Algérie : gaz et pétrole, mais pas de pneus. La crise absurde qui provoque la colère des Algériens

Le paradoxe d’une puissance énergétique en panne de gomme
Il y a des contrastes qui ne trompent pas sur l’état de santé d’une nation. L’Algérie, ce géant nord-africain qui se targue d’être un pivot énergétique incontournable pour l’Europe, traverse une crise aussi surréaliste qu’alarmante. Alors que les revenus du gaz et du pétrole remplissent les caisses de l’État, une réalité brutale frappe les citoyens au quotidien : il est devenu presque impossible d’acheter des pneus pour son véhicule. Ce qui devrait être un acte de consommation banal dans n’importe quelle économie moderne est devenu, sous le régime de Tebboune, un véritable parcours du combattant administratif, symbole d’une faillite de gouvernance qui ne dit pas son nom.
Le constat est cruel. Pour changer ses pneus, l’automobiliste algérien ne se rend plus simplement chez son garagiste de quartier. Il doit désormais se connecter à une plateforme numérique, une sorte de guichet virtuel qui rappelle les heures les plus sombres des économies planifiées ou de guerre. Ce système de rationnement, mis en place pour pallier l’incapacité du marché à répondre à la demande, est le symptôme d’un pays qui s’enferme dans une gestion bureaucratique étouffante.
Une plateforme numérique pour deux pneus : l’humiliation du rationnement
L’absurdité culmine avec une règle qui fait grincer des dents : chaque citoyen n’a droit qu’à deux pneus tous les six mois. Pour un véhicule qui, par définition, repose sur quatre roues, cette mesure est perçue comme une insulte à la logique et à la sécurité. Officiellement, le pouvoir invoque la lutte contre la spéculation et les intermédiaires véreux. Dans les faits, c’est un aveu d’impuissance. On demande à un père de famille d’équiper son train avant, puis de patienter un semestre entier en espérant que le stock ne s’épuise pas pour pouvoir enfin sécuriser son train arrière.
Cette plateforme, présentée par les autorités comme un outil de “modernisation”, n’est en réalité qu’un instrument de contrôle social et économique. Elle transforme chaque Algérien en demandeur, en quémandeur d’un droit fondamental : celui de circuler en toute sécurité. Les témoignages affluent : des centaines de kilomètres parcourus pour dénicher une référence introuvable, des prix qui flambent de plus de 25 % en quelques mois, et une angoisse permanente de la panne sèche, non pas de carburant, mais de caoutchouc.
Sécurité routière et économie paralysée
Les conséquences de cette pénurie dépassent le simple désagrément individuel. C’est toute l’économie nationale qui subit les contrecoups de cette gestion chaotique. Dans les dépôts de bus, les véhicules restent cloués au sol faute de pouvoir remplacer leurs gommes usées. Les chauffeurs de taxi, dont c’est l’outil de travail principal, voient leurs revenus fondre. Plus grave encore, le mépris de la sécurité routière devient la norme. Faute de produits neufs accessibles, de nombreux conducteurs sont contraints de rouler avec des pneus lisses ou de se tourner vers la contrebande, augmentant drastiquement les risques d’accidents mortels sur des routes déjà dangereuses.
Le régime a tenté de colmater les brèches en confiant la distribution à Naftal, le géant public des hydrocarbures. Mais la logique est défaillante : on ne règle pas un problème d’offre commerciale par un décret administratif ou en surchargeant une entreprise publique déjà tentaculaire. En bloquant les importations privées et en centralisant tout entre les mains de l’État, le pouvoir a créé un goulot d’étranglement où la machine bureaucratique finit par s’auto-asphyxier.
Le pneu, miroir d’une gouvernance à bout de souffle

Cette crise n’est malheureusement pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans une longue liste de pénuries qui ont secoué le pays ces dernières années : huile de table, médicaments, pièces de rechange, voitures neuves. À chaque fois, le scénario est identique. Le gouvernement pointe du doigt des “saboteurs” ou des “spéculateurs” pour justifier des restrictions d’importation mal pensées, puis il tente de reprendre le contrôle total, avant de constater que l’État ne sait ni importer, ni distribuer efficacement des biens de consommation courante.
Le message envoyé à la population est dévastateur. On demande aux Algériens de faire confiance à un système qui est incapable de leur garantir le minimum de normalité. “Nous sommes un pays de production”, s’insurgent certains commerçants devant leurs vitrines vides qui ne servent plus qu’à l’échantillonnage. Le décalage entre le discours officiel sur la “souveraineté économique” et la réalité d’un citoyen qui doit mendier des pneus sur internet est devenu insupportable.
Une crise politique derrière l’enjeu technique
Au-delà de l’aspect technique, le pneu est devenu le symbole politique de l’Algérie contemporaine. Il révèle un modèle où le régime cherche à tout contrôler, mais finit par ne plus rien garantir. L’exportation massive de gaz vers l’Europe permet peut-être de briller sur la scène diplomatique internationale, mais elle ne sert à rien si elle ne permet pas d’assurer la fluidité du transport intérieur et la sécurité des citoyens.
Tant que le pouvoir s’obstinera à voir dans chaque acte d’achat une menace potentielle ou une opportunité de contrôle, les files d’attente continueront de s’allonger. L’Algérie de demain ne pourra pas se construire sur des plateformes de rationnement et des interdits bureaucratiques. Elle a besoin d’air, de liberté commerciale et d’un État qui serve ses citoyens au lieu de les suspecter. En attendant, le monde observe avec une pointe d’ironie ce pays riche qui, faute de vision, finit par marcher sur les jantes.