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Le Parfum des Ombres : Jusqu’où iriez-vous pour que le monde vous remarque enfin ?

Le Parfum des Ombres : Jusqu’où iriez-vous pour que le monde vous remarque enfin ?

Il y a un désir si commun qu’on le croit à noin. Être vu, être remarqué, exister dans les yeux des autres. Ce n’est pas de la vanité, ce n’est pas de l’arrogance, c’est juste le besoin profond, humain, presque douloureux de compter pour quelqu’un. Et quand ce besoin-là a été nié trop longtemps, quand des années passent sans qu’un seul regard s’attarde vraiment sur vous,  sans qu’un seul prénom soit dit avec de la chaleur dedans, alors ce besoinlà peut devenir une fissure.

 Et dans une  fissure, les choses obscures s’installent facilement. Elle n’avait pas cherché le malheur. Elle avait cherché autre chose, quelque chose de simple, d’humain. Et le malheur était venu déguisé en parfum. Je suis Fiona et vous suivez mes incroyables histoires africaines. Le marché central était bondé ce matin-là.

  Des vendeurs partout, des tissus, des épices, de la musique qui se mêlait aux voix et au moteur  et au milieu de tout ça, une femme qui marchait comme les autres mais qui ne ressemblait pas aux autres. pas par son apparence, non, par cette façon d’avancer dans la foule sans que  la foule ne le remarque.

 Une femme que tout le monde croisait sans voir. Elle s’appelait Aminata. Elle avait 32  ans, un poste de comptable stable, un studio à elle, une vie construite avec soin. Tout le monde l’aurait dit correctement  installé. Personne n’aurait deviné que chaque matin avant de partir au travail, elle se regardait dans son miroir et se demandait si elle existait vraiment.

 Ce matin-là, une vieille femme la croisa dans une allée du marché. Petit visage, regard perçant comme du verre brisé. Toi, tu cherches quelque chose que tu ne trouveras jamais seul.  Aminata voulut partir, mais la vieille sortit de nulle part un petit flacon embré, pas plus grand  qu’un pouce.

 Trois gouttes derrière chaque oreille, pas plus, jamais plus. Le prix était ridicule. 2000  francs. Aminata pailla presque par pitié ou par curiosité. Elle n’aurait pas  pu dire laquelle des deux. Ce qu’elle ne savait pas encore, c’est qu’elle venait de signer quelque chose.  Pas sur papier.

 Avec son désir, le flacon avait failli finir à la poubelle. Ami Natal avait regardé pendant deux jours sur sa commode. Ce petit objetré qui sentait vaguement le jasmin et autre chose. Quelque chose de plus sombre, presque animal. Elle l’avait ouvert, humé. L’odeur était étrange, des notes florales au premier contact, puis une profondeur musquée qui semblait changer à chaque seconde.

 Le lundi matin, en retard et sans vraiment réfléchir, elle avait dit “Pourquoi pas ?” et appliquait  trois gouttes derrière chaque oreille comme indiquée. Elle se regarda dans le miroir. Même  visage, même coupé, même tailleur beige. Rien n’avait changé.  Elle était partie au travail en oubliant déjà le flacon. Le trajet en bus fut ordinaire.

Mais en descendant du bus, un homme en costume froissé s’arrêta  net sur le trottoir en la croisant. Leur regards se croisèrent une fraction de secondes.  L’homme trébcha. Il la suivit des yeux tandis qu’elle s’éloignait. Bouche entrouverte. Comme hypnotisé, elle accéléra le pas.

 Dans le hall de son immeuble de bureau, le gardien, monsieur Cony, père de quatre enfants, qui ne lui avait jamais adressé plus de deux mots, la fixa  avec une intensité troublante. “Vous, vous êtes différente ce matin.” Elle ne répondit pas. Elle s’engouffra dans l’ascenseur. Les portes se refermèrent sur le visage du gardien  qui la fixait encore avec cette expression étrange, comme un homme assoiffé qui vient d’apercevoir de l’eau.

