L’Algérie et la guerre du Sahel : entre Tebboune et Gouita… Qui a déchiré l’accord et déclenché la crise ?

L’onde de choc de Bamako : un ministre assassiné, un accord enterré
Le Sahel traverse l’une des crises les plus sombres et les plus imprévisibles de son histoire contemporaine. Fin avril 2026, la capitale malienne, Bamako, ainsi que ses environs immédiats, ont été le théâtre d’une offensive d’une violence inouïe. Ce ne fut pas une simple attaque passagère ou un énième incident de sécurité périphérique. Les frappes ont touché de manière simultanée plusieurs points névralgiques et stratégiques du pays : les aéroports de Kati, Gao, Mopti, Sévaré, et la ville hautement symbolique de Kidal dans le nord. L’onde de choc a atteint le cœur même de l’appareil d’État lorsque le gouvernement malien a officiellement annoncé l’assassinat du ministre de la Défense, Sadio Camara, abattu lors d’un assaut ciblé contre son domicile à Kati. Cette ville garnison, située à peine à quinze kilomètres de la capitale, incarne le centre névralgique du pouvoir militaire malien.
Quelques jours plus tard, le 4 mai 2026, le chef de la junte militaire au pouvoir, le colonel Assimi Goïta, a pris une décision radicale en reprenant personnellement le portefeuille de la Défense. Loin d’être un simple geste protocolaire ou une réorganisation de routine, cette concentration des pouvoirs entre les mains du chef de l’État démontre l’imminence et la gravité du danger qui menace directement les fondations du régime. Pour comprendre comment le Mali en est arrivé à ce point de rupture systémique, il faut remonter de quelques mois, précisément aux 24 et 25 janvier 2024, lorsque Bamako a brutalement annoncé la fin de l’Accord de paix d’Alger, signé en 2015 sous l’égide de la diplomatie algérienne. En déchirant ce document, les autorités maliennes de transition ont ouvertement accusé Alger d’ingérence et de mener des actions hostiles sur leur territoire, marquant le début d’une descente aux enfers sécuritaire.
La diplomatie algérienne face au défi de la sécurité nationale
La réaction d’Alger face à ces accusations graves ne s’est pas fait attendre. Par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, l’Algérie a catégoriquement rejeté les allégations de Bamako, rappelant que sa position doctrinale à l’égard de l’extrémisme et du terrorisme était intransigeante et profondément ancrée dans sa propre histoire. L’Algérie a payé un prix sanglant durant la décennie noire des années 1990 pour vaincre le terrorisme sur son sol, et sa stratégie régionale repose précisément sur la stabilité de son voisinage immédiat. L’accord de 2015 n’était certes pas une baguette magique capable de résoudre instantanément des décennies de fractures identitaires et socio-économiques, mais il constituait un plafond politique indispensable. Il offrait un cadre de négociation légitime qui empêchait le nord du Mali de se transformer en un champ de bataille ouvert et incontrôlable.
L’implication de l’Algérie dans la résolution des crises maliennes n’est pas un phénomène récent ou opportuniste. Alger a parrainé de multiples processus de paix par le passé, notamment en 1991 et en 2006, s’imposant comme le médiateur historique incontournable de la région du Sahel. En dénonçant unilatéralement cet accord, la junte militaire de Bamako n’a pas seulement annulé un texte juridique ; elle a chassé la médiation algérienne par la grande porte officielle pour la remplacer par la seule logique des armes. Le pouvoir malien a proclamé haut et fort sa volonté de recouvrer sa souveraineté nationale par la force militaire brute, en s’appuyant sur une alliance stratégique et contestée avec le corps d’armée privé russe (anciennement Wagner). Cependant, la réalité du terrain s’est avérée bien différente des discours officiels, et les attaques coordonnées d’avril 2026 sont venues durement rappeler les limites du tout-militaire.
