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L’Empire du secret et de la corruption : Comment Ahmed Al Sheebani, le « parrain » émirati, a acheté l’élite algérienne avant d’être traqué par la justice

L’Empire du secret et de la corruption : Comment Ahmed Al Sheebani, le « parrain » émirati, a acheté l’élite algérienne avant d’être traqué par la justice

 

Pendant près de deux décennies, son nom n’a été murmuré que dans les couloirs les plus sombres et les mieux gardés du pouvoir à Alger. Pour le grand public, il n’existait pas. Aucune apparition télévisée, aucun discours officiel, et une seule et unique photographie floue, arrachée au secret d’archives confidentielles, pour attester de son existence. Ahmed Hassan Abdulqader Al Sheebani est pourtant l’homme qui, tapi dans l’ombre des quatre mandats de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika, a tenu entre ses mains les clés d’un immense empire financier et politique. Aujourd’hui, le vent a tourné. Les autorités algériennes ont officiellement lancé un mandat d’arrêt international contre celui que les initiés qualifient de « parrain » du lobby émirati au Maghreb.

Cette décision judiciaire marque un tournant historique dans les relations déjà extrêmement tendues entre Alger et Abou Dhabi. Elle jette une lumière crue sur les mécanismes d’un lobbying agressif, où les milliards de l’industrie du tabac s’entremêlaient aux faveurs politiques, aux plaisirs nocturnes et à la corruption systémique de la haute sphère civile et militaire algérienne.

Le cerveau de la machine à cash de la STAEM

Pour comprendre l’ascension et la puissance d’Ahmed Al Sheebani, il faut plonger dans les arcanes de la STAEM (Société algéro-émiratie de fabrication de tabac). Créée en 2002 et devenue pleinement opérationnelle en 2005 avec la mise en service de l’usine de Koléa, cette coentreprise est rapidement devenue une véritable poule aux œufs d’or. Gérant l’exclusivité de la fabrication et de la distribution des cigarettes du géant américain Philip Morris (notamment les marques emblématiques Marlboro et L&M) en Algérie, la STAEM a généré des flux financiers vertigineux : plus de 1,2 milliard de dollars de chiffre d’affaires annuel, des ventes globales dépassant les 3,2 milliards de dollars, et près de 1,8 milliard de dollars versés au Trésor public sous forme de taxes.

Pourtant, le nom d’Ahmed Al Sheebani ne figure sur aucun organigramme officiel. Il n’a jamais siégé au conseil d’administration, n’a occupé aucun poste de direction, et n’a jamais été un employé de la structure. Les investigations financières menées auprès de banques étrangères ont révélé la subtilité du montage : la STAEM est détenue à 49 % par l’État algérien via le groupe public Madar (ex-SNTA) et à 51 % par la partie émiratie. Mais derrière cette partie émiratie se cache le très opaque groupe Al Rashideen, un conglomérat basé à Dubaï pesant plus de trente milliards de dollars. En Algérie, Al Rashideen n’apparaissait pas directement, mais opérait à travers six sociétés écrans gérées par des managers libanais ou indiens. C’est au cœur de cette opacité qu’Al Sheebani apparaissait enfin, identifié comme l’actionnaire et le « bénéficiaire effectif » de l’une de ces structures clés.

Pur produit de l’élite managériale de Dubaï, âgé aujourd’hui d’une soixantaine d’années, Al Sheebani était le représentant attitré et le stratège en chef d’Al Rashideen. C’est lui qui a conçu le plan d’investissement initial de 200 millions de dollars. Une mise de fonds rentabilisée de manière insolente, permettant aux investisseurs émiratis de rapatrier entre 130 et 140 millions de dollars de dividendes annuels, du moins jusqu’à ce que l’État algérien décide de bloquer ces transferts il y a trois ans.

La suite présidentielle du Sheraton : Le cœur du pouvoir parallèle

Si le grand public ignorait tout de lui, Ahmed Al Sheebani était une figure incontournable et courtisée par la nomenklatura algéroise. Lorsqu’il séjournait à Alger, le lobbyiste ne se contentait pas d’une simple chambre d’hôtel. Il louait à l’année la suite présidentielle de l’hôtel Sheraton d’Alger, transformée pour l’occasion en véritable quartier général d’un pouvoir parallèle.

