Massacres de Sétif 1945 : Ce dernier geste de Macron va-t-il vraiment tout changer avec l’Algérie ?

Un séisme diplomatique au nom de la mémoire
Le 8 mai 2026 restera gravé comme une date charnière dans les annales de la diplomatie franco-algérienne. Dans un geste d’une portée symbolique sans précédent, le président Emmanuel Macron a choisi le 81e anniversaire des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata pour tenter de refermer l’une des plaies les plus béantes de l’histoire commune entre les deux nations. Par le biais d’un communiqué officiel de l’Élysée, la France a non seulement acté le retour de son ambassadeur, Stéphane Romaté, à Alger, mais a surtout annoncé l’envoi d’Alice Ruf, ministre déléguée aux Armées et aux Anciens combattants, sur les lieux mêmes de la tragédie.
Pour la première fois, l’État français s’associe officiellement aux commémorations de ces événements sinistres, reconnaissant à demi-mot ce que de nombreux historiens et militants qualifient de crimes contre l’humanité. « C’est la vérité de notre histoire et l’honneur de la France de la regarder en face », précise le communiqué présidentiel. Cette démarche marque une rupture nette avec la prudence des décennies précédentes, plaçant la “vérité historique” au cœur de la survie diplomatique.
La “dernière carte” d’un président sur le départ
À moins d’un an de la fin de son second mandat, Emmanuel Macron semble engagé dans une course contre la montre. Conscient que sa fenêtre de tir se referme avant les élections de 2027, le chef de l’État français utilise ce que les observateurs appellent sa “dernière carte algérienne”. Face à une impasse totale qui dure depuis juillet 2024 — exacerbée par des affaires de barbouzes, des crises de visas et des tensions sur le Sahara occidental — le président mise tout sur le levier mémoriel.
Macron, fin tacticien, sait que la fibre patriotique est le langage universel de la classe dirigeante algérienne. En offrant cette reconnaissance, il espère arracher la relation bilatérale à sa plus grave crise depuis l’indépendance de 1962. C’est une offre d’apaisement politique direct adressée au président Abdelmadjid Tebboune, visant à restaurer un dialogue “respectueux de l’intérêt national de chacun”.
La guerre des chiffres et le poids de la tragédie

Les événements du 8 mai 1945 constituent un pilier de l’identité nationale algérienne. Alors que le monde célébrait la victoire sur le nazisme, une répression impitoyable s’abattait sur les Algériens réclamant l’indépendance. Pendant des décennies, une bataille de chiffres a fait rage : là où les bilans officiels français de l’époque ne comptaient qu’un millier de morts, la mémoire algérienne reste soudée autour du chiffre de 45 000 victimes.
Aujourd’hui, l’Élysée évoque des “milliers de morts”, se rapprochant des estimations des historiens contemporains comme Benjamin Stora ou Jean-Louis Planche, qui situent le massacre dans une fourchette de 15 000 à 20 000 vies fauchées par l’armée et les milices coloniales. Bien que le mot “excuses” ne soit pas encore officiellement prononcé, l’aveu de la responsabilité morale et historique est une victoire symbolique majeure pour Alger.
Un cadeau pour les “vieux”, un mirage pour les jeunes ?
Toutefois, ce geste soulève une question fondamentale : à qui s’adresse réellement cette réconciliation ? Si la génération au pouvoir à Alger, dont la moyenne d’âge dépasse les 70 ans, voit dans cette reconnaissance une consécration de son combat, la réalité est tout autre pour la jeunesse.
L’Algérie est aujourd’hui un pays jeune, où plus de 80 % de la population n’a pas connu la guerre. Pour ces millions de jeunes, les priorités ne se trouvent pas dans les archives de 1945, mais dans l’avenir :
-
La création d’emplois et la croissance économique.
-
La justice sociale et l’état de droit.
-
La coopération scientifique et technologique.
-
L’amélioration des conditions de vie quotidiennes.
En enfermant la relation franco-algérienne dans la “bulle sombre de l’histoire”, les deux gouvernements risquent de négliger les dossiers cruciaux de l’investissement et du développement. La reconnaissance des crimes coloniaux est un aveu nécessaire, mais elle ne crée pas d’emplois à Oran ou à Alger.
Une bombe à retardement pour 2027
Malgré l’éclat de cette annonce, l’horizon reste chargé de nuages. Emmanuel Macron laisse derrière lui des dossiers explosifs que la mémoire seule ne pourra désamorcer : l’influence grandissante de l’extrême droite en France, les divergences sur le Maroc, et les ingérences mutuelles.
En utilisant l’histoire pour colmater les brèches, Paris et Alger tentent d’éviter un divorce brutal. Mais sans une transition vers une coopération économique et humaine concrète, cette reconnaissance mémorielle risque de n’être qu’un pansement temporaire sur une fracture profonde. Le geste est historique, certes, mais le chemin vers une confiance mutuelle totale reste semé d’embûches.