L’alliance contre nature : quand l’Azawad s’allie aux djihadistes
La géographie du conflit met en lumière l’ampleur du désastre sécuritaire. Entre la ville de Kidal, bastion historique de la rébellion dans le nord, et Kati, le cœur militaire du pouvoir près de Bamako, la distance dépasse les 1 500 kilomètres de désert et de savane. Pourtant, les frappes du mois d’avril ont frappé ces deux extrémités de manière parfaitement synchronisée. Cette simultanéité prouve de manière indéniable que la crise sahélienne n’est plus une simple enclave isolée au milieu du désert, mais un réseau terroriste et insurrectionnel interconnecté, capable de faire pression simultanément sur les périphéries et sur les centres de pouvoir les plus fortifiés.
L’aspect le plus alarmant de cette nouvelle donne réside dans l’alliance opérationnelle nouée sur le terrain entre le Front de libération de l’Azawad (les rebelles touaregs nationalistes) et le groupe Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), la principale franchise d’Al-Qaïda au Sahel. Sur le plan idéologique, ces deux entités n’ont pourtant aucun objectif commun. Le Front de l’Azawad lutte pour l’autodétermination, l’autonomie ou l’indépendance des régions septentrionales et la reconnaissance des droits des populations touarègues. À l’opposé, le groupe Nusrat al-Islam poursuit un projet théocratique mondialisé et djihadiste, beaucoup plus large, radical et destructeur. Néanmoins, l’absence d’un horizon politique commun les a paradoxalement unies autour d’un ennemi unique : la junte militaire de Bamako et ses alliés russes. Lorsque la diplomatie s’efface, l’ennemi commun devient le ciment d’alliances de circonstance, souvent bien plus puissantes que les divergences idéologiques. En perdant la couverture politique de l’Accord d’Alger, Bamako a involontairement poussé les mouvements du Nord à abandonner la table des négociations pour s’immerger totalement dans l’étreinte des armes.
Une frontière sous haute tension et la guerre des récits
Les grands bénéficiaires de ce vide politique et diplomatique sont, sans surprise, les groupes armés extrémistes. En l’absence de canaux officiels de discussion, ces mouvements s’érigent en pouvoirs de fait sur de vastes portions de territoire, privant les populations civiles de toute alternative pacifique. Cette dégradation sécuritaire impacte directement l’Algérie, qui partage avec le Mali une frontière terrestre continue de plus de 1 300 kilomètres. Cette frontière n’est pas une ligne de démarcation froide et inerte tracée sur le sable ; c’est un espace vivant, traversé par des dynamiques tribales complexes et des routes de contrebande ancestrales. Alger refuse catégoriquement de voir s’installer à ses portes un foyer permanent de sécession ou une expansion incontrôlée des groupes extrémistes. Pour la diplomatie algérienne, la stabilité du Mali relève d’une équation purement liée à sa sécurité nationale, et non d’un simple différend diplomatique passager.

La tension entre les deux pays a été exacerbée par ce que l’on appelle désormais la “crise des drones”. Le Mali a affirmé avoir retrouvé les débris d’un drone militaire à seulement un demi-kilomètre au sud de la frontière algérienne, suggérant une activité suspecte. De son côté, l’Algérie a répliqué en affirmant que le drone avait violé son espace aérien souverain avant de s’écraser. Cet incident technique a immédiatement été instrumentalisé sur le plan politique. Bamako, entraînant avec elle les régimes militaires voisins du Burkina Faso et du Niger au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), a mené une offensive diplomatique concertée contre Alger. Pour couronner le tout, en avril 2026, le Mali a officiellement annoncé son soutien au plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental. En déplaçant le dossier de la sécurité frontalière vers le terrain hautement sensible des rivalités régionales maghrébines, Bamako a transformé la question de Kidal en une carte de pression géopolitique directe contre l’Algérie.
Au-delà de la guerre des armes se joue une véritable guerre des récits et de l’information dans tout le Sahel. Les puissances étrangères, notamment la Russie, multiplient les déclarations dénonçant les complots occidentaux, tandis que Bamako attribue systématiquement ses revers militaires à des ingérences extérieures. Les plateformes de propagande et les réseaux sociaux amplifient ces récits pour séduire l’opinion publique locale. Pourtant, en l’absence de preuves indépendantes et vérifiables, il est impossible d’accuser formellement un État d’orchestrer sciemment le chaos. Le constat objectif reste le suivant : la destruction délibérée du cadre politique de l’Accord d’Alger a créé un immense vide, transformant la région en un marché d’accusations mutuelles où chaque acteur tente de vendre son récit avant de proposer une quelconque solution viable.