 Au 4e étage, les portes s’ouvrirent. Tous les regards convergèrent vers elle d’un coup, simultanément  comme un seul mouvement. Malik, le commercial arrogant qui ignorait  son existence depuis deux ans, s’arrêta au milieu de sa phrase. Le responsable logistique tourna la tête. Même le directeur, enfermé derrière sa vitre depuis toujours,  apparut dans l’encadrement de sa porte.

Un silence épais se répandit dans l’open space. Ainata  s’assit à son bureau, alluma son ordinateur. Les yeux sur sa nuque brûlaient. La matinée fut interminable. Malik trouva trois prétextes pour venir à son poste. Le directeur la convoqua pour un point  sur ses objectifs, une réunion qu’il n’avait jamais jugé nécessaire en 4 ans.

  Le stagiaire en informatique passa devant son bureau au moins six fois, les yeux rivés sur elle à  chaque passage. À midi, trois hommes l’invitèrent à déjeuner. Simultanément, des hommes qui ne se connaissaient pas. Aminata s’enferma dans les toilettes, se regarda dans le miroir. Son reflet n’avait pas changé.

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Elle renifla son cou. L’odeur avait évolué. Réchauffée au contact de sa peau,  elle était devenue quelque chose d’autre. Envoûtante, presque hypnotique, un mélange de fleurs nocturnes et de quelque chose de primal. Son téléphone vibra. Un message de Malic. On pourrait dîner ce soir ? Un autre du directeur.

 Vous êtes exceptionnel, Aminata.  Il faut qu’on parle de votre avenir. Un troisième d’un numéro inconnu, c’est le gardien. Je ne peux pas m’empêcher de penser à vous. Pardonnez-moi. Amiata éteignit son téléphone.  Elle ressortit des toilettes décidé à rentrer chez elle. Dans le couloir, trois hommes l’attendaient appuyés contre le mur.

 Elle passa en courant, dévala  les escaliers, poussa les portes vitrées, se retrouva dans la rue, le cœur battant. Sur le trottoir, des hommes se retournaient sur son passage.  Un cycliste faillit percuter un poteau. Un chauffeur de taxi lui fit signe de monter.  Elle marcha vite puis courutinata passa deux heures sous la douche.

 Elle frotta sa peau jusqu’à ce qu’elle devienne rouge. Utilisa trois savons différents, se lava les cheveux quatre fois. L’eau brûlante  cascadait sur son corps tandis que les larmes se mêent au robinet. Mais l’odeur ne partait pas. Elle avait pénétré ses ports, s’était incrusté dans sa chair. Son téléphone ne s’arrêtait  plus de vibrer.

 43 messages non lu, 27 appels manqués, un numéro inconnu. J’étais dans le bus, je t’ai suivi, je ne peux pas m’en empêcher. Un autre. Tu habites rue de l’indépendance. J’arrive. La sonnette retentit. Aminata regarda par le Judas, un homme qu’elle ne connaissait pas. La trentaine costume froissé, cheveux en désordre. Mademoiselle Aminata,  je sais que vous êtes là, je vous ai vu entrer.

Je dois vous parler s’il vous plaît.  Elle recula. Je ne vous veux pas de mal, continua l’homme. C’est juste que depuis que je vous ai croisé dans la rue, je n’arrive pas à penser à autre chose. Je suis mariée, j’ai deux enfants. Mais là, maintenant, je m’en fiche. Je dois juste vous voir. Sa voix se brisa.

 Il pleurait. Un inconnu qui pleurait derrière sa porte parce qu’elle refusait d’ouvrir. D’autres sonneries  suivirent. Des voix différentes sur le palier, des disputes, des bousculades.  Le bruit sourd d’un corps qui percute un mur. Il se battait pour elle. Des hommes qu’elle n’avait jamais vu.

