit frontal, une phrase assassine dans la presse scelle son destin : « Coluche est l’avenir, Pierre Richard est le passé ». Une prise de conscience glaciale pour l’acteur, qui réalise qu’une époque entière est en train de le remplacer.
La quatrième marche est occupée par Jean-Paul Belmondo. « Bébel » représentait absolument tout ce que Pierre Richard ne serait jamais : la virilité triomphante, l’assurance, le héros solaire que la presse et le public adulaient. Même dans la comédie, Belmondo dominait sans effort. Cette comparaison permanente et diffuse priva Pierre Richard des rôles ambitieux. Ne pas correspondre aux standards du héros de l’époque équivalait déjà à perdre.
Plus destructrice encore fut la montée en puissance de Gérard Depardieu, en troisième position. Ce monstre sacré a écrasé Pierre Richard sans même avoir besoin de le confronter. Capable de naviguer entre drame intense et comédie, Depardieu a progressivement occupé tout l’espace cinématographique, reléguant Richard à une seule dimension : celle du clown triste qui trébuche, incapable d’être pris au sérieux par les réalisateurs de renom.

Le cas de Francis Veber, en deuxième position, s’avère être l’un des pièges les plus subtils de sa carrière. Veber a compris le génie de Pierre Richard, il l’a créé à travers des succès légendaires, mais il l’a également enfermé. En lui écrivant inlassablement le même rôle de victime du monde, Veber a transformé le succès de l’acteur en une prison dorée, l’empêchant d’explorer d’autres facettes de son talent dramatique. Une prison similaire à celle construite par Yves Robert, mentionné comme un choix spécial, qui l’a profondément aimé et installé dans le cinéma, mais dont l’attachement a fini par figer Pierre Richard dans une identité dont il ne pouvait plus s’échapper.
Au sommet de cette pyramide de l’humiliation se trouve le numéro un incontesté : Louis de Funès. Pendant des décennies, de Funès a exercé un règne absolu et autoritaire sur la comédie française. Face à l’explosivité et au contrôle total de de Funès, Pierre Richard a été systématiquement hiérarchisé et relégué au second plan par les financiers du cinéma. Ce manque de reconnaissance absolu au sommet, cette certitude d’être maintenu à distance sans jamais être pleinement accepté parmi les rois, a nourri chez Pierre Richard une amertume froide qu’il n’a jamais pardonnée.
Pierre Richard n’a pas été détruit par un seul homme, mais par la convergence de ces destins qui ont tracé les frontières invisibles de sa cage. Il n’a pas fini sa carrière en conquérant, mais en survivant, portant en lui des humiliations que le temps n’a jamais pu effacer.