Affaire Aïssiou : l’histoire d’une famille traquée et dépouillée ? La contre-enquête qui dérange

Pendant des années, les autorités algériennes ont présenté l’homme d’affaires Ayoub Aïssiou et les membres de sa famille comme les symboles absolus d’une vaste affaire de corruption, de blanchiment d’argent et de détournement de fonds publics. Ce récit, martelé par les médias officiels et la presse propagandiste, s’est imposé comme une vérité incontestable dans l’esprit de nombreux Algériens. Pourtant, que se passe-t-il lorsque des documents étatiques, des témoignages inédits et des éléments de preuve concrets racontent une histoire diamétralement opposée ? Ce que révèlent les investigations récentes pourrait ébranler les certitudes les mieux ancrées et mettre en lumière les rouages d’une redoutable machine de règlements de comptes politiques.
Derrière le rideau de ce dossier spectaculaire, marqué par de lourdes condamnations à de la prison ferme et le lancement de mandats d’arrêt internationaux, se cache une tout autre réalité : celle d’une traque implacable visant à dépouiller une dynastie industrielle prospère. Pour comprendre les dessous de cette affaire, un travail minutieux de plusieurs semaines a été nécessaire. En épluchant les comptes rendus médiatiques, en approchant des sources gouvernementales proches du régime algérien et des contacts au sein du ministère de la Justice, une contre-enquête objective s’est imposée. Le journalisme et la déontologie exigent de donner la parole à toutes les parties et d’analyser les faits froids, loin des passions et des manipulations de l’opinion publique.
Un acharnement judiciaire sans précédent
Pour mesurer l’ampleur du séisme qui frappe la famille Aïssiou, il convient de rappeler le parcours sinistre de ce dossier devant les tribunaux algériens. La figure de proue de la famille est incontestablement Ayoub Aïssiou, un homme d’affaires influent et ancien propriétaire de la chaîne de télévision El Djazaïria El Wahda, le canal privé numéro un en Algérie jusqu’à sa fermeture brutale en août 2021. Aujourd’hui installé à l’étranger, Ayoub Aïssiou fait l’objet d’une cascade de poursuites pour corruption, blanchiment d’argent, escroquerie et transfert illégal de devises.
Jugé par contumace, il a essuyé des condamnations d’une sévérité inouïe. En décembre 2025, plusieurs tribunaux algériens l’ont condamné par défaut à 20 ans de prison ferme dans deux affaires distinctes de blanchiment et de dissimulation de biens, dont 18 ans de prison ferme spécifiquement liés à l’affaire “Castille”, une entreprise de sidérurgie basée à M’Sila. Les autorités l’accusaient d’avoir détourné environ 12,2 milliards de dollars à travers un montage d’escroquerie en bande organisée, de facturations fictives et de transferts illégaux de capitaux. En mars 2026, la cour d’Alger a confirmé en appel la lourde sentence de 20 ans de réclusion criminelle.
Loin de s’arrêter à la personne d’Ayoub, le rouleau compresseur judiciaire a broyé l’ensemble de son cercle familial. Ses frères — Ali, Abdelkrim, Tayeb, Ammar, Brahim et Hamza —, son épouse, ainsi que son beau-père, l’ancien sénateur Bachir Ould Zemirli, ont tous été ciblés. Ce dernier, qui a choisi de rester en Algérie pour affronter la justice, a vu le parquet requérir 10 ans de prison ferme à son encontre, avant d’être récemment placé sous mandat de dépôt dans un autre volet risquant de lui valoir 7 années supplémentaires derrière les barreaux.
Les accusations se démultiplient, touchant notamment le secteur de la promotion immobilière de luxe sur les hauteurs d’Alger via la société Klick Promotion. La presse locale s’est largement fait l’écho d’une arnaque présumée de 173 milliards de centimes, convertis au marché noir pour être transférés illégalement à l’étranger, laissant sur le carreau des dizaines de clients. Face à ce réquisitoire terrifiant, les Aïssiou ont refusé de se présenter devant une justice qu’ils estiment inféodée au pouvoir politique, dénonçant une parodie de procès et une instrumentalisation flagrante.
