Farid Zinedine Bencheikh, l’histoire interdite d’un espion… à la tête de la Police Algérienne

L’histoire semble tout droit sortie d’un thriller géopolitique, et pourtant, elle est au cœur de l’actualité brûlante de l’Algérie. En mars 2021, dans un climat de remaniements stratégiques au sein du pouvoir, un nom surgit, presque de nulle part : Farid Zinedine Bencheikh. Sans passé militaire, ce haut fonctionnaire civil est propulsé à la tête de la Direction Générale de la Sûreté Nationale (DGSN). Pour beaucoup d’observateurs, c’est une anomalie. Dans un pays où le poste de patron de la police a traditionnellement été l’apanage de généraux de l’Armée Nationale Populaire (ANP), cette nomination marque une rupture. Aujourd’hui, alors que Bencheikh croupit dans une cellule de la prison militaire de Blida, le portrait qui se dessine est celui d’un homme à la double vie, accusé de haute trahison, d’espionnage au profit de puissances étrangères et de complot contre l’État.
Un profil atypique pour un dessein caché
Le parcours de Bencheikh ne ressemble en rien à celui de ses prédécesseurs. Intellectuel, doté d’un solide bagage universitaire, expert international auprès de l’ONU à Vienne, maître de conférences à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, il cultivait l’image d’un technocrate sophistiqué. Ses postes successifs à la tête des sûretés de wilaya, notamment à Béchar — zone frontalière hautement stratégique — et ses fonctions au sein du cabinet de la DGSN, lui ont permis de construire une légitimité apparente.
Cependant, cette façade de serviteur dévoué de l’État cachait une réalité beaucoup plus sombre. Dès 2015, alors qu’il occupait déjà des fonctions sensibles en Algérie, Bencheikh menait une existence discrète mais bien réelle en France. Domicilié dans un appartement haut de gamme dans le 2e arrondissement de Paris, il a multiplié les démarches pour obtenir des titres de séjour, allant jusqu’à contracter un mariage blanc avec une ressortissante néerlandaise, une manœuvre plus tard découverte par les autorités françaises. Plus troublant encore, en 2017, il investissait secrètement dans un fonds de commerce à Malakoff, dans la banlieue chic de Paris. Un patron de la police algérienne, membre du Conseil de Sécurité Nationale, possédant des intérêts financiers et une vie privée dissimulée en France, sans autorisation officielle, était une situation inédite et explosive.
La machine à racket : L’affaire UPharma
La soif de pouvoir et d’enrichissement de Bencheikh ne s’est pas limitée à ses activités occultes à l’étranger. Devenu l’un des piliers de l’appareil sécuritaire, il a transformé l’institution policière en un outil de raquette au service d’intérêts claniques. L’affaire emblématique de l’entreprise pharmaceutique UPharma, basée à Constantine, illustre parfaitement cette dérive.
Cette société, qui employait plus de 2 000 personnes et jouait un rôle crucial durant la pandémie de COVID-19, a refusé de céder aux exigences de pots-de-vin d’un clan lié à des intérêts industriels influents. Avec la complicité du ministre de l’Industrie de l’époque, Ali Aoun, Bencheikh a orchestré une campagne de harcèlement administratif, de chantage et de sabotage. Les conséquences furent désastreuses : usines fermées, 300 millions de boîtes de médicaments retirées du marché, et des centaines d’emplois menacés. Bencheikh n’était plus un policier ; il était devenu le bras armé d’une mafia d’État, utilisant les prérogatives de la DGSN pour briser ceux qui ne se pliaient pas à ses exigences.
Des connexions dangereuses : Le jeu trouble avec l’étranger

Le point le plus accablant des accusations pesant sur Farid Zinedine Bencheikh demeure ses relations avec des services de renseignements étrangers. Malgré la doctrine officielle de l’Algérie, qui criminalise toute normalisation ou lien avec l’entité sioniste, Bencheikh a entretenu, durant des années, des rapports étroits avec des responsables des services secrets israéliens, américains et français.
Nos investigations révèlent qu’entre 2009 et 2017, il a participé à des formations et des séminaires au sein d’instituts spécialisés où il côtoyait régulièrement des figures de proue du renseignement mondial, comme Boaz Ganor, ancien conseiller du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, ou des hauts fonctionnaires de la CIA. Ces rencontres ne sont pas fortuites. Alors qu’il occupait des postes clés aux frontières ou à la tête de la police, ces échanges constituaient une violation flagrante des intérêts sécuritaires du pays. Comment une telle proximité avec des agents étrangers, de nature à compromettre la sécurité nationale, a-t-elle pu passer sous le radar des autorités algériennes pendant aussi longtemps ? Le doute sur sa loyauté est total, et il est troublant de constater que ces faits étaient connus de certains cercles sans qu’aucune action ne soit entreprise.
Le rêve de devenir le nouveau “Général Toufik”
L’ambition de Bencheikh dépassait le cadre de la simple gestion policière. Son projet ultime, murmuré dans les couloirs du pouvoir, était de créer une structure sécuritaire hyper-puissante, absorbant la DGSI (Direction Générale de la Sécurité Intérieure) pour la placer sous son autorité directe. Il rêvait de dupliquer le modèle français, où le renseignement intérieur dépend du ministère de l’Intérieur, mais avec une concentration de pouvoirs inégalée en Algérie.
En fusionnant la police et le renseignement, Bencheikh visait à diriger une force de plus de 350 000 agents. Il voulait devenir le nouveau symbole du pouvoir absolu, l’homme qui tient les dossiers de tous et qui manipule les rouages de l’État dans l’ombre. Il aspirait à marcher sur les traces du légendaire général Toufik, mais son ambition démesurée a fini par le trahir. Trop d’égocentrisme et une cupidité flagrante ont fini par rendre sa chute inévitable.
La chute du château de cartes
La fin du parcours de Farid Zinedine Bencheikh ressemble à un effondrement brutal. Début 2024, alors que ses manœuvres de déstabilisation devenaient trop visibles, le piège s’est refermé. Après un périple suspect entre l’Espagne, l’Autriche et la Belgique, où il aurait multiplié les rencontres discrètes avec des agents étrangers, son immunité a volé en éclats.
Arrêté une première fois en avril 2024, brièvement libéré, puis réarrêté le 28 septembre de la même année, il a finalement été placé sous mandat de dépôt par le tribunal militaire de Blida. Les chefs d’inculpation sont lourds : espionnage, complot contre l’État et l’armée, haute trahison. L’homme qui pensait manipuler l’État comme un marionnettiste est devenu, lui-même, un prisonnier anonyme des geôles qu’il a contribué à remplir.
Cette affaire laisse derrière elle une série de questions sans réponses : quels étaient les véritables commanditaires de ses actions ? Qui, au sommet de l’État, a fermé les yeux sur ses activités pendant trois ans ? L’histoire de Farid Zinedine Bencheikh n’est pas seulement le récit d’une déchéance personnelle ; c’est le miroir d’un système où l’impunité a longtemps régné, où les intérêts personnels ont pris le pas sur la sécurité nationale, et où les masques finissent, tôt ou tard, par tomber. Ce scandale est, à ce jour, l’un des plus explosifs et des plus sombres de l’histoire de l’Algérie indépendante.