Exclusif. Comment 400 Millions d’€ ont disparu dans un seul bâtiment à… Alger !

L’illusion d’une modernité, le poids d’un scandale
Au détour de la commune d’Ouled Fayet, à Ibrahim, un géant de verre et de béton s’élève vers le ciel algérois. Avec sa tour centrale de 24 étages culminant à 122 mètres et son architecture inspirée du style musulman, le nouveau siège du ministère de l’Habitat, de l’Urbanisme et de la Ville se veut la vitrine d’une Algérie moderne. Pourtant, derrière les écrans géants qui font défiler des images de propagande et les façades rutilantes construites par le géant chinois CSCEC, se cache ce qui pourrait bien être le plus gros scandale financier de la décennie.
Une enquête approfondie, basée sur un rapport d’audit confidentiel adressé à la Présidence de la République et au Premier ministère, révèle une réalité brutale : 400 millions d’euros ont été engloutis dans ce projet. Pour un pays où la crise du logement reste une plaie béante, ce chiffre n’est pas seulement une statistique, c’est une insulte. Avec cette somme, l’État aurait pu financer la construction de plus de 50 000 logements sociaux. Au lieu de cela, l’argent a été “brûlé” pour un palais administratif dont les bureaux restent aujourd’hui désespérément vides.
Un gigantisme injustifié et des chiffres qui donnent le vertige
Le premier constat qui frappe dans ce dossier est la démesure. Le nouveau ministère s’étend sur une superficie totale de 65 000 m². À titre de comparaison, ce siège est plus vaste que le palais de la Présidence de la République et le ministère de la Défense nationale réunis. Pourquoi un ministère technique, chargé de la gestion urbaine, a-t-il besoin de plus d’espace que les centres névralgiques de la sécurité et du pouvoir politique ?
Le rapport d’audit souligne une anomalie statistique absurde : le ratio d’occupation. Selon les calculs, chaque agent du ministère dispose théoriquement de 170 m² d’espace de travail. C’est l’équivalent d’un duplex de luxe pour un seul fonctionnaire. Dans une administration standard, 10 à 20 m² suffisent largement. Ce gigantisme n’est pas un signe de puissance, mais celui d’une absence totale d’étude de faisabilité et d’une gestion déconnectée des réalités du terrain.
L’indécence atteint son paroxysme lorsque l’on se penche sur l’aménagement intérieur. Le seul bureau du ministre, Mohamed Tarek Belaribi — souvent décrit comme le “protégé” du président Abdelmadjid Tebboune — aurait coûté la bagatelle de 20 milliards de centimes. Un montant qui dépasse le budget annuel d’aide au logement de plusieurs wilayas de l’intérieur du pays.
Un montage financier à la limite de la légalité

Comment un tel budget a-t-il pu être réuni sans attirer l’attention des institutions de contrôle ? L’enquête révèle un mécanisme de financement pour le moins créatif, sinon totalement illégal. Initialement, la loi de finances avait prévu une enveloppe de 8 milliards de dinars (environ 52 millions d’euros). Face à l’explosion des coûts et aux avenants successifs ayant dépassé les 200 % du montant initial, le gouvernement a dû trouver d’autres sources.
L’État a alors puisé directement dans les caisses des organismes censés construire des logements pour les citoyens : l’OPGI, l’AADL et la CNL. En d’autres termes, l’argent destiné à offrir un toit aux familles algériennes vivant dans des caves ou des habitats précaires a été détourné pour bâtir un temple à la gloire de la bureaucratie.
Plus incroyable encore, le siège du ministère a été hypothéqué auprès d’une banque pour obtenir des liquidités supplémentaires. C’est un fait juridique inédit en Algérie : une institution souveraine de l’État engagée dans un crédit bancaire en violation directe de la législation.
L’opacité comme mode de gouvernance
La construction de cet ouvrage a été marquée par une absence totale de concurrence. L’entreprise chinoise CSCEC a été choisie comme soumissionnaire unique. Aucun appel d’offres international n’a permis de comparer les prix ou les solutions techniques. Pire, c’est le ministère de l’Habitat lui-même qui a rédigé le cahier des charges de son propre siège, créant une situation de conflit d’intérêts flagrante.
Où étaient les organes de contrôle ? Ni l’Inspection générale des finances, ni la Cour des comptes n’ont levé le petit doigt. Ce silence assourdissant des institutions sécuritaires et judiciaires suggère une protection au plus haut niveau. Mohamed Tarek Belaribi, l’enfant chéri du régime, semble intouchable, même face à un rapport d’audit accablant qui préconise des poursuites judiciaires immédiates.
Le retrait suspect du Président
Un détail, cependant, trahit l’embarras au sommet de l’État. Alors que l’inauguration devait être un moment de triomphe pour le président Tebboune, ce dernier s’est retiré du programme à la dernière minute. Ce désengagement de dernière minute est interprété par de nombreux observateurs comme une reconnaissance implicite de l’ampleur du désastre. Inaugurer un bâtiment à 400 millions d’euros alors que la grogne sociale monte face à la vie chère et au manque de logements aurait été un suicide politique.
Aujourd’hui, le ministère de l’Habitat trône sur Alger comme un monument au gaspillage. Beau, certes, mais inutilement coûteux et largement inexploité. Il restera dans l’histoire comme le symbole d’une époque où les caprices architecturaux passaient avant la dignité des citoyens. Pendant que les couloirs luxueux de ce nouveau siège restent silencieux, des milliers d’Algériens attendent toujours que les promesses de logement se concrétisent. L’histoire, elle, n’oubliera pas le prix de ce silence.