 Vers minuit, Aminata  écarta prudemment son rideau. Dans la rue faiblement éclairée, sep silhouettes masculines. Certaines regardaient vers son appartement. D’autres  étaient assises sur le trottoir, attendant comme des vigiles, comme des obsédés. L’un d’eux, sentant son regard, leva la main dans un geste presque enfantin.

 Elle referma le rideau,  s’allongea tout habillé dans le noir et comprit avec une certitude froide  que sa vie venait de basculer dans quelque chose d’incontrôlable. Au matin, les hommes étaient encore là,  plus nombreux même, 10 maintenant. Certains en costume, comme s’ils avaient quitté leur emploi pour camper sous ses fenêtres.

  Aminata fouilla dans son placard, en sortit un hijab,  une écharpe, de grandes lunettes de soleil, des vêtements amples, informes, elle se couvrit entièrement, se rendit méconnaissable. Dans la rue, les hommes sous ses fenêtres ne levèrent pas les yeux vers elle. Ils cherchaient une femme qu’elle n’était plus pour l’instant.

 Elle sortit, respira et marcha vers le  marché central pour retrouver la vieille. Deux heures de recherche, rien.  La vieille femme s’était volatilisée comme si elle n’avait jamais existé. Puis une voix derrière elle.  Tu la cherches, n’est-ce pas ? Une jeune femme, la vingtaine à peine. Le visage  marqué par une expression de pitié profonde. Le parfum.

 Tu as acheté le parfum de mamie Cady ? Ce n’était pas  une question. Elle s’assir dans un petit café en retrait. La jeune femme dit : “Je m’appelle Salimata.” Et elle raconta sa sœur  aînée Aïa 30 ans, belle mais invisible comme Aminata. Elle avait acheté  le même flacon au même prix dérisoire.

 Au début, la transformation avait été merveilleuse. Des hommes partout, des demandes en mariage. Sa mère était fière mais ça n’avait  pas duré. L’effet s’intensifiait chaque jour. Les hommes devenaient agressifs, possessifs. L’un avait poignardé un rival, un autre avait mis le feu à la boutique d’un prétendant concurrent.

  Aïcha ne pouvait plus sortir et l’odeur n’est jamais partie, dit Salimata. Elle avait essayé tout. Aucun savon, aucun rituel,  aucune prière, rien. Elle s’arrêta, but une gorgée de thé. Elle a compris quelque chose d’horrible. Le parfum ne se contente pas d’attirer  les hommes.

 Il se nourrit de toi, de ton énergie vitale. Chaque jour, elle maigrissait. Sa peau devenait grisâtre, ses cheveux  tombaient. Elle vieillissait à vue d’œil. Amiata porta instinctivement la main à son visage. Elle avait remarqué ce matin de nouvelles rides au coin de ses yeux. Le parfum prend ta vie en échange du pouvoir qu’il donne. C’est un pact.

Mamie Cady ne te l’a pas dit. Elle t’a juste vendu le flacon. Le silence tomba comme une pierre. Ta sœur ? Salimata ne répondit pas tout de suite. Elle est morte au bout de semaines. Amiata compta mentalement. Elle avait appliqué le parfum depuis  de jours. Il lui restait peut-être 3 semaines, peut-être moins.

Elle regarda  Salimata dans les yeux. Il y a un moyen de rompre ça. Salimata  hésita. Peut-être. Mon oncle. Il vit dans un village. Il connaît les vieux rituels. Mais c’est un homme étrange. Ma mère  refuse qu’on parle de lui. Emmène-moi. Le village était à 2 heures de route. La brousse s’épaissit autour d’elle à mesure qu’elle s’éloignait de la ville.

Les maisons laissèrent la place au champ, les champs  à la forêt. Elles marchèrent 10 minutes sur un sentier avant de voir la case apparaître. petite en banco rouge avec des fétiches accrochées au-dessus de la porte, des cornes d’animaux, des sachets de cuir,  des plumes noué par des fils rouges.