Les documents officiels du régime Tebboune qui contredisent l’accusation

Si le portrait dressé par les autorités s’apparente à celui d’une organisation criminelle d’envergure, l’examen des documents officiels délivrés par l’État algérien lui-même sous le mandat du président Abdelmadjid Tebboune soulève de profondes et troublantes contradictions. Comment un homme qualifié de “mafieux” et d’escroc par la propagande officielle a-t-il pu obtenir la confiance et les autorisations écrites des plus hautes institutions ministérielles au cours de l’année 2021 ?
Le premier document incontestable est un agrément officiel délivré à la fin du mois de janvier 2021 par le ministère de l’Industrie en faveur de la société Atlantis Trading Company, propriété de la famille Aïssiou. Ce document atteste que l’entreprise détenait un contrat de représentation officielle avec le géant automobile américain Ford pour la distribution de véhicules en Algérie, doublé d’un projet industriel d’usine de montage. Si Ayoub Aïssiou et ses proches étaient les délinquants financiers dépeints par la justice, pourquoi le gouvernement Tebboune leur accordait-il le droit d’exercer une telle activité stratégique en 2021 ?
Le second élément matériel concerne l’administration fiscale. Accusé d’évasion fiscale massive et de dissimulation de revenus pour blanchiment, Ayoub Aïssiou détient pourtant un document officiel de la Direction générale des impôts daté de fin décembre 2021. Ce certificat stipule noir sur blanc qu’il n’existe aucun litige, aucune dette fiscale ni aucun redressement à l’encontre de cet entrepreneur né en 1982 et résidant à Hydra. Le fisc algérien ne lui reprochait absolument rien au moment même où la machine médiatique commençait à le diaboliser.
Enfin, sur le plan médiatique, le ministère de la Communication a délivré le 3 mai 2021 un agrément en bonne et due forme autorisant la chaîne de télévision El Djazaïria El Wahda à opérer sur le territoire national. Signé sous l’ère Tebboune, cet acte officiel contredit la thèse d’une entreprise mafieuse. Une fois de plus, les contradictions du pouvoir sautent aux yeux : des ministères souverains légitiment et valident les activités de la famille Aïssiou en 2021, avant que les mêmes acteurs ne décident de les diaboliser et de saisir leurs biens.
Le coup de grâce : L’arrêt de la Cour suprême d’octobre 2024
Le document le plus spectaculaire et le plus accablant pour la thèse officielle provient de la plus haute juridiction du pays. Il s’agit d’un extrait certifié d’un arrêt rendu par la Cour suprême, à travers sa chambre des délits et des infractions, daté du 24 octobre 2024 (dossier numéro 17-22329), et notifié officiellement aux parties le 28 novembre 2024. Cet arrêt de 29 pages contient un témoignage crucial qui fait voler en éclats les chefs d’accusation de blanchiment et de transfert illicite de capitaux.
Lors de son audition par le juge d’instruction, la représentante officielle de la Direction du contentieux fiscal au sein de la Direction générale des impôts, Madame B. Keltum, a fait des déclarations capitales. Elle a affirmé qu’après de rigoureuses investigations menées auprès de la Direction de l’information et des documents fiscaux, un rapport détaillé en date du 17 février 2021 a été établi.
Les conclusions de ce rapport étatique sont sans équivoque : l’administration fiscale n’a enregistré aucune infraction, aucune violation de la législation des changes ou des mouvements de capitaux vers ou depuis l’étranger, et aucun fait lié au blanchiment d’argent à l’encontre d’Ayoub Aïssiou, que ce soit en sa qualité de personne physique ou de personne morale à travers ses multiples sociétés. Madame B. Keltum a rappelé au magistrat que le délit de blanchiment nécessite la preuve d’un délit primaire ayant généré des fonds illégaux, élément totalement absent des vérifications fiscales.
