L’empire secret du tabac en Algérie : Enquête sur une mafia d’État qui brassait 450 000 € de cash par jour

Le secteur du tabac en Algérie, souvent perçu comme une industrie de consommation courante, vient de révéler sa face la plus sombre. Derrière les volutes de fumée et les chiffres d’affaires vertigineux se cachait une organisation criminelle d’une puissance inouïe. Entre octobre 2023 et octobre 2025, une mafia diaboliquement structurée a opéré en toute opacité, siphonnant les richesses du pays à hauteur de 450 000 euros en espèces par jour. Ce n’est pas le scénario d’un thriller hollywoodien, mais la réalité d’un scandale d’État qui ébranle les fondations mêmes des institutions sécuritaires et économiques algériennes. Au cœur de cette affaire : des enlèvements, des chantages, un faux colonel, un chef des services secrets surnommé « le fantôme », et une multinationale transformée en tirelire pour dignitaires en quête d’une retraite dorée.
Aux origines du mal : La connexion de la décennie noire
Pour comprendre la genèse de ce réseau, il faut remonter aux heures les plus sombres de l’histoire contemporaine de l’Algérie. C’est durant la décennie noire des années 1990 que deux trajectoires se croisent : celle du général Nassar Jan et d’un mystérieux personnage prénommé Omar. Nassar Jan, figure légendaire et redoutée du renseignement algérien, était un spécialiste reconnu de l’infiltration des groupes armés terroristes. Omar, quant à lui, naviguait dans les eaux troubles de la clandestinité.
Selon des sources sécuritaires de haut rang, Omar n’était pas un terroriste convaincu, mais un agent double, un cheval de Troie utilisé par les services secrets pour noyauter de l’intérieur les mouvements islamistes radicaux. Liés par des opérations de contre-guerre d’une extrême violence, l’agent traitant et son infiltré ont développé, au fil des ans, une amitié indéfectible et une complicité sulfureuse.
Le tournant majeur survient en juin 2024. Nassar Jan, après avoir dirigé la caserne Antar – le cœur battant du renseignement – est propulsé à la tête de la Direction Générale de la Sécurité Intérieure (DGSI). Devenu le patron absolu du renseignement intérieur, il s’entoure immédiatement de son clan pour asseoir son pouvoir et accumuler des richesses. C’est alors qu’Omar entre en scène, arborant publiquement les attributs d’un colonel de la DGSI. En réalité, Omar n’a jamais été officier, ni même déclaré au sein de l’institution. Pourtant, il bénéficie de passe-droits extraordinaires : une voiture de fonction officielle, des armes de poing fournies par la DGSI et une immunité totale garantie par son puissant protecteur. Le faux colonel devient le pitbull et l’exécuteur des basses œuvres du clan Nassar Jan.
La méthode forte : L’enlèvement du PDG de la STAEM
La cible principale du clan était rapidement identifiée : la STAEM (Société Algéro-Émiratie de Production et de Commercialisation des Tabacs). Cette entreprise colossale détient plus de 65 % des parts du marché algérien, produisant pour l’équivalent de 3,2 milliards de dollars de cigarettes par an et représentant des géants mondiaux tels que Philip Morris (Marlboro, L&M) ou Imperial Brands (Gauloises, Winston, Camel). Une véritable machine à cash.
À la tête de la STAEM se trouvait Zohir Khaleff, un homme de confiance des Émiratis en poste depuis 2011. Khaleff avait survécu aux purges de l’ère Bouteflika et aux bouleversements du Hirak grâce à un réseau d’influences méticuleusement entretenu auprès des élites civiles et militaires du régime Tebboune. Au printemps 2024, le faux colonel Omar approche Khaleff pour exiger sa soumission et un accès direct aux caisses de l’entreprise.
Face à la résistance initiale du PDG, la mafia déploie les méthodes terroristes des années 90. En plein jour, à Dely Ibrahim, Zohir Khaleff est violemment agressé, ligoté et jeté dans la malle d’un véhicule par Omar et ses hommes de main. Le faux colonel traverse toute la capitale Alger, de l’ouest à l’est, avec le patron de la plus grande entreprise mixte du pays séquestré dans son coffre. Arrivé à Bab El Oued, Khaleff est extrait de la voiture, passé à tabac et jeté sur le trottoir avec un avertissement glaçant :
« C’est le dernier avertissement. Soit tu roules pour nous et tu partages l’argent de la STAEM, soit on te bute. »
Terrorisé et brisé, Zohir Khaleff cède. Il devient, selon les termes de l’enquête, « l’esclave attitré » du clan Nassar Jan.
La reconfiguration du marché : Un monopole criminel

Une fois le PDG soumis, la mafia passe à la phase d’exploitation économique. Le plan conçu par Khaleff pour satisfaire ses bourreaux est aussi simple qu’illégal. À l’époque, la distribution des cigarettes de la STAEM était assurée par un réseau de 45 distributeurs agréés répartis sur tout le territoire national, garantissant une concurrence saine et le respect des prix fixés par l’État.
