Mama Nkechi posa doucement sa bassine au sol et s’approcha d’Amaka avec un regard rempli de tristesse.
— Ma fille… tu ne peux pas continuer comme ça éternellement.
Amaka força un léger sourire.
— Je vais bien, Mama Nkechi.
Mais même elle savait que c’était faux. Ses mains étaient couvertes de petites blessures, son visage avait perdu l’éclat de son adolescence, et ses yeux semblaient porter une fatigue bien trop lourde pour une fille de dix-neuf ans.
La vieille femme soupira.
— Tes parents ne voudraient pas cette vie pour toi.
Ces mots frappèrent Amaka en plein cœur. Pendant une seconde, elle sentit les larmes monter, mais elle les ravala rapidement. Pleurer ne changeait rien. Dans cette maison, les larmes étaient considérées comme une faiblesse inutile.
Elle remplit le jerrycan puis reprit lentement le chemin du retour. Le soleil commençait à apparaître derrière les arbres, teintant le village d’une lumière dorée. Les enfants couraient déjà dans les rues, des vendeuses installaient leurs marchandises, et les motos soulevaient des nuages de poussière rouge.
Quand Amaka arriva au portail de la maison, elle entendit immédiatement la voix de sa tante.
— Enfin ! Tu comptes passer toute la journée là-bas ?
Amaka posa le jerrycan sans répondre.
Sa tante la regarda avec irritation.
— Prépare le petit-déjeuner et dépêche-toi. Nous avons des visiteurs aujourd’hui.
Des visiteurs ?
Amaka fronça légèrement les sourcils mais ne posa aucune question. Dans cette maison, poser trop de questions attirait souvent les insultes.
Quelques heures plus tard, alors qu’elle servait du thé dans le salon, elle aperçut trois hommes assis avec sa tante et son oncle. L’un d’eux était âgé, vêtu d’un grand boubou beige. Les deux autres semblaient plus jeunes mais gardaient le silence.
Dès qu’Amaka entra, les conversations cessèrent.
Les regards se tournèrent vers elle.
Elle sentit immédiatement un malaise étrange lui serrer la poitrine.
Sa tante prit la parole avec un sourire inhabituellement faux.
— Voici la fille.
L’homme âgé hocha lentement la tête en observant Amaka de haut en bas.
— Elle est calme, dit-il. C’est bien.
Amaka resta immobile, tenant le plateau entre ses mains tremblantes.
Puis son oncle déclara froidement :
— Le mariage aura lieu dans deux semaines.
Le plateau faillit lui échapper.
— Le… mariage ?
Sa tante se leva brusquement.
— Ne fais pas semblant d’être surprise ! Tu croyais que nous allions te nourrir gratuitement toute ta vie ?
Amaka sentit son cœur battre violemment.
— Mais… avec qui ?
Le vieil homme répondit calmement :
— Mon fils.
— Où est-il ?
Un silence étrange envahit la pièce.
Puis l’un des jeunes hommes murmura :
— Il vit à la ferme, à l’extérieur du village.
Sa tante croisa les bras.
— C’est un homme honnête. Tu devrais être reconnaissante. Peu de gens accepteraient d’épouser une fille sans dot ni famille.
Amaka sentit les larmes brûler ses yeux.
— Je ne veux pas me marier…
La gifle arriva avant même qu’elle termine sa phrase.
Sa tête tourna sous le choc.
— Tu n’as pas le choix ! cria sa tante. À partir d’aujourd’hui, ta vie nous appartient après tout ce qu’on a fait pour toi !
Le silence retomba brutalement.
Amaka baissa lentement les yeux vers le sol.
À cet instant précis, elle comprit que personne dans cette maison ne la voyait comme une nièce.
Seulement comme un fardeau dont il fallait se débarrasser.
Et quelque part, loin du village… l’homme qu’on venait de lui imposer ignorait encore que la jeune femme qu’il allait épouser changerait complètement sa vie.