Le président de la République s'entretient par téléphone avec Son Altesse  l'Emir de l'Etat frère du Koweït | Algérie Presse Service

Al Sheebani bénéficiait d’un accès illimité et privilégié à la présidence de la République. Il s’y rendait avec la simplicité de quelqu’un qui fréquente un café de quartier. Il était l’ami intime et l’interlocuteur direct de Saïd Bouteflika, le puissant frère et conseiller du chef de l’État. Mais l’influence d’Al Sheebani ne s’arrêtait pas au premier cercle présidentiel. Au Sheraton, il organisait des réceptions fastueuses et des soirées particulièrement arrosées et festives, marquées par la présence de nombreuses jeunes femmes qu’il rétribuait généreusement à coups de liasse de billets.

Ces soirées n’étaient pas que ludiques ; elles étaient le théâtre d’un clientélisme féroce. Des généraux de l’armée, des chefs de partis politiques, des hommes d’affaires de premier plan, des présidents d’associations et même des chefs de zaouïas (confréries religieuses) s’y pressaient. Tous venaient chercher la protection du « Cheikh », solliciter une médiation pour régler un différend avec le clan Bouteflika, ou quémander des facilités pour investir et s’installer aux Émirats arabes unis.

Vacances de luxe et cliniques privées : Le grand achat de l’élite

Pour garantir l’impunité des affaires de la STAEM et maintenir l’influence d’Abou Dhabi sur les décisions stratégiques de l’Algérie, Ahmed Al Sheebani ne distribuait pas de simples enveloppes, mais de véritables sacs d’argent. Plus subtil encore, il pratiquait la corruption par le soft-power et le luxe absolu.

Les enquêtes journalistiques indépendantes, menées notamment au moment des bouleversements politiques du Hirak en 2019, ont révélé qu’Al Sheebani prenait intégralement en charge les vacances de dizaines de hauts responsables civils et militaires algériens, ainsi que de leurs familles. Ces derniers étaient logés dans les établissements les plus exclusifs et inaccessibles de la planète, tous frais payés par le lobbyiste émirati. Parmi ces destinations dorées figuraient le prestigieux hôtel The Lanesborough à Londres, le mythique Hôtel du Cap-Eden-Roc à Antibes dans le sud de la France, ou encore Le Apogée à Courchevel, station de ski ultra-sélecte des Alpes françaises.

La générosité d’Al Sheebani allait jusqu’à veiller sur la santé et la remise en forme des puissants d’Alger. Des dirigeants algériens ont ainsi bénéficié de cures thermales et de soins de bien-être somptueux au sein de la Villa Stéphanie, une clinique de luxe mondialement réputée située à Baden-Baden, en Allemagne. En finançant ce train de vie pharaonique, les Émirats s’assuraient une emprise psychologique et matérielle totale sur la classe dirigeante algérienne, faisant d’Abou Dhabi un partenaire intouchable.

L’affaire Bouback ou l’art de siphoner les devises

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Le vent a définitivement tourné avec la chute du régime Bouteflika et la volonté affichée par le nouveau pouvoir algérien de reprendre le contrôle de ses secteurs stratégiques. Alger a entamé une stratégie claire : nationaliser la filière du tabac et chasser définitivement les Émiratis du marché national. Mais pour éviter de verser des indemnités de départ astronomiques à Abou Dhabi, les autorités algériennes ont méthodiquement constitué un dossier judiciaire pour fraude fiscale, blanchiment d’argent et transfert illicite de devises.

C’est dans ce contexte qu’éclate l’affaire « Bouback », du nom de la société française Bouback Industrie SAS. Cette enquête exclusive a mis au jour un mécanisme financier occulte, baptisé le système de la « double casquette », mis en place dès 2011 par l’ancien directeur général algérien de la STAEM, Zahir Khaled.

Au lieu d’acheter les machines industrielles, les pièces de rechange et les composants logiciels directement auprès des fabricants européens, la direction de la STAEM passait systématiquement par cette société écran basée en France. Bouback Industrie, pourtant simple structure de maintenance mécanique sans aucune expérience dans la fabrication de haute technologie, achetait les équipements pour les revendre à la STAEM à des prix massivement gonflés. Cette surfacturation systématique permettait de siphoner légalement des millions de dollars en devises hors d’Algérie. Les véritables bénéficiaires et actionnaires cachés de cette société écran française n’étaient autres que des dirigeants de la STAEM, travaillant main dans la main avec les réseaux d’Ahmed Al Sheebani.

En lançant ce mandat d’arrêt international contre Ahmed Al Sheebani, la justice algérienne s’attaque directement au cœur financier du réseau émirati. Cet homme, qui a incarné pendant quinze ans le cynisme des coulisses d’un régime déchu, est désormais un fugitif international. Derrière sa traque, c’est le procès de toute une époque de corruption d’État qui se dessine, et le signal clair qu’Alger souhaite définitivement tourner la page de la dépendance occulte vis-à-vis des puissances du Golfe.

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