Oncle Mamadou, c’est moi. Salimata, je t’amène quelqu’un. Un silence puis une voix profonde. R entre petite  et amène la femme qui sent la mort. L’intérieur de la case était plongée dans la pénombre, des bougies en  cercle, des étagères croulant sous des jars, des sacs, des crânnes blanchis.

 une odeur d’en plantes et quelque chose de métallique. Au fond, assis en tailleur, un homme d’une soixantaine d’années,  peau d’ébines, cheveux blancs rat, visage sculptés par le temps et des yeux d’un blanc laux  sans pupille. Il était aveugle. Pourtant, son visage se tourna exactement vers Aminata quand elle entra.

 Assi-toi, femme qui va mourir,  pose tes offrandes devant toi. Ils avaient préparé des noix de colat, du miel, un tissu blanc tissé par une veuve. Les doigts noueux de l’oncle effleurèrent chaque objet. Puis il dit : “Approche, laisse-moi sentir la malédiction.” Il tendit les mains, les posa  de chaque côté du visage d’Aminata, sans la toucher.

 Ses paumes à quelques centimètres de sa peau,  ses narines se dilatèrent. Son visage se crispa immédiatement. Il recula essuya ses mains sur sa tunique.  Mamad, toujours elle, cette censue qui se nourrit des désirs humains depuis que le monde aide un monde. Il ferma les yeux un moment, puis dit quelque chose qu’Aminata ne t’attendait pas. Ton désir était profond.

 Tu voulais être vu, aimé. Ce n’était pas une fantaisie. C’était une souffrance  ancrée dans ton âme. Elle sentit les larmes venir. Oui, je me sentais invisible comme si je n’existait  pas vraiment. Et maintenant, tu es trop visible, trop désiré. Les hommes deviennent fous à cause de toi. Il se leva,  alla vers une étagère.

 Le désir ne comble jamais le vide. Il le déplace. Avant, tu étais invisible et seul. Maintenant, tu es visible et terrifié.  Le malheur demeure. Mam Cady ne crée pas le bonheur. Elle crée du  chaos. Et dans ce chaos, elle se nourrit. Il revint vers elle, une jar dans les mains. Il y a peut-être un moyen de rompre le pacte, mais il exige un sacrifice. Il lui expliqua.

  La réserve de Mami Cady, un club dans la zone industrielle de  la capitale. Un lieu où les pulsions les plus sombres s’exerçaient librement. C’est là que l’esprit marchand entreposait ses contrats,  les âmes et les destins achetés au fil des siècles. Si Aminata  s’introduisait dans ce lieu, trouvait un contrat, le détruisait avec une cendre d’os de Baobab millénaire  et prononçait le nom de la victime trois fois, elle libérerait une âme.

 Et cet acte de sacrifice pour un inconnu pourrait racheter son propre  pacte. Mais il y avait une condition. Le contrat que tu détruiras n’est pas le tien. Tu ne sauras pas qui était cette personne avant de lire le nom. Peut-être un innocent, peut-être un  monstre. En la libérant, peut-être que tu permets à quelqu’un de mauvais de continuer.

 C’est ce choix qui déterminera si Mamikadi accepte ou refuse l’échange. Aminata réfléchit. Et si je refuse de choisir ? L’oncle haussa  les épaules. Tu rentres chez toi. Tu passes les trois prochaines semaines à regarder les hommes te désirés  et tu t’éteins. Aminata se redressa. Je le ferai. et je prendrai la responsabilité.

 Le vieil homme sourit, un sourire  amer mais avec quelque chose dedans qui ressemblait à du respect. Il lui tendit un sachet de cuir contenant la poudre grisâtre  et autour du cou un pendentif en bois sculpté. Un  serpent enroulé sur lui-même. Porte ça pas pour te protéger de Mamikad, ça ne t’en protègera pas, mais pour rester ancré dans le monde réel quand tu seras dans son domaine.

