« Il a acheté des terres appartenant au peuple mapuche » : la maison de Florent Pagney en Patagonie a provoqué des tensions avec la population indigène
L’image de l’éternel rebelle au grand cœur que projette Florent Pagny en France vient de se fissurer sous le poids d’une réalité bien plus complexe qu’il n’y paraît. Si le chanteur a toujours vanté la beauté sauvage et la liberté de sa terre d’adoption en Argentine, un témoignage récent jette une lumière crue sur les coulisses de cette installation. Dans l’émission La Terre au carré diffusée sur France Inter le 3 juin dernier, l’écrivaine et militante mapuche Moira Millán a brisé le silence sur la réalité vécue par les peuples autochtones face à l’arrivée massive d’investisseurs étrangers, citant nommément l’interprète de Savoir aimer.

Depuis les années 1990, Florent Pagny partage sa vie entre la France et la Patagonie. Un choix qu’il justifie par son amour pour son épouse, Azucena Caamaño, originaire de cette région, et un sentiment d’appartenance profonde à ce bout du monde. Toutefois, Moira Millán livre une tout autre lecture de cette implantation : “Il a acheté un terrain qui appartient aux Mapuches. Il a acheté un territoire absolument magnifique. Là où il s’est installé, c’était un lieu sacré, on n’y avait jamais rien bâti, parce qu’il y a des forces spirituelles qui protègent l’eau.”
Selon la militante, la présence du chanteur sur ce sol ancestral a généré de vives tensions pendant des années. Les communautés locales ont longtemps tenté d’accéder à ce site pour y tenir leurs cérémonies traditionnelles, des requêtes qui, selon elle, se sont heurtées à un refus catégorique. Si un semblant de dialogue semble avoir été amorcé récemment, l’écrivaine ne décolère pas face à ce qu’elle qualifie d’arrogance occidentale. Elle fustige le comportement d’une élite étrangère qui, en achetant des terres à des gouvernements parfois corrompus, nie les cultures originelles et tente de les remplacer par leurs propres codes, une démarche qu’elle assimile à une forme de colonialisme moderne.

Le cas de Florent Pagny s’inscrit dans un phénomène plus large et alarmant. La Patagonie, autrefois terre de vachers et de nature indomptée, est devenue le refuge de stars internationales, de Matt Damon à Richard Gere, en passant par le groupe Benetton qui y possède des centaines de milliers d’hectares pour l’élevage intensif. Cette “élite” internationale a transformé des espaces naturels en vastes propriétés privées, empêchant souvent les populations autochtones d’accéder aux sentiers de montagne ou aux lacs ancestraux, essentiels à leur mode de vie et à leurs rites.
Cette situation, déjà critique, est exacerbée par le contexte politique argentin actuel. Le président Javier Milei, partisan d’un ultralibéralisme décomplexé, a récemment facilité la vente de terres agricoles aux investisseurs étrangers par décret et mène une politique agressive à l’encontre des Mapuches. Accusés par le gouvernement d’être responsables d’incendies dévastateurs, ces peuples natifs voient leurs terres convoitées pour des exploitations minières massives. Dans ce climat de répression, la voix de Moira Millán résonne comme un cri d’alarme pour la préservation de l’identité et de la souveraineté mapuche.

Au-delà de la figure de Florent Pagny, le débat porte sur la légitimité éthique de l’appropriation foncière dans des territoires dont l’histoire et la sacralité dépassent largement les enjeux financiers de l’élite mondiale. Pour de nombreux observateurs, le fait que des personnalités publiques, se présentant comme progressistes en Europe, puissent participer, même indirectement, à la marginalisation des peuples autochtones, constitue une contradiction majeure.
Loin du récit harmonieux de l’artiste vivant en parfaite symbiose avec la nature, le témoignage de Moira Millán rappelle que la beauté de la Patagonie cache des conflits fonciers et spirituels profonds. Si Florent Pagny semble aujourd’hui vouloir apaiser les relations avec ses voisins autochtones, la polémique interroge la place de ces propriétés privées sur des terres dont l’histoire ne demande qu’à être reconnue. Cette affaire, plus qu’un simple fait divers, est le miroir d’un monde où la soif de possession se heurte au droit sacré des peuples à leurs racines.
Pour Florent Pagny, qui a toujours cherché dans la Patagonie un refuge loin du tumulte médiatique français, cet épisode constitue un défi inédit. Il ne s’agit plus seulement de vanter la beauté de son jardin secret, mais d’affronter une réalité politique et sociale dont il est, par la force des choses, devenu un acteur malgré lui. Le dialogue, seul chemin vers une compréhension mutuelle, semble être le seul rempart contre une escalade des tensions qui, pour l’heure, continue de diviser. La Patagonie, promise à devenir un paradis pour riches étrangers, se transforme ainsi en un champ de bataille culturel où chaque hectare acheté raconte une histoire de dépossession que la militante Moira Millán entend bien faire entendre au monde entier, forçant ainsi les nouvelles élites terriennes à regarder en face l’histoire de ceux qu’ils ont remplacés.