Sous la dictée du faux colonel Omar, la STAEM va brutalement rompre ces contrats pour réduire le nombre de distributeurs à 15, puis à 3, pour finalement se stabiliser à un cartel de 5 sociétés exclusives : ADNZ, TD, Pôle Ouest, Norhan, et Far. En créant cette situation de monopole artificiel sur un marché global (formel et informel) qui avoisine les 4,5 milliards de dollars, le clan s’assure le contrôle total du flux de marchandises.
Les cinq distributeurs privilégiés entrent immédiatement dans la combine. Pour chaque caisse de cigarettes livrée, le prix réglementé est délibérément ignoré. Un système de surfacturation sauvage est mis en place : une taxe mafieuse allant de 15 000 à 30 000 dinars est exigée par caisse (soit environ 20 dinars de plus par paquet de Marlboro ou de L&M). En échange de ce pot-de-vin, les distributeurs obtiennent le droit de détourner des cargaisons massives vers le marché informel et les réseaux de contrebande. Ces cigarettes alimentent le marché noir national, mais sont aussi acheminées illégalement vers la France, la Tunisie, la Libye et l’Afrique subsaharienne, générant un trafic transfrontalier estimé à près d’un milliard d’euros par an.
Le pactole est colossal. Chaque jour, à la fin de l’après-midi, les cinq distributeurs préparent des sacs remplis de billets de banque en espèces. Ce cash, représentant entre 12 et 15 milliards de centimes de dinars par jour (soit environ 450 000 euros quotidiens), est remis en main propre au faux colonel Omar et à sa structure de soldats et de lobbyistes. Cet argent a servi à entretenir le train de vie princier du clan et à corrompre les rouages de l’État pour garantir leur impunité.
La chute du « Fantôme » et les zones d’ombre de la justice
Ce système de prédation absolue a fonctionné sans accroc jusqu’au limogeage surprise du général Nassar Jan à la fin du mois de mai 2025, remplacé par le général Hassan. Privé de sa couverture institutionnelle, le clan commence à s’effondrer. En juillet 2025, la Direction Centrale de la Sécurité de l’Armée (DCSA) lance une offensive contre les militaires corrompus et place Nassar Jan sous enquête. Une semaine plus tard, le faux colonel Omar est arrêté à son tour.
L’histoire prend une tournure rocambolesque en septembre 2025 lorsque le général Jan s’évade de manière spectaculaire de sa résidence surveillée, avant d’être traqué et capturé en novembre dans des conditions dignes d’un scénario hollywoodien. En octobre 2025, privé de ses protecteurs, le PDG Zohir Khaleff est arrêté et placé sous mandat de dépôt par le Service Central de Lutte contre le Crime Organisé de Saoula (SCLCO), l’unité d’élite de la police judiciaire (DGSN).
Cependant, l’immunité semble avoir simplement changé de camp. Si la justice militaire a frappé le sommet de la pyramide, les investigations de la police de Saoula sur le volet civil soulèvent d’immenses interrogations. L’enquête approfondie révèle de graves soupçons de corruption au sein même des enquêteurs de Saoula, accusés d’avoir délibérément protégé plusieurs hauts responsables de la STAEM impliqués jusqu’au cou dans le trafic.
Une impunité sélective qui scandalise
La liste des anomalies judiciaires est longue et documentée :
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Le traitement de faveur des distributeurs : Alors que presque tous les gérants des sociétés de distribution ont été jetés en prison, le propriétaire de la société Far a été étrangement laissé libre sous interdiction de quitter le territoire (ISTN). De son côté, le patron d’ADNZ a mystérieusement eu le temps de fuir le pays pour se réfugier en Europe.
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Le cas de la direction commerciale : Un certain M. Lanac, chef du centre de distribution de Boufarik, identifié comme l’un des bras droits opérationnels du faux colonel Omar pour le détournement des stocks vers le marché noir, n’a jamais été inquiété.
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Les cadres intouchables de la STAEM : Ag Nordin, responsable des ressources humaines de la direction commerciale et pièce maîtresse du puzzle de la corruption, n’a jamais attiré l’attention de Saoula. Il en va de même pour Oussama Zahri, responsable des moyens généraux, et le beau-frère de Khaleff, M. Haned, totalement épargné par les procédures.
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La directrice juridique protégée : Le cas d’Aziza Battaoui, responsable du service juridique de la STAEM, suscite l’indignation. Malgré des preuves accablantes de sa participation active à la légalisation des combines mafieuses, elle demeure intouchable, protégée par des caciques de l’ombre du régime actuel.
L’attitude des enquêteurs de Saoula face à ces complicités flagrantes reste extrêmement douteuse et suscite de lourdes suspicions. La question est désormais sur toutes les lèvres : le démantèlement du clan Nassar Jan a-t-il servi à assainir l’économie, ou simplement à permettre à une nouvelle mafia, tapie dans l’ombre des services de police, de faire main basse sur les 450 000 euros quotidiens du marché du tabac ? Les prochains épisodes de cette affaire d’État s’annoncent d’ores et déjà explosifs.