  Ces lieux-là distortent de la perception. Le serpent te rappellera qui tu es. Le lendemain soir,  Aminata se prépara pour la mission la plus dangereuse de sa vie. Robe noire, cheveux détachés, maquillage soigné. Elle  avait appliqué de nouveau le parfum. Trois gouttes comme la première fois.

 L’odeur  envahit la pièce immédiatement. plus forte qu’au premier jour, plus vivante, elle sortit dans la rue. Les hommes se retournèrent comme un seul corps. Elle a un taxi. Le chauffeur la regarda dans le rétroviseur avec des mains tremblantes pendant tout le trajet. En arrivant dans la zone industrielle,  un quartier désert d’entreposes abandonné, de terrains vagues et de lampadaires brisés,  il refusa le paiement.

 Juste est-ce que je peux vous revoir ? Elle descendit sans répondre.  L’entrepôt numéro 47 était là comme des cris, une petite porte métallique presque invisible dans la pénombre et devant  la porte un garde grand rasé bras couverts de tatouage.  Il l’a vit approché et son expression passa de la méfiance à la fascination en une fraction de secondes.

 Il inspira profondément comme un animal qui flaire une piste. Quelques secondes plus tard, Monsieur  Keita, le gérant l’introduisit à l’intérieur. Le sanctuaire, une salle vaste  éclairée aux bougies, des alcauves séparées par des rideaux de perles, une musique langoureuse, des hommes et des femmes qui  se mouvaient dans la pénombre, une tension électrique, palpable, obsè.

  Amiata entra et tous les regards convergèrent instantanément vers elle. Des hommes  s’approchèrent, un cercle se forma autour d’elle. Des propositions, des  mains qui effleuraient ses épaules, ses cheveux. Elle se concentra. chercha ce que l’oncle avait décrit, la pièce que  personne ne fréquentait, la porte que tout le monde évitait.

 Elle  ferma les yeux et là, au fond de la salle, une porte discrète. Autour d’elle, un vide. Personne ne passait devant comme si quelque chose d’invisible repoussait les gens. Elle se dégagea  des mains, traversa la salle, poussa la porte. De l’autre côté, un couloir étroit et glacial.

 La musique devint étouffée, lointaine.  Elle avança dans l’obscurité, une main sur le mur. La pièce circulaire apparut, une unique bougie  noire, un hôtel de pierre et dessus 10 rouleaux de parchemin jaunis attachés par des rubans rouges. Les contrats de Mami Cady. Aminata prit le premier rouleau, le déroula.

  L’écriture était serrée, tortueuse. Contrat Mamikadi et Ibrahima  Doukouré. En échange de la richesse promise, Ibrahima offre sa première née. Contraté le 12  mars 2019. Échéance, le jour où l’enfant aura 10 ans. Le sang d’Aminata se glaça.  Un homme avait vendu sa fille de 10 ans pour devenir riche.

 Elle n’avait pas choisi de libérer un innocent ou un monstre.  Elle avait trouvé les deux à la fois. Une enfant innocente liée par la faute  d’un père. Elle sortit la cendre, la versa sur le parchemin. Ibrahima Doucouré, Ibrahima Doukouré, Ibrahima Doucouré.  Elle approcha le parchemin de la flamme de la bougie.

 Le feu prit avec une violence surnaturelle. Les flammes montèrent bien au-delà de ce qui était possible. Une lumière aveuglante emplit la pièce. Un cri déchirant, ni masculin ni féminin, quelque chose d’in raisonna dans les murs. Le parchemin se consuma  en quelques secondes. Puis le silence retomba et la température chuta.  La bougie noire s’éteignit.

Dans l’obscurité totale, une présence se matérialisa,  pas visible, sentit une entité ancienne, furieuse, qui emplissait l’espace.  L’odeur du parfum changea, devenant acre, putride, comme quelque chose de mort, voleuse. La voix de Mamikadi ne vint pas de l’extérieur. Elle rayonna à l’intérieur même de la tête d’Aminata, une voix qui n’appartenait à  aucun être vivant.

