Algérie-Maroc : Qui va perdre des milliards dans le piège du gaz nigérian ?

L’affrontement fratricide de deux géants maghrébins
Depuis plusieurs années, le Maroc et l’Algérie se livrent une bataille géopolitique acharnée, digne des plus grands récits de la guerre froide, avec pour arbitre et source de convoitise le Nigéria. Au cœur de cette rivalité fratricide se trouvent deux projets de gazoducs d’une dimension titanesque, promettant de relier les profondeurs de l’Afrique subsaharienne au marché européen, ce dernier étant en quête désespérée de nouvelles sources d’approvisionnement depuis son divorce énergétique brutal avec la Russie.
D’un côté, l’Algérie pousse de toutes ses forces pour la concrétisation du Gazoduc Transsaharien (TSGP). Ce projet linéaire de plus de 4 000 kilomètres est conçu pour traverser le Niger avant d’atteindre le réseau algérien. Évalué à plus de 15 milliards de dollars, il ambitionne d’acheminer entre 20 et 30 milliards de mètres cubes de gaz par an vers l’Europe en s’appuyant sur les infrastructures existantes du Nord de l’Afrique. Preuve de la détermination d’Alger, des travaux sur la section algérienne ont même été lancés en juin 2026.
De l’autre côté, le Maroc oppose une contre-offensive maritime et continentale d’envergure : le Gazoduc Nigéria-Maroc (NMGP). Ce projet atlantique, beaucoup plus long et ambitieux, prévoit de longer la côte ouest-africaine sur plus de 7 000 kilomètres, traversant une dizaine de pays avant de rallier le royaume chérifien. Avec un coût astronomique estimé à 25 milliards de dollars et une capacité similaire d’environ 30 milliards de mètres cubes, Rabat ne cherche pas seulement à sécuriser son avenir énergétique, mais souhaite créer un véritable corridor d’influence politique et économique à travers toute l’Afrique de l’Ouest.
Pourtant, derrière l’effervescence de la propagande étatique et les signatures de protocoles d’accord à répétition, une réalité mathématique et géologique implacable demeure largement ignorée. Et si ces deux projets révolutionnaires n’étaient en vérité que de pures chimères ? Et si le Nigéria, malgré ses promesses de façade, se trouvait dans l’incapacité structurelle de fournir le gaz nécessaire pour rentabiliser ces investissements de plusieurs dizaines de milliards de dollars ?
Le grand paradoxe nigérian : Des réserves géantes mais une production en berne
Sur le papier, les arguments de l’Algérie et du Maroc semblent irréfutables. Le Nigéria est indiscutablement le géant gazier du continent africain, affichant des réserves prouvées vertigineuses estimées à environ 6 000 milliards de mètres cubes. De quoi alimenter, en théorie, les ambitions de la Terre entière. Mais la théorie des rapports officiels se heurte violemment à la dure réalité du terrain.
La production réelle de gaz au Nigéria s’avère en réalité d’une modestie alarmante. Entre 2014 et 2023, la production moyenne annuelle s’est cantonnée à un faible niveau de 42 milliards de mètres cubes. Cette quantité s’avère à peine suffisante pour couvrir la consommation domestique croissante du pays et assurer de modestes exportations. Pour l’année 2024 et l’année 2025, les prévisions gouvernementales et les rapports d’experts font état d’une production oscillant péniblement entre 58 et 65 milliards de mètres cubes. Ces augmentations légères restent de simples pics ponctuels et ne traduisent en rien une croissance structurelle durable.
Pour que le Nigéria puisse honorer ses engagements hypothétiques et remplir simultanément, ou même individuellement, les pipelines géants proposés par Alger et Rabat, il ne devrait pas simplement augmenter sa production : il devrait la doubler, voire la tripler, pour atteindre plus de 120 à 200 milliards de mètres cubes par an. Or, à l’heure actuelle, aucune étude technique sérieuse, aucune expertise indépendante et aucune analyse géologique ne démontre que le pays dispose des capacités industrielles pour réaliser un tel bond en avant dans les décennies à venir.
Le grand exode des multinationales de l’énergie
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Le décollement de la production gazière nigériane est freiné par un climat d’investissement devenu délétère au fil des ans. Loin de se bousculer pour financer de nouveaux gisements, les grandes compagnies pétrolières et gazières internationales fuient massivement le pays ou réduisent drastiquement leur exposition.
La major pétrolière Shell a considérablement réduit sa présence historique sur le territoire nigérian. Plus flagrant encore, l’entreprise norvégienne Equinor a totalement plié bagage, vendant l’intégralité de ses actifs après plus de trente ans de présence et d’investissements ininterrompus. Dans la même lignée, le géant américain ExxonMobil cherche par tous les moyens à réduire la voilure dans la région.
Cette désaffection massive des capitaux étrangers s’explique par une accumulation de risques systémiques majeurs :
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L’insécurité endémique : Le nord du Nigéria reste sous la menace constante des attaques terroristes du groupe Boko Haram, tandis que la région stratégique du delta du Niger est en proie à des groupes armés mafieux spécialisés dans le sabotage à répétition des pipelines et le vol de brut à grande échelle.