L’asphyxie économique de Bamako et les scénarios de crise
Pendant que la guerre médiatique fait rage, la réalité du terrain économique et logistique se rappelle cruellement aux dirigeants maliens. Depuis septembre 2025, le blocus imposé par le groupe Nusrat al-Islam wal-Muslimin sur l’approvisionnement en carburant a commencé à asphyxier la capitale. En coupant les axes routiers stratégiques et en ciblant systématiquement les camions-citernes, les insurgés ont prouvé qu’ils disposaient de la capacité d’étrangler énergétiquement le centre du pouvoir. La crise n’est plus confinée dans les sables lointains du Nord ; elle touche désormais le fonctionnement quotidien de l’appareil d’État. En mars 2026, des rapports alarmants ont révélé que le gouvernement malien avait consenti à la libération de centaines de militants armés en échange d’un assouplissement temporaire du siège de la capitale. Ce type de concession majeure lève le voile sur la fragilité du régime et démontre que la force brute ne suffit pas lorsque l’économie nationale est à genoux.
Face à cette situation critique, l’Algérie choisit de maintenir une posture de calme stratégique. Forte de sa mémoire institutionnelle et de sa connaissance intime des équilibres tribaux du Nord, elle sait qu’elle n’a pas besoin de gesticulations médiatiques pour faire valoir sa présence. Toutefois, un retour pur et simple à l’ancienne table des négociations de 2015 est désormais impossible. Toute nouvelle initiative diplomatique exigera des garanties claires et réciproques : le Mali devra s’engager fermement à éliminer les groupes terroristes de son territoire et à cesser d’utiliser l’Algérie comme un bouc émissaire pour masquer ses propres échecs internes.
Quatre scénarios majeurs se dessinent désormais pour l’avenir de la région :
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L’escalade militaire totale : Si Bamako persiste dans l’option exclusive de la force, les combats vont inévitablement s’intensifier dans le nord et le centre du pays. La pression migratoire et sécuritaire s’accentuera aux frontières algériennes. Alger renforcera alors son dispositif défensif militaire tout en évitant soigneusement de se laisser entraîner dans un conflit armé direct qui n’est pas le sien.
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Le retour au règlement politique : Prenant conscience de l’impasse du tout-sécuritaire, Bamako pourrait réaliser qu’aucune stabilité n’est possible sans un compromis politique avec les composantes non extrémistes du Nord. Dans ce cadre, l’Algérie pourrait réapparaître comme une force d’équilibrage, non pas sous l’ancienne formule de 2015, mais via des canaux diplomatiques secrets ou une nouvelle médiation préservant l’intégrité territoriale du Mali sans pour autant légitimer les groupes terroristes.
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L’internationalisation exacerbée du conflit : La Russie cherchera à consolider et étendre son influence militaire dans la région. De son côté, la France tentera de redorer son image écornée, affirmant que son retrait militaire du Sahel a ouvert la voie au chaos actuel. Le Maroc et les pays de l’AES continueront d’exploiter les tensions pour modifier les équilibres diplomatiques au détriment d’Alger, obligeant cette dernière à déployer une diplomatie apaisée mais intransigeante sur ses lignes rouges.
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Le pourrissement interne et la crise humanitaire : Ce scénario implique une détérioration continue de l’État malien, accentuant la nécessité pour l’Algérie de sécuriser militairement son flanc sud. Le danger majeur ne proviendra pas uniquement des armes, mais du développement de l’économie de la contrebande, des rumeurs déstabilisatrices et d’une crise humanitaire majeure liée aux flux de réfugiés.
En conclusion, l’Accord d’Alger s’est peut-être éteint sur le plan juridique, mais la géographie et l’histoire ne s’effacent pas d’un simple trait de plume. Bamako possède le pouvoir politique de fermer la porte à la médiation de son voisin, mais elle ne pourra jamais déplacer le Mali hors des frontières de l’Algérie. La question cruciale reste entière : les dirigeants du Sahel finiront-ils par revenir à la raison et à la table des négociations, ou continueront-ils à tester la logique du feu jusqu’à ce que l’incendie n’atteigne définitivement les portes du Maghreb ?