 Tu as touché à mes possessions, tu as libéré une dette. Tu crois pouvoir négocier avec moi ? Minata tomba  à genou, la douleur explosant dans son crâne. Elle sentit quelque chose se tordre en elle comme si le parfum prenait vie, se transformant en quelque chose qui ronit  ses entrailles. Je veux rompre le pacte. Le pacte ne se romp pas.

 Tu as pris mon poison, il coule dans  ton sang. Tu es à moi. Non. Aminata agripa le pendentif  serpent. La chaleur du bois irradiait contre sa paume. L’a maintenant ancré dans le  réel. J’ai libéré une âme, un sacrifice pour un autre. Votre loi l’exige.  Un rire terrible raisonna. Mamie Cad se matérialisa.

 Pas la vieille vendeuse douce du marché. Une forme changeante,  un instant jeune et belle, l’instant d’après vieille et décrépite. Des yeux comme de puits noirs insondables. Tu crois comprendre mes lois ? Tu n’as libéré qu’un enfant. Mais ton désir  était sincère, profond. C’est lui qui celle le pacte, pas le flacon, le désir lui-même.

 Alors quoi ? Je meurs, tu meurs  ou tu deviens mon outil ? Tu vends mes parfums, mes filtres ? Tu te nourris du désespoir des autres comme je me nourris du tien. C’est le seul moyen de prolonger ton existence.  Ainata secoue la tête. Non, je refuse. Pourquoi devrais-je  t’épargner ? Des centaines de femmes avant toi ont utilisé mes produits. Toutes ont payé.

Pourquoi tu  serais différente ? Aminata chercha et trouva. Parce que je n’ai blessé personne. J’ai juste voulu exister, pas être adorée, pas être puissante, exister. Est-ce que ce désir là mérite vraiment la mort ? Mami  s’immobilisa. Ses yeux scrutèrent à Minata comme si elle pouvait voir jusqu’au fond de son âme.

Puis à  la surprise d’Aminata, l’esprit marcha en souris. Un sourire calculateur et froid. Il y a peut-être une possibilité, mais elle exigera un sacrifice que tu n’es peut-être pas prête  à faire. Lequel ? Le silence dur. Renonce à ton désir complètement, pas seulement  au parfum, au désir lui-même.

 Ne plus jamais vouloir être aimé, désiré, remarqué. Accepte  ton invisibilité comme une seconde peau complètement sans arrière-pensée. Si tu peux faire ça sincèrement, sans résistance,  le pacte est rompu. Aminata ne répondit pas tout de suite. Renoncer à vouloir être vu.

  Renoncer à cette douleur qui l’avait conduite jusqu’ici. Renoncer à 32 ans de solitude qu’elle  avait toujours espéré voir se terminer un jour. Renoncer à l’espoir lui-même. Elle ferma les yeux.  Elle pensa à sa vie. l’appartement silencieux, les dîners seuls, les collègues  qui oubliaent son prénom, les hommes qui regardaient à travers elle et elle comprit quelque chose qu’elle n’avait  jamais voulu voir.

 Ce désir, être aimé, reconnu, visible ne venait pas d’un manque réel.  Il venait de la façon dont elle s’était regardée elle-même depuis des années. Elle avait attendu que les autres lui donnent ce qu’elle  ne se donnait pas et Mami Cadi l’avait sentie immédiatement. avait choisi précisément cette fissure-là  pour s’y glisser.

Aminata ouvrit les yeux. Elle regarda la forme changeante de l’esprit marchand et dit : “D’accord, il n’y eû pas  d’explosion, pas de cri, pas de lumière aveuglante, juste une sensation de départ comme si quelque chose de chaud  et d’envahissant se retirait lentement, remontait le long de ses veines, sortait de ses ports et se dissipait dans l’air de cette pièce circulaire. Le froid disparut.