Pour couronner le tout, l’examen du casier judiciaire d’Ayoub Aïssiou révèle qu’il était totalement vierge jusqu’en 2021. Aucun antécédent, aucune condamnation sous l’ère Bouteflika ni au début de l’ère Tebboune. Dès lors, une question s’impose avec une force démystificatrice : comment une famille d’entrepreneurs parfaitement en règle, saluée par les ministères et blanchie par les rapports fiscaux jusqu’en 2021, a-t-elle pu se transformer, en l’espace de quelques mois, en une organisation criminelle comparable à un cartel ? La réponse réside manifestement dans l’ombre des palais du pouvoir : une vaste purge politique et un règlement de comptes personnel mené par l’entourage direct du président Tebboune.
L’effondrement d’un empire et le coût économique pour l’Algérie
Contrairement aux affirmations d’une certaine presse de propagande qui présente les Aïssiou comme des oligarques subits de l’ère Bouteflika, les investigations démontrent que la famille possède des racines entrepreneuriales profondes à Alger. Le grand-père était déjà un commerçant et un investisseur immobilier respecté bien avant les années 1970 et 1980. Son fils, Hamid Aïssiou, père d’Ayoub et de ses frères, a poursuivi ces activités industrielles et commerciales jusqu’à la fin des années 1990, époque à laquelle il a été contraint de s’installer au Canada après avoir survécu à un terrible attentat terroriste en 1998.
Ayoub Aïssiou a repris le flambeau en construisant méthodiquement un empire diversifié. En 2001, il débute dans l’importation de produits agroalimentaires ; en 2002, il lance la promotion immobilière ; en 2004, il investit massivement dans l’agriculture, suivis par des projets industriels d’envergure en 2006, avant de couronner ce parcours par le lancement d’un groupe de médias en 2016. Au total, la famille Aïssiou a fondé et géré 19 sociétés interconnectées, représentant une valeur d’actifs estimée entre 450 et 500 millions de dollars en Algérie.
Le démantèlement de ce groupe n’est pas seulement un drame familial, c’est un véritable désastre économique et social pour le pays. Les entreprises de la famille Aïssiou employaient directement 3 800 personnes, faisant vivre autant de familles algériennes :
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La chaîne El Djazaïria El Wahda comptait à elle seule 300 salariés.
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La société Sarfood Algérie et ATC (Ford) employaient 120 collaborateurs.
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L’usine de sidérurgie de M’Sila faisait travailler 650 ouvriers.
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La Sarl GSIM, spécialisée dans l’importation de maïs et de soja pour le bétail, employait 120 personnes.
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Une méga-exploitation agricole de 2 400 hectares dédiée à l’élevage laitier et aux cultures fourragères mobilisait plus de 200 travailleurs.
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La célèbre marque de fromage Chebli (Sareble Group) faisait vivre 220 familles.
Au nom d’une vengeance personnelle et d’une instrumentalisation de la justice par des conseillers influents du clan présidentiel, cet immense patrimoine industriel a été pillé, gelé ou détruit. Des milliers d’emplois ont été rayés de la carte, une chaîne de télévision moderne a été muselée, le projet d’assemblage automobile Ford a été annulé — privant les Algériens de véhicules alors que le marché automobile subit une crise des prix sans précédent — et des fleurons de l’agroalimentaire ont été étouffés. Ce massacre économique, travesti en opération de salubrité publique par le régime, démontre qu’en Algérie, la sécurité juridique des investisseurs reste à la merci des humeurs et des guerres de factions au sommet de l’État. La vérité des documents a parlé : l’affaire Aïssiou est le reflet d’une justice d’exception au service d’un pillage programmé.
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