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La crise de gouvernance : La corruption endémique au sein de la classe politique dirigeante et des administrations publiques paralyse les réformes structurelles.
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L’instabilité économique : Les fluctuations monétaires extrêmes et l’inflation découragent les investissements à long terme, indispensables au secteur des hydrocarbures.
Dans un tel contexte de déliquescence logistique et sécuritaire, parier sur une explosion de la production de gaz relève de l’illusion totale.
La révolution silencieuse du GNL : L’arme secrète du Nigéria
Pendant que l’Algérie et le Maroc s’écharpent pour dessiner des tracés sur des cartes, les décideurs nigérians, faisant preuve d’un pragmatisme redoutable, ont déjà choisi leur camp : celui du Gaz Naturel Liquéfié (GNL). Le GNL présente des avantages économiques et stratégiques infiniment supérieurs à ceux d’un gazoduc terrestre ou maritime traditionnel.
En liquéfiant son gaz pour l’exporter par voie maritime à bord de méthaniers, le Nigéria s’affranchit totalement de la dépendance vis-à-vis d’un pays de transit. Un pipeline de 4 000 ou 7 000 kilomètres implique de traverser des zones à la stabilité politique hautement volatile, comme le Sahel ou certaines dictatures d’Afrique de l’Ouest sujettes aux coups d’État et aux crises diplomatiques. Le moindre conflit ou acte de sabotage sur un tuyau peut stopper net les flux énergétiques pendant des mois, générant des pertes financières abyssales. Avec le GNL, le gaz est chargé directement depuis les ports souverains du Nigéria et envoyé partout dans le monde.
De plus, le GNL offre une flexibilité commerciale absolue grâce au marché “spot”. Contrairement aux gazoducs qui imposent des contrats rigides à long terme (souvent signés sur 20 ou 30 ans avec des volumes fixes et des clauses de prix complexes), le GNL permet de vendre les cargaisons au plus offrant en fonction des fluctuations immédiates de la bourse mondiale. En hiver, si l’Europe fait face à un pic de consommation, le Nigéria peut rediriger ses navires vers les terminaux espagnols ou portugais pour vendre son gaz au prix fort, sans être prisonnier d’un itinéraire unique.
Le Nigéria possède déjà une infrastructure d’exportation de GNL ultra-performante sur l’île de Bonny (Bonny Island), dotée d’une capacité de production de 22 millions de tonnes par an, soit l’équivalent de 30 milliards de mètres cubes. L’entrée en service imminente du projet “Train 7” va porter cette capacité à 30 millions de tonnes. L’Europe ne s’y est pas trompée : elle est déjà devenue le client principal de ce GNL nigérian, l’Espagne et le Portugal augmentant massivement leurs importations. Conscient que son avenir économique réside dans la flexibilité maritime, le gouvernement nigérian adopte une posture très diplomatique mais profondément désengagée : il donne poliment son accord de principe aux projets marocains et algériens, tout en précisant qu’il n’investira pas un seul centime dans la construction de réseaux en dehors de ses frontières.
L’Algérie doit-elle abandonner ses illusions ?
Face à ce constat implacable, la stratégie de l’Algérie consistant à chercher à tout prix à faire transiter le gaz nigérian apparaît comme une erreur politique et financière historique. Si le gazoduc transsaharien venait à être achevé au prix d’un effort financier de 15 milliards de dollars, rien ne garantit que le Nigéria sera en mesure de fournir les volumes contractuels nécessaires pour amortir l’infrastructure. Pour alimenter ses propres terminaux de GNL, le Nigéria aura lui-même besoin de près de 40 milliards de mètres cubes de sa propre production. Le risque de se retrouver avec un pipeline géant et totalement vide est immense.
Au lieu de courir après un mirage subsaharien pour satisfaire une rivalité de prestige avec le Maroc, Alger possède toutes les cartes en main pour consolider son statut de superpuissance énergétique indépendante. Le pays dispose de réserves nationales gigantesques estimées à 4 500 milliards de mètres cubes de gaz naturel, sans compter son potentiel colossal en gaz de schiste encore inexploité.
Ces installations existantes et immédiatement rentables ne dépendent pas des aléas politiques de pays tiers d’Afrique de l’Ouest. Réorienter les 15 milliards de dollars du projet transsaharien vers la modernisation des gisements algériens et l’exploration de nouvelles réserves souveraines constituerait un choix économique infiniment plus rationnel et pragmatique.
Le rêve des grands pipelines africains appartient désormais au domaine de la rhétorique et de la guerre de communication politique. La réalité du marché mondial de l’énergie a définitivement consacré le triomphe du GNL sur les infrastructures fixes et rigides. Pour l’Algérie comme pour le Maroc, l’heure est venue de mettre de côté les utopies coûteuses et les discours de propagande pour se concentrer sur des stratégies financières viables. Le gaz nigérian viendra bien alimenter l’Europe, mais ce sera à bord de navires méthaniers, laissant les projets de pipelines géants enfouis à jamais sous les sables du Sahara.
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