 La présence  disparut, l’odeur disparut. Aminata resta à genou dans l’obscurité,  le pendentif serpent dans la main pendant ce qui lui parut un long moment. Puis elle se releva,  traversa le couloir, ouvrit la porte capitonnée. La salle du sanctuaire  était toujours là, bruyante, chargée.

 Mais quand elle traversa la salle pour rejoindre la sortie, personne ne se retourna, personne ne s’arrêta, personne ne la suivit des yeux. Elle était de nouveau invisible et pour la première fois cette invisibilité ne lui fit pas mal. Elle sortit dans la nuit de la zone industrielle. L’air était chaud et  chargé de poussière.

 Des chiens errants traversèrent la ruelle sans s’approcher d’elle. Un lampadaire brisé projetait une lumière orange intermittente.  Elle appela Salimata. Je sors. Les semaines suivantes furent étranges. L’effet du parfum disparut totalement en quelques jours. Les messages s’arrêtèrent.  Les hommes ne se retournèrent plus sur son passage.

 Malik  au bureau recommença à l’appeler la comptable. Le monde redevint ce qu’il avait toujours  été. Mais Aminata, elle ne redevint pas tout à fait celle qu’elle avait été.  Il y avait ce moment dans la pièce circulaire quand elle avait renoncé. Ce moment où elle avait compris que son désir d’être vu venait d’elle, d’une blessure qu’elle nourrissait depuis si longtemps qu’elle avait fini par la confondre avec sa personnalité entière.

 Elle commença à se regarder différemment dans le miroir, pas pour chercher ce qui manquait, juste pour voir  ce qui était là. Elle parla davantage au travail, pas pour être remarquée, juste  parce qu’elle avait des choses à dire. Elle invita collègues à déjeuner. Fatou, celle  qui lui avait envoyé des messages inquiets pendant toute l’affaire, devint une véritable amie.

Elle retourna une fois au marché central. Elle chercha  la vieille femme, non pas pour la confronter, juste pour voir si elle était là. Elle ne la trouva jamais. Mais un soir, dans une  ruelle du marché, elle croisa une femme. La trentaine, belle  mais transparente.

 Le regard de quelqu’un qui marche dans la foule sans que la foule ne le remarque. Une vendeuse ambulante s’approcha  d’elle. Amiata se plaça entre elles deux sans réfléchir. “Ne l’écoutez pas”, dit-elle à  la femme. La femme la regarda décontenancée. “Qui êtes-vous ?” Ami Natha la regarda un moment. Quelqu’un qui a failli faire la même erreur que vous alliez faire.

 La vendeuse disparut dans la foule. La femme regarda Aminata avec un mélange de confusion et de soulagement. Qu’est-ce qui se passe ? “Rien”, dit Aminata,  “Rien qui valait le prix qu’elle allait vous demander. Il y a des désirs si humains qu’on croit qu’ils ne peuvent pas être retournés contre nous. Vouloir être aimé, être vu, compter pour quelqu’un.

 Ces désirs-là ne sont pas une faiblesse, mais ils sont une porte et parfois  quelque chose s’y engouffre avant qu’on ait le temps de comprendre ce qu’on a laissé entrer. Aminata n’était pas une femme superficielle, elle était une femme blessée et la différence est immense. Les êtres blessés ne cherchent pas  l’attention par vanité.

 Ils cherchent la preuve qu’ils existent vraiment. Et cette preuve-  làà aucun parfum, aucun rituel, aucun regard d’homme ne peut la donner. Elle doit venir de l’intérieur et ce voyage vers l’intérieur là, il n’a pas de flacon embré pour le raccourcir. Ce que Mami Cady lui a appris en fin de compte, c’est ce que les vieilles marchandes du désespoir apprennent toujours à ceux qui refusent d’y rester.

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