Or… c’est ce qu’on lui avait fait croire.
Le SUV ralentit finalement devant les grilles rouillées du chantier abandonné. Les mauvaises herbes avaient envahi le béton fissuré, les panneaux de sécurité pendaient encore comme des fantômes d’un projet oublié. Pendant quelques secondes, Aerys resta immobile à l’intérieur du véhicule, incapable d’ouvrir la portière.
Cet endroit portait encore l’odeur de sa vie d’avant.
— Vous voulez que je vous accompagne, madame ? demanda doucement M. Peterson.
— Non… restez ici.
Sa voix était presque un murmure.
Elle descendit lentement de la voiture. Le vent chaud souleva quelques mèches de ses cheveux tandis qu’elle avançait entre les structures inachevées. Chaque pas réveillait un souvenir. Là-bas, Emeka avait dessiné les premiers plans sur une table improvisée. Plus loin, ils avaient partagé un café en riant sous la pluie. À droite, il l’avait embrassée pour la première fois après une longue journée de travail.
Son cœur se serra violemment.
Huit ans.
Huit longues années à essayer d’oublier un homme qu’elle n’avait jamais réellement cessé d’aimer.
Elle inspira profondément et continua d’avancer jusqu’à l’ancien bâtiment administratif du chantier. La porte en métal était entrouverte.
Aerys fronça les sourcils.
Quelqu’un était là.
Elle hésita un instant avant de pousser doucement la porte. L’intérieur était sombre, poussiéreux, silencieux… sauf pour un léger bruit de mouvement au fond de la pièce.
Puis elle le vit.
Un homme se tenait près de la fenêtre brisée, dos tourné.
Grand. Épaules larges. Même posture calme.
Le souffle d’Aerys s’arrêta net.
Non.
C’était impossible.
L’homme se retourna lentement.
Et le monde d’Aerys s’effondra.
— …Emeka ?
Le prénom sortit de ses lèvres dans un souffle tremblant.
L’homme pâlit immédiatement en la voyant.
Ses yeux.
Ces mêmes yeux qu’elle avait pleurés chaque nuit pendant des années.
Aerys recula d’un pas, le visage vidé de toute couleur.
— Non… non… tu es mort…
Emeka ouvrit la bouche sans trouver les mots.
— Aerys…
Elle sentit ses jambes vaciller.
— Je t’ai enterré…
Sa voix se brisa complètement.
Emeka baissa les yeux, comme un homme portant un poids devenu trop lourd pour lui.
— Je sais.
Le silence qui suivit fut plus douloureux que n’importe quel cri.
Aerys le regardait comme si elle observait un fantôme revenu pour la détruire une seconde fois.
— Qui es-tu… ? murmura-t-elle. Dis-moi qui tu es !
— C’est moi.
— NON !
Elle éclata enfin.
— Emeka est mort ! J’ai vu les rapports ! J’ai signé les papiers ! J’ai passé huit ans à survivre à cette douleur !
Des larmes brûlantes coulaient déjà sur ses joues.
Emeka ferma les yeux une seconde.
— Je n’avais pas le choix…
— Tu n’avais pas le choix ? répéta-t-elle avec un rire brisé. Tu appelles ça quoi ? Une disparition ? Une trahison ? Une torture ?
Il fit un pas vers elle.
— Écoute-moi, s’il te plaît.
— Ne m’approche pas !
Sa voix résonna contre les murs vides du bâtiment.
Pendant quelques secondes, aucun des deux ne bougea.
Puis Emeka parla enfin.
— Ton père est vivant parce que j’ai disparu.
Le regard d’Aerys changea immédiatement.
— Quoi… ?
Emeka serra les poings.
— L’accident n’était pas un accident.
Le sang d’Aerys sembla se glacer.
— Le soir où tout est arrivé… j’avais découvert quelque chose concernant les contrats du chantier. Des transferts d’argent. Des sociétés fantômes. Quelqu’un détournait des millions.
Aerys secoua lentement la tête.
— Impossible…
— J’ai voulu aller voir la police. Mais avant que je puisse parler… ton père est venu me voir.
Son cœur rata un battement.
— Mon père… ?
— Il savait déjà tout.
Le silence devint terrifiant.
Emeka regarda droit dans ses yeux.
— C’était lui.
Aerys sentit le sol disparaître sous ses pieds.
— Non…
— Il travaillait avec des hommes dangereux. Très dangereux. Quand j’ai découvert la vérité, ils ont voulu me faire disparaître définitivement.
— Arrête…
— Ton père m’a donné un choix : mourir… ou disparaître.
Les larmes d’Aerys redoublèrent.
Toute sa vie, elle avait admiré son père. L’homme qui lui avait appris les affaires. L’homme qu’elle croyait honnête, brillant, respectable.
Et soudain… chaque souvenir semblait contaminé.
— Pourquoi ne pas être revenu ? demanda-t-elle dans un souffle.
Cette fois, Emeka sembla plus brisé qu’elle encore.
— Parce qu’on m’a dit que si je revenais… ils te tueraient aussi.
Aerys resta figée.
Le vent traversait les fenêtres cassées dans un sifflement étrange.
Emeka la regardait avec une douleur impossible à cacher.
— Je t’ai aimée chaque jour, Aerys. Même loin de toi.
Elle voulut répondre.
Mais aucun mot ne sortit.
Car au fond d’elle, une vérité horrible commençait déjà à naître :
Et si toute sa vie avait été construite sur un mensonge ?
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